LUT PRÉFACE
cueil intime de rintelligence et sa perte. La philosophie fait tout ce qui dépend d'elle pour la conjurer, échouant souvent, réussissant quelquefois, dans les bornes de Tinsufiisance humaine, les regards fixés sur ce type éternel de la vérité, qu'il nous est permis d'entrevoir, et qu'elle poursuit, sans y atteindre pleinement comme elle le veut.
La liberté, qu'on le sache bien, n'est pas plus nécessairement la licence que l'aulorité n'est nécessairement la tyrannie. Seulement, l'ordre qu'obtient et impose l'autorité peut n'être que factice; celui qu'assure la liberté est le vrai, parce qu'il est seul spontané et volontaire. Le sage est encore supérieur au saint.
Le philosophe, ainsi compris, parait donc bien faible. Il se met en dehors de la société, qui fréquemment le comprend mal ; il se met etï dehors de la religion, qui s'en défie et même le persécute. Mais voici où est sa force et sa grandeur, que rien ne dépasse : il fait son œuvre tout individuelle sous l'inspiration même de Dieu, comme la religion fait aussi la sienne, sans que rien en ce monde puisse l'en détourner. Â ses accusateurs, et même à ses bourreaux, il peut toujours tenir le langage que tenait Socrate, il y a vingt-deux siècles : a Athéaniens, je vous honore et je vous aime; mais j'oc< béirai plutôt au dieu qu'à vous ; tant que je respi-
PRÉFACE. LIT
(c rerai et que j'aurai un peu de force, je ne cesserai c( de m'appliquer à la philosophie et de vous donner « des avertissements et des conseils. Faites ce que « demande Anytus ou ne le faites pas ; absolvez-moi «ou ne m'absolvez pas; je ne ferai jamais autre « chose, quand je devrais mourir mille fois^ o Appuyé sur un tel secours, le philosophe se sent invincible; et comme pour lui la vie n'a de valeur qu'à œtte condition, il se résigne à la perdre, quand rintolérance l'emporte et que la société aveuglée demande une victime de plus.
C'est cependant à la raison et au libre exercice de la pensée que la société, quelquefois si ingrate et si injuste, est redevable de tous ses progrès. La religion réclaire et lui fournit des lumières spéciales que rien ne peut remplacer; mais la religion, fidèle au dogme, ne ferait peut-être point avancer la société d'un seul pas ; et tous les pas que l'humanité fait si péniblement, c'est à la raison qu'elle les doit, c'està-dire à l'intelligence ne s' adressant qu'à son propre fonds, dans les lois, dans l'industrie, dans les arts, et même dans ces matières supérieures, dont la religion veut assez souvent, quoique bien en vain, se faire un domaine exclusif. Les sociétés obéissent toujours à ce double courant. Les meilleures sont
* Voir V Apologie de Socrate, dans les œuvres de Platon, traduction de M. V. Cousin, t. I, p. 95 et 94.
Lxvi PREFACE
celles qui savent y céder dans la juste mesure ; elles unissent alors la stabilité au mouvement, et l'ordre au progrès. La religion s'efforce de maintenir inviolé le trésor de la foi et y rattache, autant qu elle le peut, tous les développements sociaux; la raison, à côté d'elle, trace son chemin assez longtemps caché. Puis, il se trouve qu'un jour le sage Athénien enseigne le dieu unique et sa providence, tandis que le culte national ne connaît encore que Jupiter et Vénus. Le sage succombe; mais sa pensée ne meurt pas avec lui ; recueillie et propagée dans l'école, elle conquiert les âmes les plus éclairées du Paganisme, jusqu'à ce que le Christianisme apparaisse et rallie le monde préparé de longue main à l'entendre et à l'aimer. S'il n'a pas été donné au Platonisme de savoir à quel avenir il contribuait, il suffit d'interroger les Pères de l'Église pour savoir combien il y a contribué.
La philosophie peut donc être méconnue par le temps où elle se produit; mais ses efforts ne sont jamais stériles ; la vérité une fois découverte n'est jamais inféconde. C'est là ce qui fait que la philosophie ne se décourage point, même dans les plus mauvais jours, et qu'elle poursuit son œuvre, malgré les railleries d'Aristophane et les sentences de l'Aréopage, bien assurée que la postérité ne les ratifiera pas.
PREFACE. Lini
D'ailleurs, ce rôle, si grand et si périlleux, ne doit pas enorgueillir la philosophie. S'il sied bien à quelqu'un d'être modeste, c'est sans contredit au philosophe. Les religions doivent se croire infaillibles, et c'est à cette condition qu'elles portent tous leurs fruits. La philosophie sait trop ce que coûte la découverte de la vérité pour se flatter d'une telle illusion. Elle a bien, elle aussi, des principes qui ne trompent pas et qui sont éternels. Mais elle voit à chaque instant, par son propre exemple, combien la raison de l'homme est incomplète, si ce n'est impuissante. Qu'est-ce que le savoir humain, tout réel et précieux qu'il est, et quelques trésors qu'il amasse de siècle en siècle, en présence de cette vérité inflnie qu'il n'épuisera jamais? Qu'est-ce que l'homme en face et sous la main de Dieu?
Qu'est-ce que son intelligence devant cette intelligence qui a fait et qui gouverne les mondes? L'orgueil peut convenir à l'homme, si jamais il lui convient, quand il regarde ce qu'il a conquis par tant de labeurs accumulés. Mais de quelle humilité ne doit-il pas être écrasé, quand il regarde les abîmes insondables de tout ce qu'il ignore et doit ignorer invinciblement ! Le philosophe peut signaler, quand le devoir Texige, les faiblesses et les lacunes d'autr.ui ; mais avec quelle réserve ! il le sent quand il tourne les yeux sur lui-même et qu'il voit sa propre
LXTiii PHËFAGE.
mesure encore si pelite, toute supérieure qu'elle est h toutes les autres. Ce que Socrate sait encore le mieux, c'est qu'il ne sait rien.
De là, entre la religion et la philosophie, une nouvelle différence, et, parfois aussi, de nouveaux dissentiments. La philosophie, qui a pu se définir très-bien elle-même en se donnant pour le simple désir de savoir, subit les nécessités de la science ; elle ne procède que par analyse et observation. On ne peut connaître les faits qu'en les observant, et il faut les décomposer pour les comprendre. Dans leur totalité, les faits échappent aux prises de notre esprit trop débile; il doit les réduire à sa' taille, afin de pouvoir les saisir plus sûrement. Il y a quatre ou cinq mille ans que l'intelligence humaine travaille et amasse les matériaux d'un monument qu'elle construit toujours, sans pojivoir l'achever, et qu'elle n'achèvera jamais, parce que l'édifice s'accroît dans la proportion même des travaux qui le fondent. La religion n'a aucun besoin, ni de l'observation, ni de l'analyse; elle les redoute même quelquefois, quand elle se trouve en contradiction avec la science et qu'elle se sent sur le point d'être convaincue d'erreur. La science, quand elle est irrespectueuse, signale hautement ces dissidences et s'en fait malignement une gloire peu sensée. La religion, de son côté, s'alarme de ces
PRÉFACE. Lzix
découvertes, et elle les proscrit quand elle le peut. Ëgale faiblesse des deux parts. La science n'a qu'à se rappeler sa propre histoire pour être indulgente aux erreurs de la religion. La religion, pour être insensible, même à des critiques légitimes, pourrait se dire que son objet n'est pas d'étudier la nature, et que, venue au berceau des sociétés ou pour des nécessités particulières, elle n'est pas tenue de savoir ce qu'on n'a su que longtemps après elle, et souvent grâce à ses leçons^ qui, pendant bien des siècles, ont paru suffisantes. Les analyses que se permet la religion ne peuvent toucher que le dogme ; et c'est ce qu'on appelle la théologie, réservée, comme la philosophie, à un petit nombre, aux clercs, si ce n'est à l'école, très-souvent dangereuse, mais indispensable. En dehors du dogme, la religion n'a rien à étudier, et voilà comment elle ignore la nature, dont la patiente et délicate analyse ne la regarde pas. Elle condamne Galilée à rétracter ses démonstrations sur le mouvement de la terre, de même que, vingt siècles auparavant, elle condamnait Anaxagore pour avoir avancé quelques propositions d'astronomie.
C'est là sans doute un grave inconvénient; mais cet inconvénient est balancé par un avantage. La religion est, en général, d'une très-grande simplicité. Son langage est fort clair, précisément parce qu'il
PKËFAGË.
s'adresse à la foule; plus compliqué, il ne serait pas entendu. Imaginez TÉvangile écrit dans le style de Platon ; à Tinslant même, il renonce à parler aux multitudes. En sanskrit, rien nVst plus trivial que les ouvrages canoniques du Bouddhisme. Il faut être vulgaire d'expression, si ce n'est de pensée, pour que le vulgaire vous écoute. Mais ici, moins que partout ailleurs, la forme n'emporte le fond. Il s'agit d'idées qui doivent sauver les hommes ; les âmes palpitent et sont dans l'attente. Il suffît de les toucher; le moyen le plus direct est le meilleur. La rhétorique des mots serait bien misérable; l'é- ' loquence irrésistible ne vient que des sentiments qu'on éprouve et qu'on transmet, des doctrines qu'on proclame. Là où dans un enthousiasme inculte l'apôtre convertit son auditoire subjugué; l'orateur n'aurait recueilli que des applaudissements et n'aurait peut-être pas même persuadé. La religion gagne en force et en influence tout ce qu'elle perd en raffînement et en habileté de langage; l'âme humaine est si grande elle-même, que ce serait la méconnaître que d'essayer de la séduire par ces pièges. Le langage de la religion est souvent majestueux; il n'est jamais étudié, même quand elle parle par la bouche des poëtes, David chez les Juifs, les Rishis dans les Védas, ou encore Mahomet chez les Arabes.
PRÉFACE. LUI
La philosophie, au contraire, peut employer loules les ressources du style. Ces parures ne lui sont pas interdites; quelquefois même elles sont un devoir, quand elles sont nécessaires pour le triomphe plus sûr du vrai. Platon, Âristole, Bacon, Descartes ont été de très-grands écrivains. Qui a jamais songé à leur en faire un grief? Dans ces graves matières, la limite est celle même que le sujet indique et exige. Il peut y avoir abus, quand les esprits ne sont pas très-justes, et qu*on se préoccupe d'un succès littéraire plus que de la vérité. Mais le goût le plus sévère autorise ici quelques sobres ornements, dont le livre saint n'a jamais besoin. La philosophie les supporte, en y mettant beaucoup de réserve. C'est toujours à une élite qu'elle s'adresse et qu'elle doit plaire. Platon lui-même n'a jamais eu beaucoup de lecteurs; Descaries, quelque clair qu'il soit, ne peut guère en avoir davantage. La philosophie a beau faire ; elle reste une aristocratie, non par sa propre nature, mais par la force des choses. Tout ce qu'on peut lui recommander, c'est de toujours suivre ces beaux exemples et de ne pas se perdre dans ces abstractions creuses et ces logomachies obscures et barbares, qui risquent de la livrer au ridicule, et qui lui ôtent tout accès auprès des masses, souvent même dans les écoles.
Lxxii PRÉFACE.
De cette différence radicale dans les procédés, et de ces deux principes si distincts d'autorité et de liberté, il résulte que la philosophie et la religion ne doivent jamais empiéter Tune sur Tautre. Ce n'est pas seulement parce qu'il y va de leur repos mutuel ; c'est en outre qu'il y va de la justice. La religion est naturellement portée à exiger l'obéissance; et c'est l'essence de l'autorité de vouloir s'étendre à tout ; mais elle rencontre dans la conscience individuelle un obstacle insurmontable, et les supplices matériels, dont elle a usé bien à tort contre l'hérésie, échouent contre les âmes, s'ils torturent et anéantissent les corps. C'est une cruauté aussi inutile qu'odieuse, aujourd'hui impossible ; mais elle a sévi dans des temps qui ne sont pas encore très-éloignés de nous. La religion, loin d'y rien gagner, y perdait infiniment; elle remplaçait par la terreur la vénération et la tendresse qu'elle doit inspirer. Le martyre de Jean Huss et de Jérôme de Prague n'a pas peu contribué à la légitime révolte de la Réforme.
De son côté, la philosophie n'est guère plus sage, si elle est moins cruelle, en prétendant substituer ses doctrines et sa domination à celle de la religion. La liberté, sur laquelle elle se fonde, et qui est sa base indestructible, ne permet rien de pareil. De quel droit l'individu imposerait-il sa pensée à un
PRÉFACE. ixini
individu qui jouit de la liberté comme lui, si, d'ailleurs, il est inférieur sous d'autres rapports? Invoquera-t-on la supériorité des lumières? Cette supériorité peut être très-réelle ; mais elle ne confère pas le pouvoir qu'on en veut faire sortir. Le philosophe doit avoir toujours la faculté d'exprimer ses opinions, quand il le fait dans les formes convenables ; mais il ne peut jamais nourrir la prétention de les faire prévaloir autrement que par la persuasion. S'il a recours à la puissance publique ou à l'autorité, sous quelque déguisement que ce soit, il cesse d'être philosophe; c'est un tout autre rôle qu'il assume. La philosophie devient alors ou la religion ou l'État. Elle a tout à perdre à cette transformation, qui ne dure qu'un moment, comme tout ce qui est violent et contre nature. Elle risque de devenir persécutrice à son tour, et je demande quelle figure elle fait au milieu des bouleversements sociaux. L'histoire, malheureusement, pourrait nous répondre, sans remonter bien haut, et je ne vois pas qu'il y ait rien au monde de plus monstrueux que la philosophie réclamant l'appui du bras séculier. Ces appels ont peu réussi à la religion ; mais ils ne lui sont pas essentiellement antipathiques; elle se nuit, mais elle ne se contredit pas, en se les permettant. Au contraire, la philosophie abdique quand elle usurpe; elle se ruine par
i.xxiv PRÉFACE.
ce prétendu triomphe; car ce n'est point à elle d'appliquer jamais pratiquement la vérité; elle n'a qu'à la découvrir, ce qui est à la fois plus grand et plus sûrement utile.
On pourrait pousser encore plus loin cette comparaison de la religion et de la philosophie. Mais il faut se borner, et ce qui a été dit suffit pour qu'on voie leurs relations principales. Au fond, elles se ressemblent bien plus encore qu'elles ne diffèrent; elles sont nées, sous l'œil de Dieu, d'une mère commune, Tintelligence humaine; et c'est bien 5 elles qu'on peut appliquer ces vers du poëte :
Faciès non . . . una Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum.
On les a fort bien appelées a Deux sœurs immortelles, » et l'on peut croire que ceux qui censurent cetle très-juste expression d'une pensée profonde, ne l'ont pas suffisamment pesée. Elle ne peut paraître fausse que quand on rêve pour la société des destinées impossibles, et qu'animé de passions dont le dix-neuvième siècle semblait devoir être guéri, on prétend toujours immoler la religion à la philosophie ; contre-partie de cet autre fanatisme qui, dans l'intérêt de la société, veut immoler la philosophie à la religion. A quoi sert de parler au nom de la
PRÉFACE. LXXT
raison, pour être si peu équitable? au nom de Yenpérience et de l'histoire, pour méconnaître des faits d'une si frappante évidence?
Aux yeux de quelques-uns^ j'aurai Tair de désavouer l'esprit de notre temps, en pensant comme je le fais sur les rapports fraternels de la philosophie et de la religion, de la raison et de la foi. Je regretterais cette méprise ; mais il faut se passer d'avoir l'approbation de tout le monde. Je me contenterai de me trouver d'accord avec deux hommes du passé, qu'on peut suivre sans crainte de s'égarer sur leurs pas. À de très-grands intervalles de temps, dans des situations fort différentes, chez des peuples fort dissemblables, Socrate et Descartes sont des modèles que nous pouvons consulter. Il n'y a pas d'esprits plus indépendants, ni plus respec« tueux envers la religion de leur pays.
Socrate est accusé par Mélitus de ne pas croire aux dieux de la République, de mettre à leur place des démons, et de répandre des doctrines extravagantes parmi la jeunesse, qu'il corrompt. C'était une calomnie homicide ; elle prévalut. Mais Socrate la réfute péremptoirement en démontrant que nonseulement elle est fausse, mais que de plus elle se détruit elle-même. Comment, en effet, peut-on croire aux démons sans croire aux dieux, dont ils étaient les enfants, selon le Paganisme? Mais lu vie
Lxxvi PRÉFACE.
tout entière de Socrate réfutait bien mieux encore ses accusateurs. A quel devoir religieux avait-il manqué? A quelle cérémonie sainte, ordonnée par les mœurs de sa patrie, n'avait-il point assisté? Quel sacrifice solennel avait-il négligé de faire? Il est si docile aux lois de la République qu'il ne veut même pas les violer pour sauver sa vie, comme Criton le lui propose dans sa prison, d'où il peut sortir. Quelle parole impie lui a-t-on jamais entendu prononcer? Quels discours a-t-il jamais tenus contre les croyances nationales? En essayant de les épurer, les a-t-il jamais insultées? Loin de là, il les a toujours si bien acceptées qu'il partage même les opinions populaires, et qu'il a une pleine confiance aux mythes d'où elles sont sorties. Fidèle à cette conduite patriotique, qu'il a tenue durant toute sa vie, sa dernière parole, quand le poison va l'étouffer, est pour rappeler à ses amis une offrande qu'il doit à Esculape. C'est une dette religieuse qu'il acquitte en expirant.
Il nous est sans doute très-malaisé de démêler toute la pensée de Socrate sur les erreurs et les impuretés du culte païen, au milieu duquel il vivait. Mais cette pensée, peut-être obscure pour lui-même, il est certain qu'il ne Ta jamais exprimée en termes blessants. Il a môme défendu la majesté des dieux contre les basses images qu'en traçait la poésie ; il
PRÉFACE. LxxvM
ti rehaussé autant qu'il Ta pu Tidée que l'homme doit se faire de leur bonté, de leur pouvoir, de leur providence. Lorsque Platon porte des lois contre le sacrilège, tant au nom de son maître qu'au sien propre, il est d'une sévérité excessive ; Timpiété révolte si vivement Socrate qu'il a contre elle des accents de colère que sa bienveillance inaltérable n'a point trouvés contre les autres crimes. C'est celuilà qui lui est le plus odieux, et il n'y a que Mélitus pour supposer qu'il ait pu le commettre. Tout ce que fait Socrate, c'est de maintenir son droit de philosophe, en le conciliant avec tous ses devoirs de citoyen. Ce qui lui coûte la vie, ce n'est pas une infraction à la loi politique et religieuse, c'est l'inimitié presque générale qu'ont excitée dans une société relâchée ses vertus et surtout ses trop justes critiques .
A deux mille ans de distance, l'exemple de Descartes est encore plus clair; moins éloigné de nous, il peut encore mieux nous instruire. Descartes a poussé plus avant que personne la libre recherche de la vérité, et il est interdit désormais à l'indépendance la plus ombrageuse et la plus entreprenante d'aller au delà. La raison se prenant pour la source et la mesure de toute connaissance, c'est le terme extrême de la philosophie, qui me peut pas être plus avancée ni plus solide. C'est
Lxxyiit PREFACE.
son droit et sa force en même temps que son danger.
Y a-t il dans tout Descartes un seul mot irréligieux?
Y a-t-il même une seule tendance douteuse? J'ai dit plus haut qu'il élait demeuré plein de foi, tout en étant le plus libre des penseurs. Mais en même temps, est-ce que ses convictions religieuses ont rien enlevé à la vigueur, à Télendue, à la liberté absolue de ses pensées? N'a-t-il pas démontré Texistence de Dieu, Fimmortalité de l'âme et tant d'autres principes, sans rien demander qu'à l'observation et à la psychologie? S'il n'a pas voulu soutenir ouvertement les théories Je Galilée sur le mouvement de la terre, ce fut un acte de prudence personnelle; ce n'était point un scrupule d'orthodoxie; car il était persuadé que w. c'était abuser de l'Écri- « ture sainte que d'en vouloir tirer la connaissance «des vérités qui n'appartiennent qu'aux sciences c< humaines ^ »
Doutera-t-on des lumières et de la sincérité de Descartes? Croit-on un tel homme capable de se mentir à lui-même ou de mentir aux autres? La philosophie n'est donc pas plus pour lui que pour Socrate incompatible avec la religion, dans laquelle ils vivent et qu'ils professent, avec un égal respect et un égal patriotisme.
* Descaries, édition de M. Victor Cousin, t. VIIÏ, p. 52.
PRÉFACE. Lxxix
Veut-on la contre-épreuve de ceci? Qu'on s'adre&se à un évêque, et particulièrement à Bossuet ? A-t-il cru que la philosophie fût inconciliable avec la religion î Et dans cet admirable livre « De la connamance de Dieu et de soi-même j » le plus beau peut-être de tous ceux qu'il a composés, peut-on sentir autre chose que la main du philosophe ? Le chrétien, le catholique, le prêtre y parait-il un instant? Or quel sujet plus grand, plus vaste, plus décisif que celui qu'il y traite ? Connaître soi-même et Dieu, n'est-ce pas l'essentiel ? Et quoique l'évêque de Meaux n*eûtpas voulu s'en tenir là exclusivementi il attachait du moins une bien haute importance à ce résumé 'de la raison, où n'entre rien de Torihodoxie ni du dogme. Ce n'est pas faire tort à Bossuet que de l'associer à Descartes et à Socrate ; et il se trouve que j'ai pour le sentiment que je soutiens plus d'autorités que je n'en comptais d'abord. Il serait même bien facile, si on le voulait, d'en ajouter à celles-là une foule d'autres.
Mais j'ai hâte de quitter ces généralités, qui peuvent toujours paraîlre un peu trop vagues et par suite peu utiles. II faut les appliquer au temps où nous sommes, avec la réserve convenable, et les vérifier par la pratique. La question est toujours la même; mais la solution est aujourd'hui plus aisée (|u'elle ne Ta jamais été, grâce à la beauté de la
Lxxx PREFACE.
religion que la philosophie a devaml elle, grâce aux progrès de la tolérance et à la douceur de nos mœurs. Notre époque connaît mieux qu'aucune autre ne Ta pu antérieurement, l'histoire du passé ; cous avons sur nos prédécesseurs cet avantage de pouvoir profiter des leçons qu'ils ne comprenaient pas aussi bien que nous. Il semble donc que juger des rapports actuels de la religion et de la philosophie soit chose assez simple. Cependant c'est toujours une tâche délicate. Mais pourquoi ne pas Taborder, s'il peut y avoir quelque bien à le faire avec modération et loyauté? A n'entendre que certaines récriminations, on pourrait croire que la concorde est impossible. Je ne le pense pas ; et quand ma voix se perdrait, sans être écoutée de part ni d'autre, je ne puis avoir à me repentir de l'avoir élevée. Je laisserai d'ailleurs de côté tous les débats mesquins, et je ne veux m'arrcter qu'aux traits les plus saillants.
Ce qu'il faut montrer, c'est qu'aujourd'hui la philosophie a pçut être plus de devoirs envers la religion qu'elle n'en a jamais eu. On doit le soutenir non pas uniquement dans l'intérêt social, mais bien plus encore dans l'intérêt de la vérité et de la raison. Dans les deux camps, il y a des esprits excessifs qui ne veulent entendre à aucun accommodement. Ceux-ci proscrivent la raison ;
PRÉFACE. Lxixi
et Ton ne voit plus dès lors comment même ils peuvent s'adresser aux hommes. Ceux-là, presque aussi aveugles, proscrivent la foi^ sans reconnaître tout ce qu'elle a devrai, indépendamment de tout ce qu'elle a de pratique et de nécessaire. C'est une faute égale. Mais ce qui peut la rendre moins nuisible, c'est qu'en réalité la société n'en est pas troublée. La religion et la philosophie vivent l'une et l'autre sous la main de l'Ëtat, chargé de maintenir l'ordre entre tous les cultes ; et malgré quelques faiblesses et quelques partialités, l'État se montre assez équitable. La paix sociale subsiste, si la discorde est dans les écrits. C'est donc pour le moment un débat de pure théorie. Mais la discussion n'en a guère moins d'importance ; car la théorie ne tarde pas à descendre dans les faits chez tous les peuples, et parmi eux il en est même de si impatients qu'ils s'élancent à la pratique sans une réflexion sufGsante, sauf à payer tant de précipitation de leur repos et de leur honneur.
Je ne veux rappeler que des faits incontestables, qui puissent être, ce semble, acceptés par les deux partis, quelque passionnés qu'ils soient.
On interrogera vainement l'histoire entière de l'esprit humain; on n'y trouvera rien d'égal à l'édiflce religieux qu'a élevé le Christianisme, et qui constitue encore son état présent, garantie
Lxxxu PREFACE.
d'un avenir donl nul ne peut assigner la fin. Issu de la prédication, dans un coin obscur du monde asiatique, il conquiert Tempire romain en moins de trois siècles, et il s'assied sur le trône avec Constantin. Il s'étend sur l'Europe barbare et bouleversée ; il y règne sans partage ; et aujourd'hui, après dix-huit cents ans, les peuples qui le professent sont et resteront les plus savants, les plus laborieux, les plus moraux et les plus libres que l'histoire ait jamais vus. Selon toute apparence, ils soumettront à leur foi commune le monde entier, qu'ils étreigncnt de toutes parts, et qui ne peut pas plus résister à leur force qu'à leurs lumières.
Voilà, dans Thistoire du Christianisme, le premier fait qui me frappe ; et je me sens porté tout d'abord à tenir le plus grand compte d'une doctrine religieuse qui a produit de si nobles résultats. En admettant même que tous ces résultats excellents ne lui appartiennent pas, et qu'on doive les rapporter aux peuples mêmes qui les ont obtenus, ces peuples si supérieurs ne peuvent pas avoir adopté une religion qui ne répondrait point à leur intelligence, à leurs aptitudes et à leur raison, attestées par tant de progrès et tant de merveilles. Ils ne sembleni pas prêts à déserter leur foi ; et parmi les intelligences qui ont pu prétendre à se faire écouter d'eux, il n'en est pas une seule dont les yeux aient été assez
PREFACE. Lixxiii
perçants déjà pour discerner quelque dogme meilleur et plus humain, destiné à remplacer celui-là. Soit donc qu'on se rappelle Thistoire du Christianisme, soit qu'on regarde à son état actuel, soit qu'on pense à son avenir, il n'y a rien de plus sublime, de plus solide, ni de plus fécond dans toutes les religions, soit passées, soit présentes.
Je ne lui fais pas un mérite particulier de ses martyrs. Sanâidoute ils sont admirables, et rÉglisc n'a étéque juste en lesplaçant au nombre des Saints, afin d'apprendre à tous, les hommes comment on meurt pour ses convictions. Mais toutes les religions ont eu leurs victimes. Si celles-là sont dignes pour nous de plus de sympathie et de louange, elles n'en sont pas les seules dignes. 11 s'en est toujours rencontré d'aussi dévouées, pour soutenir des religions beaucoup moins bonnes. Mais à côté des martyrs et de leur courage, je vois l'œuvre intellectuelle des Apôtres, des Pères de l'Église, des Conciles et des Papes, avec leur succession, leur hiérarchie libérale et forte, leur gouvernement habile, leur prudence habituelle, leur esprit de persévérance, l'unité de leur tradition ; et je me demande où trouver, dans l'univers et dans les religions, un système qui puisse être mis au rang de celui-là pour J'étendue, la profondeur et la vérité. Sur Dieu, sur l'âme, sur le monde, sur les sociétés,
ixxxiT PREFACE.
sur les mœurs, quels problèmes nouveaux ! Quel éclaircissement des anciens problèmes élargis ! Que de solutions vraies et utiles, que de travaux infatigables et bienfaisants, sans parler de tant d'institutions de toute espèce, qui ont fait pénétrer dans la réalité les inspirations les plus élevées et les plus charitables de la théorie ! Quelle science, quelles études solitaires et publiques, dans les écoles ou dans les cellules ! Que de monuments laissés à la postérité pour lui transmettre Tliéritage antique, ou pour commencer le nouvel amas de nos trésors! Au milieu des labeurs de l'orthodoxie et de la foi, que de philosophie et que de libres investigations ! Parmi les Pères et les Docteurs, que de philosophes! S'ils n'eussent point été nos maîtres, en serions-nous aujourd'hui à ce point de moralité et de lumières où nous sommes parvenus? Le monde moderne, si fier, et à juste titre, de tout ce qu'il est, n'est-il pas sorti presque entièrement du Christianisme? N'a-t-il pas été nourri, élevé, soutenu par lui? Que deviendrait-il, tout fort qu'il se croit, si la foi chrétienne venait à lui manquer toiit à coup? Qui comblerait ce vide et cet anéantissement ?
Ce n'est pas que je me cache les ombres de ce tableau resplendissant ; je sais aussi bien que personne tout ce qu'on peut reprocher, si ce n'est
PREFACE. uxxT
au Chrislianismc lui-même^ du moins à plusieurs de ceux qui l'ont représenté. L'Église a commis des fautes; mais qui n'en commet point parmi les hommes ? Elle a dû gémir souvent elle-même des chefs indignes qui l'ont compromise ou flétrie. Elle a eu ses ambitions désordonnées, ses préjugés, ses faiblesses, ses corruptions, ses cruautés même ; elle a été oppressive, après avoir été longtemps la mère et le refuge des opprimés. La puissance l'a pervertie à certaines époques, sans que les revers l'aient toujours suffisamment instruite. Qui peut nier tout cela? Mais je demande si tout cela, quelque n^l et quelque déplorable que ce soit, peut un instant compenser et surtout abolir noire gratitude et notre admiration.il faut juger le Christianisme, comme la raison veut qu'on juge toutes choses, en le prenant par ses bons côtés \ Il n'est pas plus responsable des crimes commis en son nom que la liberté n'est responsable de tous ceux qu'on a commis pour elle, en croyant la servir, tout en la faisant abhorrer de sociétés qui ne peuvent s'en passer.
Une critique plus fondée, ou du moins plus spécieuse, c'est que le Christianisme a reproduit dans ses formes, et dans une bonne partie de ses idées, le monde antique qu'il remplaçait. J'en conviens
' C'est le fondement de Toptiuiisme.
Lxwvi PREFACE.
bien volontiers; mais c'est, à mon sens, un service de plus et le sujet d'un nouvel éloge. Si le Christianisme n'avait pas emprunté, avec le langage de la Grèce et de Rome, toutes leurs habitudes scientifiques^ littéraires, administratives et politiques, il n'aurait pas été entendu, et il eût fait mille fois moins de bien. En arrivant dans le monde grec et romain, il y trouva une civilisation déjà fort avancée, et il eut le bon esprit de s*en servir. Il en conserva tout ce qu'il put dans le cataclysme de l'invasion. C'est à l'aide de ces débris recueillis par lui que, sous son égide, nous avons fait toute notre éducation, ou plutôt que nous avons renoué la chaîne des temps si tristement interrompue. Il n'y eut jamais chez les hommes un pareil naufrage ; mais il n'y eut jamais non plus une telle rénovation. Ce n'est pas à nous, qui pouvions périr dans la tempête, de nous plaindre de la main qui nous a sauvés. Cette main n'a pas toujours été également douce et salutaire ; mais ce sont là de ces services et de ces souvenirs que rien n'efface ni ne doit faire oublier. Le Christianisme est grec et romain ; voilà sa puissance dans les voies mondaines. Resté oriental, il n'eût pas existé pour nous, et notre Occident ne l'aurail ni suivi, ni même connu. Mais malgré des emprunts manifestes et indispensables, il est encore assez original pour avoir renouvelé de fond en comble le
PRËFAGE. Lixxni
monde antique, qu'il continuait tout en le changeant. Ce ne doit pas être un titre de défaveur auprès des philosophes.
Ce n'en est pas un non plus que de plonger par le Judaïsme et par la Bible aux racines mêmes de Thumanilé. Quelque opinion que Ton ail sur la composition des livres de l'Ancien Testament, pei^ sonne ne peut nier qu'ils ne doivent figurer parmi les plus anciens monuments de riiistoire des hommes. En les comparant à tous ceux qui le leur disputent de vénérable vieillesse, il n'en est pas qui les vaillent, et de beaucoup, sous le rapport de la vraisemblance, de Tordre, de la continuité et de la beauté. En ne les considérant que philosophiquement, combien ne sont-ils pas au-dessus des Kings de la Chine, des Yédas de l'Inde, des Soûtras du Bouddhisme, ou du Coran de llslam? En estil qui, sur l'origine des choses, donnent des solutions plus raisonnables, en même temps que plus majestueuses? On dirait que le peuple d'Israël a stipulé pour le genre humain, et par fois même pour la philosophie. À l'avantage d'être romain et grec, le Christianisme a donc réuni l'avantage d'être hébreu. Il a hérité ainsi de tout ce qu'il y eut de meilleur dans les races asiatiques et dans les races européennes. Est-ce là ce qui pourrait le diminuer? En se rattachant à tout
Lxxxviii PREFACE.
ce que Tcsprit humain a conçu de plus grand et de plus vrai, s*est-il ôté des droits à son estime et à sa reconnaissance? Pris en lui-même, n'est-il pas au-dessus de tout ce qui le soutient et Ta précédé? Ne mérite-t-il pas de s'appuyer tout ensemble sur la religion mosaïque et sur l'Hellénisme? Ne les dépasse-t-il pas encore infiniment l'un et l'autre ?
Je ne voudrais pas porter une main indiscrète sur les matières interdites aux profanes, et je ne toucherais pas aux mystères, si des exemples fameu n'y autorisaient. Des Pères de l'Église n'ont pas craint d'y plonger leurs regards et leur réflexion, tout incompréhensibles qu'on les déclarait. Saint Augustin n'a pas été le seul à faire un ouvrage De Trinitate. On peut ne pas se prononcer sur l'orthodoxie des explications proposées , puisque ce soin ne concerne que l'Église. Mais on ne peut refuser de reconnaître, dans ces explications et dans ces recherches, une profondeur de métaphysique que la philosophie n'a jamais dépassée, et qu'elle a égalée à peine dans ses représentants les plus illustres. Sur Tessence de Dieu, sur Faction de sa providence, mêlée au libre arbitre de ses créatures, sur l'état originel de l'homme, sur la création, sur l'éternité, etc., la philosophie fera toujours bien de consulter le Christianisme, comme
PRÉFACE
elle consulterait un des siens; elle y trouvera, non des solutions toutes faites, puisqu'elle n'en doit recevoir de personne, mais des lumières qu'elle chercherait vainement dans d'autres religions, et dans la plupart de ses propres systèmes.
En passant à la partie tout extérieure du Christianisme, on n'y découvre pas moins de puissance ni de nouveauté. Humainement parlant, le Christ de Nazareth et de Bethléem naît dans la condition la plus obscure et la plus pauvre. On le fait bien descendre de la famille de David ; mais c'est dans une étable qu'on le place aux premiers jours de sa vie. Il est fils d'un simple artisan ; il n'est point le fils d'un roi comme le Bouddha ; il n'est même pas de la tribu dominatrice comme Mahomet. Il passe son existence, qu'il soutient du travail de ses mains, dans une condition misérable, souvent sans avoir de lieu où reposer sa tête, et il meurt par le plus ignominieux et le plus atroce des supplices, pour avoir prêché des doctrines jugées hérétiques et séditieuses. Pour les sociétés modernes, qui marchent toutes à la démocratie, d'un pas plus ou moins rapide, est-il un idéal plus acceptable et plus saisissant? La philosophie, qui ne sépare point l'égalité de la liberté, croit-elle qu'il puisse y avoir, pour soutenir les hommes dans leurs communes misères, un modèle plus encourageant et plus simple? Quelle religion
xc PREFACE.
a jamais rien offerl de plus pratique ni de plus haut à Tadoration du genre humain ^ ?
En présence d'une telle religion, ce n'est pas seulement du respect que doit éprouver le cœur du philosophe. Le respect pour le culte national est Tobligation étroite de (ous les citoyens, qui doivent se conformer les uns envers les autres aux convenances, sans lesquelles la société ne serait pas assez calme. Il est un devoir général à Tégard de la religion, quelle quelle soit; même'' en la supposant aussi mauvaise qu'on le voudra, on n'a jamais le droit de faire rien qui puisse la blesser aux yeux du magistrat. Cependant le respect, tout obligatoire qu'il est socialement, peut n'être qu'extérieur et de pure forme; il peut s'allier avec le dédain intérieur et la répugnance secrète. C'est une sage contrainte à laquelle on se soumet, bien que la conscience proteste.
Mais lorsque dans une religion on a le bonheur de retrouver tant de vérités connues d'ailleurs, tant de conformités avec la raison la plus sévère et la plus délicate, on ne doit pas simplement un froid respect; on doit quelque chose de plus, et un sentiment plus doux, c'est-à-dire ce demi-acquiesce-
^ Il faut lire dans Voltaire quelques pages admirables sur le Christ, Dictionnaire philosophique, article Religion, § II, p. 102 et suiv., Édition Beuchot.
PRÉFACE. la
ment, et cette autre forme du respect qui s'appelle l'admiration . Quand l'admiration est sincère et profonde, elle implique nécessairement le respect, qui ne l'implique pas toujours. C'est là ce qu'on doit au Christianisme, à défaut de la foi. Une philosophie qui le mépriserait, ne serait-elle pas bien près de se mépriser elle-même? Parmi les religions les plus grossières, il n en est pas une qui impartialement étudiée ne présente au philosophe quelque chose d'estimable, suffisant pour racheter bien des erreurs et des superstitions. Dans la religion chrétienne, le bien ne l'emporte-t-il pas en une telle proportion que le mal disparaît presque complètement? Et faire prédominer le blâme, ne serait-ce pas le jugement de cœurs bien prévenus?
Dans la disposition actuelle des esprits, on ne peut pas être sûr que la religion accepte un tel hommage et qu'elle s'en contente. Tout ce qu'on peut affirmer, c'est qu'il lui est dû légitimement; quand on ne le lui rend pas, on n'est ni assez impartial ni assez clairvoyant. Pour condamner le Christianisme, il faut ne pas le comprendre.
On excuse les emportements des philosophes dans le siècle dernier. Il est trop difficile de se contenir quand on est révolté par les supplices des Liabarre et des Calas. L'indignation de Voltaire n'est que trop justifiée, si d'ailleurs la guerre, telle qu'il
xcii PREFACE.
la faisait, n'est pas tout à fait digne de son génie. Alors il était interdit aux libres penseurs de faire entendre leurs griefs trop fondés, et Thumanitése soulevait en vain avec la raison. La loi ne souffrait pas qu'on parlât ouvertement; c'était à des subterfuges qu'il fallait recourir, pour produire les opinions les plus modérées et les plus utiles. Les écrivains couraient risque de leur repos, de leur liberté, de leur vie, s'ils poussaient un soupir, s'ils se permettaient une critique ou même un conseil. Une telle oppression ameca une résistance tout aussi peu mesurée; il aurait fallu une sagesse surhumaine pour ne pas franchir toutes les bornes, et ne pas se défendre aussi violemment qu'on était attaqué. Le péril même donnait quelque noblesse à la lutte. Aussi quoique la philosophie de ce temps employât trop souvent des armes reprochables, on devait désirer sa victoire, parce qu'elle avait la bonne cause, et que les abus qu'elle combattait étaient devenus intolérables, comme tous ceux qui allaient provoquera grande révolution sociale, dont cette polémique furieuse était l'avant-coureur.
Aujourd'hui que la philosophie peut tout dire, sans courir le moindre danger, ainsi que les autres sciences désormais émancipées, elle n'a qu'à user de son droit avec la modération qui doit être sa règle constante. Ses excès, quand elle en commet, peu-
PRÉFACE. xcm
vent sembler comme les restes et les dernières traces de son ancien esclavage. La colère ne sied pas à la liberté, ni à la justice dont elle se pique. Si la religion n'est pas toujours assez équitable envers la philosophie, c'est un motif de plus pour ne pas l'imiter. La philosophie a subi d'autres épreuves; et celle-là doit lui sembler bien légère, auprès des tragiques aventures dont l'histoire a gardé le souvenir. Dussent-elles se représenter, il faudrait savoir les braver encore. Mais de notre temps, ce n'est pas le martyre qu'on a beaucoup à redouter; on se donnerait peut-être bien de la peine sans être sûr de l'obtenir.
Il faut ajouter que le grand mouvement philosophique de notre siècle a été la restauration du spiritualisme, inaugurée par M. Royer-Collard et poursuivie pendant un demi-siècle par le plus illustre de ses disciples et de nos maîtres. D'autres tendances se sont manifestées, il est vrai , de manière à faire craindre quelquefois une résurrection du matérialisme vaincu. Mais il est bien tard pour que ces tentatives puissent prévaloir ; le caractère général de notre siècle devant l'histoire est fixé par la doctrine qu'il a professée depuis plus de soixante ans, et qu'il professera sans doute jusqu'à sa fin. Notre siècle est soustrait à l'athéisme. Si cette funeste théorie espère le triomphe, elle doit
xciv PRÉFACE.
Tajourner au siècle prochain, à qui Ton ne peut souhaiter cette déplorable conversion.
En renouvelant les doctrines spiritualisles, ce n'est pas un service calculé et réfléchi que la philosophie a rendu à la religion ; elle y a été amenée par la pente même des choses, et par une réaction spontanée qui s'est passée tout entière dans son sein. La religion en a certainement tiré un vrai profit, indirect mais considérable. Elle n'a peutêtre pas bien apprécié elle-même tout le secours qu'elle recevait; il n'en a pas été moins réel , et la postérité saura le reconnaître, si les contemporains ne semblent pas s'en apercevoir. Celait se rapprocher que de travailler, même séparément, à une cause semblable. Le Christianisme est avant tout et éminemment une doctrine spiritualiste. A son origine, il avait tendu la main au Platonisme, étudié et admiré par tous les Pères des premiers siècles. De nos jours, un phénomène analogue s'est répété, bien que sur une moindre échelle; la • philosophie redevenant spiritualiste, sous les auspices de Platon et de Descaries, a fait des pas vers la religion, sans rien perdre de son indépendance et de son absolue liberté. On s'est trouvé plus voisin qu'on ne croyait, et les anciennes défiances sont tombées, tout au moins d'un côté. Il se peut que la religion garde les siennes ; mais la philosophie spi-
PREFACE. Mv
ritualiste n*a plus ce préjugé ni cette injustice. A la clarté de sa propre histoire, elle se juge mieux elle-même et elle juge mieux les autres, â plus forte raison, peut-elle dire du Christianisme ce qu'un scolastique disait d'Aristote : « Je ne m'écarte c< de lui qu'avec crainte et vénération. »
Voilà bien des motifs sérieux pour que la philosophie sp>ritualisle, en restant ce qu'elle est, ne se montre jamais hostile au Christianisme. D'abord ce sont des motifs généraux qui doivent la toucher partout ; ce sont ensuite des motifs particuliers à notre temps et à notre pays. Il en est un plus spécial que tous les autres, que je me permettrai de rappeler. Certainement on ne l'a pas oublié; mais il est bon d'en renouveler le souvenir, quelque douloureux qu'il soit. Dans les convulsions auxquelles la France a été livrée durant la Révolution, il s'est produit des scandales religieux dont aucune nation, je crois, ne s'est jamais souillée ; les profanations ont été sans bornes ; les ministres du culte ont été les premières victimes de la rage populaire, et c'est par un égorgement de prêtres qu'ont commencé les massacres, dont l'horreur reslera ineffaçable. Ce n'est pas la philosophie du dix-huitième siècle, ainsi que l'a souvent répété l'esprit de parti, qui doit être responsable de ces persécutions et de ces crimes. Pour moi, je réponds que le cœur de Voltaire se
xcfi PRÉFACE.
serait révolté contre de telles abominations aussi énergiquement que contre toutes les iniquités de son temps. Je laisse aussi à d'autres le courage de supposer que d Holbach et Diderot seraient demeurés insensibles, ou se seraient réjouis devant ces affreux spectacles. Mais on peut affirmer que, chez nous plus que chez aucune autre nation, la philosophie a des devoirs étroits; on peut affirmer qu'elle doit entendre cette leçon, qui a été donnée à la fin du dernier siècle. La philosophie avait usé de son droit ; mais plus d'une fois elle l'avait outre-passé; et voilà comment ses excès avaient été traduits par la foule. A la critique succédait l'échafaud ; la hache remplaçait les arguments et les sarcasmes.
Selon toute apparence, notre temps n'est pas destiné à subir de nouveau ces effroyables épreuves ; le retour de telles choses à cent ans de distance n'est pas à prévoir. Pourtant notre malheureux pays a vu tant de résurrections, que celle-là de plus peut ne pas sembler absolument impossible. Il ne faudrait pas que la philosophie dût un jour paraître y avoir contribué même de très-loin. Elle peut être persécutée , et c'est parfois sa gloire ; mais elle se doit à elle-même de ne jamais faire de victimes, en provoquant la vengeance des passions déchaînées. La vérité n'a rien à faire dans ces fureurs
PRÉFACE. xcrn
aveugles, et le philosophe doit se garder d'en être Je complice^ à quelque degré que ce soit.
Ainsi à tant d'autres causes de modération, se joint celle-là, qui ne devrait pas être une des moins puissantes.
Le plus grand obstacle à ce que ces conseils soient généralement écoutés, c'est la prétention toujours entretenue de substituer un jour la philosophie à la religion. Quelques esprits plus ardents que sages continuent à caresser cette chimère ; bien qu'elle ne soit pas très-nouvelle, elle semble, depuis le dernier siècle, n'avoir rien perdu de son attrait pour certaines imaginations. Ces réformateurs, amoureux de leur utopie, se ûgurent que rien n'est plus réalisable; et dans l'affaiblissement de la religion, qu'ils signalent de très-bonne foi, ils trouvent le signe incontestable de la rénovation qu'ils appellent. On peut croire à leurs bonnes intentions; on ne peut pas également louer leur prudence; et je voudrais, s'il est possible, dissiper une illusion aussi vaine et aussi fâcheuse.
Si d'abord on veut se rendre compte de la manière dont se forme le philosophe, on verra surgir tout à coup une difficulté insurmontable. Que l'on interroge encore nos maîtres de la Grèce et du dix-septième siècle, et qu'on leur demande à quel prix ils ont philosophé. Ce sont des études de toute
xcTiii PRÉFACE.
une vie, constamment soutenues, au milieu do toutes les traverses. Socrate se borne à s'observer lui-même et à écouter la voix intérieure qui parle en lui. 11 s'entretient avec ses concitoyens, pour les exhorter à suivre son exemple; et il poursuit cette rude prédication pendant de longues années, jusqu'à ce qu'une sentence inique vienne lui ôler la parole en le condamnant à mort. Descartes, plus tranquille grâce à un exil volontaire, est encore plus assidu à ses travaux. 11 fuit la société de ses semblables, pour se livrer avec plus de suite et de liberté à ses méditations et à ses recherches. 11 scrute la nature et le monde dans toutes leurs parties, comme il a scruté l'âme et la pensée. Tous deux, quelque éloignés qu'ils soient par les époques où ils vivent et par les idées qui les animent, ont du moins ceci de commun, qu'ils n'ont pas cessé un seul jour de gravir laborieusement la voie qu'ils s'étaient tracée. C'est à la fois le devoir qu'ils se donnent, et la penle irrésistible de leur génie.
Ce sont de grands modèles; ce ne sont pas des exceptions. Tout philosophe en est là, quel que soit d'ailleurs le succès de ses efforts; et quand on voit ce que sont les questions qu'il s'agit de résoudre, on conçoit qu'il y faille une existence entière. C'est la plus belle et la plus haute occupation de rintelligence ; c'en est aussi la plus ardue;
PRÉFACE. xcix
et le philosophe n'a pas perdu son temps, qui peut en mourant se rendre ce témoignage d'avoir éclairci quelques-uns des points sur lesquels il a tant ré* fléchi.
Ajoutez que de nos jours une condition nouvelle est venue pour le libre penseur s'ajouter à toutes celles-là. Il n'est plus permis d'ignorer l'histoire de la science que Ton cultive. Le philosophe ne satisferait pas suffisamment à l'amour de la sagesse s'il ne savait pas, au moins dans une certaine me* sure, ce qu'on a dit avant lui sur les sujets qui l'occupent. Dans les systèmes antérieurs, l'histoire a toujours tenu quelque place, souvent sans que ces systèmes en eussent conscience. On la retrouve plus ou moins marquée dans Socrate, dans Platon, dans Aristole,dans Descartes lui-même. Mais maintenant il est interdit aux plus originaux, comme aux moins indépendants, d'ignorer la tradition. On lui doit toujours beaucoup, quelque inventif que l'on soit. Croire ne dater que de soi-même, c'est pis qu'une vanité : c'est une erreur. Notre temps ne la tolère plus, et le philosophe doit être au moins quelque peu érudit.
Voilà donc les méditations et les labeurs dont tous les hommes devraient être capables, pour que, s'instruisant par leui^ lumières individuelles, ils pussent se passer de celles de la religion ; car c'est
c PREFACE.
là ce qui constitue essentiellement le philosophe. On ne Test réellement que si Ton puise sa croyance en soi-même, et que si on la fonde sur sa propre raison convenablement interrogée. Sérieusement, peut-on demander rien de pareil à l'humanité? Et ne risque-l-on pas de paraître soi-même dupe d*unc ironie , quand on se laisse aller à discuter de semblables propositions? Sans doute Faccès de la philosophie n'est fermé à personne; mais si tout le monde était tenu de devenir philosophe par tant d'études nécessaires, comment, en attendant, vivraient les sociétés? Qui pourvoirait à leurs besoins? Qui accomplirait ces gros et matériels ouvrages qui leur sont indispensables? Ainsi, la philosophie, destinée à éclairer les peuples, commencerait par les détruire.
Ce n'est donc pas là ce qu'on peut vouloir ; et voici probablement la solution moyenne à laquelle on limite ces vastes espérances. Non, tous les hommes n'ont pas à dévenir philosophes ; il suffira que quelques-uns d'entre eux le soient, et ceux-là, réputés les plus sages, seront chargés d'instruire les autres. La philosophie substituera ses enseignements à ceux de la religion ; et à la place du Catéchisme de Meaux, rédigé par Bossuet d'après la tradition orthodoxe, on donnera au peuple le Catéchisme universel de Saint-Lambert et de Yolney.
PRÉFACE. Cl
Prstliquemcnt, il ne peut pas y avoir d'autre manière d'arriver à réaliser le vœu qu'on afGche, et de régénérer par la philosophie les croyances de rhumanité.
Mais une première et irréfutable objection, c'est que ce n'est plus là de la philosophie ; c'est une entreprise politique. Il faut bien se dire alors qu'on abandonne le domaine de la science pour celui d'une application aussi nouvelle que périlleuse. Il ne s'est jamais rien vu de ce genre chez aucun peuple, dans aucun temps; et l'on a déjà contre soi tous les hasards de l'innovation. Si la philosophie est bien ce que j'ai dit plus haut, je demande de quel droit, désertant la liberté, elle viendrait, au nom du pouvoir et de l'État, imposer ses doctrines. Quelque vraies qu'elles fussent, c'est à l'autorité qu'elles auraient recours pour prévaloir ; dès lors, cest une simple concurrence qu'elles engagent contre les souvenirs et les débris du passé religieux, et contre les théories contraires. Du moment qu'il s'agit d'instruire une nation, il faut dans l'enseignement une uniformité et une régularité sans lesquelles il ne serait pas même possible. Il devra donc être exclusif, et ce sera une orthodoxie laïque substituée à une orthodoxie cléricale. On ne voit pas ce qu'on gagnerait au change. L'enseignement religieux, en faisant remonter la morale jusqu'à
ai PREFACE.
Dieu, ne fait que la rapporter à sa véritable source et lui donner une sanction plus forte.
Il est probable que, dans cette tentative scabreuse, la prétendue philosophie qui s'en chargerait, se réduirait à l'enseignement de la morale tirée tout entière de l'homme, et supprimerait du même coup toute notion de Dieu et de la Providence. Mais cette philosophie, si sûre d'elle-même, ne se doute pas des répugnances et des révoltes qui l'attendraient de la partdes peuples. L'athéisme peut jusqu'à un certain point séduire quelques penseurs isolés, chez qui cette mutilation de la conscience n'est pas impossible ; il indigne et il soulève les masses, parce qu'elles ont la conscience humaine dans toute sa plénitude et sa spontanéité. Ne souhaitons pas à ces philosophes de voir jamais se réaliser leurs VŒUX étranges; car alors nous verrions aussi les tempêtes qu'exciteraient leurs expériences. La Convention elle-même, tout en célébrant la fête de la Raison, a dû proclamer Texistence de l'Être su* prême et l'immortalité de l'âme. Alors, pourquoi répudier le culte national? La philosophie se flattera-t-elle de donner à la multitude une idée de Dieu plus grande et plus vraie que ne le fait le Christianisme ?
Je voudrais écarter, et, s'il se pouvait, anéantir de lugubres souvenirs ; ce n'est pas moi qui les
PRÉFACE. an
ranime; on les évoque en voulant rendre à la philosophie un rôle si déplacé, et en révanl pour elle des triomphes si humiliants. Naguère elle a pu se laisser égarer par quelques-uns de ses plus faibles disciples ; alors toute la nation semblait avoir repoussé la foi de ses pères, et des écrivains peu sensés pouvaient s'imaginer servir la raison et Thumanité en essayant de combler, tant bien que mal, cette désastreuse lacune. Mieux inspirés et plus modestes peut-être, ils eussent attendu un retour inévitable ; et en quelques années, ils auraient pu voir le peuple revenir a Tantique croyance, restaurée par un homme de génie, qui n^était alors que Tcxpression la plus haute et l'instrument de la pensée commune. S'il y avait h la fin du dernier siècle une excuse, au moins apparente, pour cette erreur, aujourd'hui il n'y en aurait plus. Les faits ont prononcé; la tentative a échoué; pensera la renouveler, c'est mettre en même temps contre soi la raison et l'histoire.
Il faut donc renoncer pour la philosophie à ces rêves ambitieux, subversifs de la société.
Platon a bien dit que les peuples ne seraient heureux que quand les philosophes les gouverneraient S sans se dissimuler d'ailleurs aucun des
* Plalon, La néptibliqiœ, liv. VI, p. 40 et suiv., et liv. VU, p. 76 et suiv., traduction de M- Victor Cousin.