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embarras que la philosophie rencontrerail à se mêler des affaires publiques. II avait raison ; car ses philosophes, tels qu'il les forme, sont les plus éclairés, les plus habiles et les meilleurs des hommes. Les nations auraient tout à gagner, si elles avaient de tels chefs, plus imaginaires que réels. Mais Platon, en croyant que la philosophie est supérieure à tout le reste, n'a jamais pensé qu'il pût la substituer à la religion de sa patrie. C'eût été pour lui un dessein sacrilège, et le concevoir ne lui aurait pas semblé d'un assez bon citoyen. Un philosophe stoïque s'est trouvé un jour sur le trône, doué des plus admirables vertus, simple comme le dernier de ses sujets, cnergiquement appliqué aux grands devoirs dont il était chargé et dont il était digne ; c'est Marc-Aurèle, maître de l'empire romain, ou plutôt maître du monde, et disposant d'un pouvoir absolu. Est-ce que Marc-Aurèle a songé un seul instant à détruire la religion en faveur de la philosophie? Et cependant, quelle réforme n'appelât pas à cette époque le Paganisme expirant? Ses vices n'auraient-ils pas justifié cette tentative désespérée? N'aurait-elle pas semblé avoir bien des chances de réussir entre des mains si vigoureuses et si pures? Marc-Aurèle n'eut pas plus ce projet que Julien ne l'eut à son tour, quand il essaya si vainement de relever les autels païens. C'était l'antique religion,
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ce n'était pas la philosophie, que Julien voulait faire prédominer. Probablement, ni Platon, ni Marc-Aurèle, ni Julien n'étaient assez dévoués à la philosophie pour lui assurer la gloire et le bienfait d'une telle transformation.
Les temps sont-ils changés ? et le nôtre est-il plus favorable à cet essai? Il ne semble pas. Malgré des prédictions sinistres, mais bien peu fondées, le Christianisme n'est pas près de sa ruine. Je doute qu'à aucune époque il ait pénétré plus profondément dans les cœurs. L'Europe n'a plus la dévotion qui faisait les Croisades, et la précipitait héroïquement et si aveuglément à la délivrance des Saints Lieux ; mais les mœurs se sont améliorées et s'améliorent chaque jour par l'influence chrétienne, que secondent de plus en plus les progrès mêmes de la raison publique. Le Christianisme serait affaibli et corrompu, comme l'était la religion païenne sous le Bas-Empire, que la philosophie ne le remplacerait pas; dans l'état de vigueur et de prospérité où il est encore chez toutes les nations qui le professent, aller proposer de l'abolir, c'est une aberration que les peuples ne se donneront pas même la peine de repousser, parce qu'elle n'arrivera pas jusqu'à eux.
Toutefois, la philosophie ferait bien de prendre garde à de si lourds faux pas ; ils compromettent et diminuent sa considération et son influence. A la
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fin du dix-huitième siècle, Kant n'a pas laissé que de la faire assez peu respecter. Il voulait combattre le scepticisme, et il Ta fortifié ; il voulait relever la métaphysique du décri profond où, selon lui, elle était tombée; il Ty a enfoncée encore davantage par les formes rebutantes dont il Ta revêtue. Ses successeurs ont exagéré ses défauts ; et tout en ayant une puissance d'esprit très-rare, ils ont abouli à des systèmes monstrueux par les conséquences, comme par le langage. Croit-on qu'ils aient rendu grand service à la philosophie? C'est déjà bien assez de ne pas savoir être intelligible, non pas seulement au vulgaire des esprits éclairés, mais aux adeptes les plus fervents ; on ne prête par là qu'à la moquerie et au dédain. Mais aller jusqu'à prétendre détruire la religion nationale, c'est rendrela philosophie trop justement suspecteà tout ce qu'il y a de sensé et de patriotique dans la nation. Je sais bien que, de notre temps, à côté de l'école allemande il y en a d'autres, l'école écossaise et l'école spiritualistc en- France. Mais l'école allemande a fait beaucoup de bruit et beaucoup de mal : et comme il semble qu'elle veuille revivre parmi nous, dans tout ce qu'elle a de plus faux, il est utile de la signaler une fois de plus, alln qu'on n'attribue pas à la philosophie elle-même les torts de quelques philosophes.
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Sans doute, il est de Tessencc de la philosophie de dire tout ce qu'elle pense, et celui-là n'est pas assez philosophe qui cache une partie de sa pensée. Mais il faut tâcher avant tout d'être dans le vrai, et il est peu probable qu'on ait trouvé la vérilé, quand on heurte si fortement la plupart des grands systèmes antérieurs, les données les plus sûres du sens commun, et les instincts les plus manifestes de la foule. Cette simple réflexion devrait arrêter les novateurs. Mais qui peut éclairer Tesprit de système? Les revers les plus éclatants ne lui dessilleraient même pî)s les yeux. On a toujours mille excuses pour s'expliquer ses défaites; le seul moyen de se les épargner ou de les mettre à profit, ce serait de se complaire un peu moins à ses propres idées ; ce serait de douter un peu plus de soi-même, en regardant aux leçons de Thistoire et à la situation des choses. Qui peut se rendre à des conseils si peu flatteurs?
A mon avis^ la conduite de la philosophie spirilualiste est ton le tracée ; elle doit concourir avec In religion, qu'elle n'attaque pas, au bien social, qui est le but de toutes les deirx. Entre elles, il y a tant de points communs, qu'en dépit des dissentiments la lutte semble à peine possible. Ceci est surtout vrai de notre philosophie; quant aux doctrines athées el matérialistes, je
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ne vois pas bien en quoi elles ont à s'occuper du dogme, si ce n'est dans ce que le dogme peut avoir de philosophique. La distinction des vérités naturelles et des vérités surnaturelles est à l'usage de la théologie, à qui il convient de la laisser; la philosophie ne la connaît pas. Mais attaquer le dogme, pour le ruiner dans l'esprit de la foule et fonder en place son propre système, ce pourrait être la satisfaction passagère de quelques amourspropros ; ce n'est ni l'intérêt de la société, ni celui delà justice, ni celui de la philosophie vraie. Il doit être permis à l'érudition et à l'histoire do scruter librement les origines du dogme chrétien, comme toutes les autres; et je ne crois pas que le Christianisme ait beaucoup à craindre des plus audacieuses exégèses. Mais ce n'est plus là le domaine de la philosophie ; ce ne sont plus là les problèmes qu'elle agite et qui lui appartiennent. Elle a toujours bien assez à faire avec ceux qu'elle poursuit sans cesse, sanspouvoir toutefois les résoudre définitivement. Y appliquer perpétuellement de nouvelles recherches, c'est son lot, bien assez grand, bien assez difficile, bien assez long. En supposant même que d'autres n'aient pas autant de clartés qu'elle sur ces graves sujets, c'est en accomplissant son œuvre spéciale qu'elle pourrait les aider à monter un peu plus haut. Au fond, comme la philosophie
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entend ne pas sortir de sa spiière, elle ne peut pas davantage demander à la religion d'abandonner la sienne; mais elles peuvent marcher parallèlement, servant Tune et l'autre la société à leur manière, tout en ne se confondant jamais.
Aussi n'est-ce point un traité d'alliance que la philosophie propose à la religion. Le philosophe, par son caractère propre, par la nature de ses travaux, par la liberté dont il use seul dans toute sa plénitude, ne relève de personne ici-bas. Par le même motif, personne ne relève de lui ; s'il a le bonheur de découvrir la vérité mieux qu'un autre^ ce n'est pas à son système, c'est au joug de la vérité qu'il convie ses semblables par son exemple, bien plus encore que par ses leçons. Alliée à la religion, même par des nœuds assez larges, la philosophie se dénature, et il n'est jamais bon pour elle de donner au monde le triste spectacle que lui ont donné les derniers Alexandrins. Pourtant si la foi et la raison ne peuvent jamais s'identifier, leur action peut être simultanée, pour le bien de toutes deux, et surtout pour le plus grand bien des peuples. Pendant des siècles, la foi a prétendu dominer la raison ; elle n'y est pas parvenue, et l'état présent des choses humaines, chez la plupart des peuples chrétiens, atteste assez que le temps de ces ambitions perturbatrices est passé. Fja raison ne peut
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vouloir essayer à son lour d*éloulTer la foi ; car ce ne serait ni plus juste, ni plus praticable.
En dehors du rôle que je viens de conseiller à la philosophie, je ne vois pour elle que mécomptes et dangers. Elle connaît dès longtemps ces abîmes, et voilà plus de deux mille ans que Platon les signalait. Les couleurs dont il se servait dès lors pour peindre les faux amants de la philosophie, sont si vives que je n'oserais les reproduire. Cependant que de gens, de nos jours, feraient bien de relire le sixième livre de La République^ ! On ne peut pas espérer qu^ils soient convertis par ces admirables exhort:itions; mais du moins ils verraient que leur façon adultère de traiter la philosophie n'est pas une nouveauté, et que du temps de Socrate elle était déjà réprouvée par les plus sages. Aujourd'hui ces égarements n'obtiendront pas plus d'accueil de la raison publique; mais ils peuvent encore nuire à la société et à la philosophie. Malheureusement , la gloire d'Érostrate lente toujours certains esprits ; car dans tous les temps il y a un temple d'Éphèse à brûler. Dans le nôtre, c'est la destruction du Christianisme qui provoque les audaces incendiaires.
Le défendre n'appartient pas plus au spiritua-
« Voir La République âe Platon, liv. VI, p. 26 el 27, truductiun de M. Victor Cousin.
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lisme qu'il ne lui (appartient de se joindre à ceux qui Taltaquent avec tant d*aveuglenient et de passion. Le Christianisme est assez Fort pour se passer d'un secours étranger. La philosophie spiritualiste, quand elle descend sur ce terrain limitrophe du sien, y doit être, comme partout ailleurs, le champion de la justice. Ne pas proclamer hau* tement toutes les conformités qu^elle a avec la doctrine chrétienne, ce seraitmanquer de courage et de sincérité. Son indépendance n'est nullement atteinte par là; car, tout en parlant avec moins d'autorité et d'utilité que le Christianisme, elle avait sur bien des points parlé longtemps avant lui, entrant dans des voies presque identiques quelques siècles avant qu'il ne se révélât au monde. Ce n'est donc pas aujourd'hui la philosophie qui est chrétienne ; c'est bien plutôt, pourrait-on dire, le Christianisme qui est philosophique. De là sa force, ses bienfaits et sa durée.
Mais je m'empresse de clore ces trop longues considérations, et non d'abandonner ces questions brûlantes. Si j'ai réussi selon mon désir, voici en résumé les quelques points que je voulais mettre en lumière :
1"^ La philosophie et la religion ont un objet identique; elles ne diffèrent que par les procédés qu'elles suivent, l'une cultivée par des esprits né-
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cessairemenl isolés, Taulre acceptée et soutenue par des peuples entiers. I^a philosophie est comme une religion individuelle; la religion est la philosophie des nations.
2** La religion est le règne de Tautorité ; la philosophie est le champ sans limites de la liberté, Tautorité et la liberté n'étant pas moins indispensables Tune que Pautre au bien de la société. De là; rimmobilité dogmatique de Tune, et la mobilité perpétuellement progressive de Taulre,
3° La philosophie et la religion sont sœurs; et c'est un projet dangereux de prétendre substituer Tune à l'autre. La raison et la foi doivent coexister sans conflit, si ceux qui les représentent savent être suffisamment justes et tolérants.
4^ Enfin la philosophie spiritualiste, en face du Christianisme, doit avoir pour lui plus que le respect qu'on doit, dans tout pays et en tout temps, à toute religion. Elle doit ressentir pour la doctrine chrétienne la plus profonde et la plus sincère admiration. Elle n'a point à défendre le Christianisme; mais ce serait se renier elle-même que de se joindre à ses ennemis.
Me voilà parvenu au terme de la course que je comptais fournir. L'aurai-je parcourue au gré de ceux qui me liront? Je n'ose m'en flatter; il me suftira démériter peut-être quelques suffrages,
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avec la conscience de n'avoir cherché que la vérité, toujours si difficile à trouver, plus difficile encore à faire accueillir. Je me suis efforcé de tenir la route moyenne, que j'ai crue la seule vraie; j'ai, autant que je Tai pu, évité les deux écueils. Je ne suis ni un apologiste, ni un détracteur. I^s passions des deux partis m'ont paru également a fuir; si j'ai incliné d'un côté, c'est que j'y ai vu plus de réelle philosophie que du côté opposé. L'alhéisme révolte ma raison, sous quelque forme qu'il se c'iche et se déguise. Je le crois un mal prèsque aussi redoutable que l'inlolérance. Je ne serais donc pas trop étonné d'avoir les deux partis contre ma théorie. Mais j'aurai accompli un devoir, et Ton n'est jamais tenu à davantage. J'ai parlé du Christianisme et du Mahomélisme comme je crois que la justice veut qu'on en parle.
'25 janvier 1865.