I II PRÉFACE
Chrislianismea donc aujourd'hui encore plusieurs branches ; el| en regardant bien dans le sein même du Catholicisme, on pourrait y trouver plus d une infraction à l'unité.
Ainsi, telle religion en particulier peut se vanter d'èUe plus unie que la philosophie; mais la religioni prise dans sa généralité, ne peut éWer un instant une telle prétention. Elle se diversilie comme la philosophie et par les mêmes motifs. L'esprit humain ne se&i pas plus contenté d un seul dogme que d'un seul système. 11 n'est pas présumable qu'il eût mieux valu qu'il en fût aatrement. Acceptons donc la réalité telle qu'elle est; et, pui3que Dieu l'a permise, ne songeons pas à changer les lois de rintcliigcnce humaine. Que les religions se divisent, que les philosophies se divisent comme elles, puisque telle est leur loi. Plus uniformes, elles seraient sans doute moins fécondes.
De là, il ressort aussi une grande leçon : c'est que la philosophie, pas plus que la religion, ne peut présenter la vérité d'une manière absolue et définitive. Si un système ou un dogme la démontrait complètement, il n'y aurait eu qu'un système et un seul dogme, auxquels les individus et les nations se seraient soumis, par la force même de l'évidence et l'attrait souverain de la vérité. Mais, puisqu'il n'en est pas ainsi ^ il faut que la religion et la philoso*
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PRÉFACB. LUI
phie aient, à l'égard 1 une de Tautre^ une tolérance réciproque. Attachées toutes les deut à la démonstration si laborieuse du vrai| qu'elles le cherchent chacune de leur côté; qu'elles se persuadent chacune à part ravoir trouvé ; mais qu'elles ne prétendent pas se Timposer mutuellement. Les religions, acceptées parles peuples qu'elles gouvernent, n'ont à craindre quoi que ce soit de quelques philosophes, qui se séparent obscurémenl des croyances populaires. D^un autre côté, il semble que les philosophes n'ont point davaulage à atlaquer la religion ; et, ne fût-ce que par respect pour des concitoyens, ils^ n'ont le plus souvent qu'à se taire sur la foi nationale, sans l'insulter, sans la critiquer mémo, quand ils ne la suivent pas. La paix n'est donc pas impossible, et elle a souvent régné.
Chez bien des peuples, le conflit n'a jamais en lieu* Dans l lnde, ce pays de dévotion religieuse poussée jusqu^^ la frénésie, la religion n'a jamais inquiété la philosophie, née dans son sein. Cependant, le dépôt de la lui était contié à une caste, domiuatiice de toutes les autres, et placée à une distance qu'aucune société n'a marquée aussi énoime et aussi peu franchissable. Les brahmanes, néanmoins, s'ils ont soutenu entr^ eux de vives discussions, s'ils ont formé des écoles rivales et ennemies, n'ont jamais gi^né les philosophes. Us leur ont iuissé pleine
uv PRÉFACE.
carrière j et la philosophie en a usé sans scrupule. Kapila a pu nier l'efficacité du Vëda pour sauver riiomme; il a pu nier rexisience même de Dieu. Kanada , non moins audacieux ei non moins aveugle , a soutenu le système des atomes. Ni Kanada, ni liapila, ni tant d*antres, ne furent jamais persécutés, bien que leurs opinions fussent en contradiction liagranh avec toutçs les opinions reçues. Bien plus, le Bouddhisme, sorti peut-être du système athée de Kapila, et détruisant par ses principes^ nou-seulement l'édifice religieux, mais aussi Fédifice social, a été libre de propager ses doctrines nihilistes et d'enseigner Tégalité de tous Us hommes devant le Nirvâna. Il a (M*omené douze cents ans de suite ses prédications hérétiijues dans la presqu'île indienne, sans que ses antagonistes recourussent k la violence contre lui. Quand il fut chassé de linde, et qu'il émigra vers le nord et vers Test, c'est par des causes qui nous sont peu connues^ mais où certai* nement Tintoléraiice n*entra pour rien, puis^u on Favait souffert durant tant de siècles, puissant, honoré, actif , et enlraiuant à sa suite des provinces eiidères. A l'imilaLion des brahmanes, le Bouddhisme non plus n'a jamais été persécuteur. C'est peut-être par esprit de justice; mais ses dogmes mêmes lui faisaient une nécessité de la douceur qu'il a toujours montrée -, quand on place son espoir dans
Digitizod by Ct^j^ '^iv.
PRÉFACE. iv
le néant, il n'est pas en efTet de doctrine extrême et dissidente dont on ait le droit d'être eboquë.
Le conflit éclata pour la première fois dans la Grèce, oùil aurait dû naître moins que parlout aiU leurs, puisque la Grèce n'avait point de livres sacrés et que le sacerdoce n'y formait pas une corporaiioa très-puissante. Le monde retentit toujours du bruit de la catastrophe, et l'on dirait que c'est hier que Socrate a Lu la ciguë, tant la sympathie est encore vive, tant la douleur est encore poignante, il n'est pas prouvé, à mon sens, que le maître de Plaloa fût aussi coupable qu'on l'a dit^ ; pour l'absoudre, même comn^e citoyen, il n'y a qu'à se rappeler la faible majorité qui le condamna, et dont il fut luimême étonné. Quoi qu'il en puisse être, ce procès, qu'Athènes repentante a bientôt maudit, montre sous le vrai jour les rapports de la philosophie et de la religion. Tout est net dans la Grèce, et avec elle on n'hésile jamais, quoiqu'on puisse ignorer encore de ses mœurs bien des choses qu'on désirerait en savoir. 11 est défendu au citoyen de penser, en religion, autrement que TËlat; ou, du moins, s'il ne partage pas la foi nationale, il lui est interdit de la troubler par l'expression publique de ses dissentiments. C'est ce que signilie la condamnation pro-
' Voir I argumeat de M. Viclor Cousin, en tète de [ Apologie de Socrate.
noDcée par rAréopage. Mais c'était ane application
excessive (l'ua priucipe vrai, l.egëDie grec, quia su éviter l'excès en tout, ne commit pas longtemps celui-là. Le disciple de iSocrate put répéter bientôt les doctrines de son maître sans aucun péril ; et la philosophie absoute continua ses travaux, on sait avec quelle vcnlé et quel avantage pour l'esprit humain, sans avoir à répondre devant le magistrat, si ce n'est dans des cas tout exceptionnels, où l'on ne peut découvrir une véritable persécution.
Un n'en voit guère davantage dans les dix premiers siècles du Christianisme. Âlors il est désolé par les hérésies ; mais les conciles les apaisent ou les étouKenl pour conserver intacte l'unité de la foi, qui ne court plus de sérieux dangers depuis la grande assemblée de Nicée. La foi règne sans contestation, et avec d iuunenses bienfaits, au milieu des désordres de l'invasion qu'elle tempère, et de la féodalité qu elle essaye.de régler. La lutte ne renaît qu'au temps d*Âbélard, dans le douzième siècle. Mais ce n'est pas encore la philosophie pure; c'est une SOI te de théologie bâtarde, i^ui veut rester orthodoxe tout en aspirant à être indépendante. Le temps de la libre pensée n'est pas venu. Ce senties plus illustres théologiens de i'Ëglise, ce sont des Saints qui seuls sont philosophes : les Albert, les saint Thomas et leurs disciples. Par la nécessité des
rUÉFACB. LVII
temps, la philosophie est la servante, ancilla^ de ia théologie. La Somme de saint Thomas n'est presque qu'un mélange du Christianisme orthodoxe et des formes péripatéticiennes. Ce rôle de la philosophie nous parait bien humble aujourd'hui; nous le regarderions, depuis Descaries et le dixseptième siècle^ comme une abdication. Notre fierté est légitime. Mais ce rôle, tout subordonné qu'il était, fut à ce moment très-utile, et même trèsdigne, La philosophie organisa, dans le treizième siècle, l'enseignement régulier du dogme avec tous ses détails, de même que dans Torigine, aux troisième, quatrième et cmquième siècles, c'était elle qui fournissait à la foi naissante les armes d'une polémique victorieuse. L'Église ne se montra pas Irès-reconnaiisante du service qu'on lui leiidail; et la philosophie elle-même n'eut pas la moindre confusion de sa docilité. Alors la philosophie ne songeait pas à revendiquer ses droits ; car elle était satisfaite, comme le monde entier; la foi chrétienne inondait les esprits de sa lumière, embrasait les ciBurs de ses feux, et il ne se trouva pas une intelligence assez audacieuse pour rompre ce concert unanime d'adoration et d'enthousiasme. Des hérésies douteuses et timides furent violemment proscrites; et ce n*était pas aux siècles, qui s'enflam-' maienl de la sublime et stérile passion des Croisades,
de produire la philosophie; elle eût alors semblé un crime, et personne ne Taurait acceplée. Les
tentatives de Roger Bacon et ses iiiallieurs le prouvent assez, plus de cent ans encore après ceux d*Âbéiard.
C'est Yors la fin du quinzième siècle que coitimenée à se montrer plus nettement Tesprit d'indépendance, (jui, secondé par riniprimeiic et par Tétude de Tantiquilé, éclate à la fois dans la Réforme el dans un essaim de systèmes individuels. Mais, par suite de ces désordres et de cette fièvre des intelligences, que de faux pas et que de vie* times! C'est notre Descartes, au milieu du dixseptième siècle, qui inaugure de nouveau la vraie philosophie, celle qu avait connue la Grèce dans ses meilleurs temps. Mais il a cette incomparable supériorité d une méthode qui a pleine certitude d'elle-même , et qui a découvert enfin le seul et inébranlable fondement de la vérité. On admire beaucoup DescarLes; oii ne 1 admirera jamais trop; dans r histoire de la philosophie, il ne peut pas y avoir de figure plus grande, ni de maître plus autorisé. Ce qui doit peut-être nous frapper plus particulièrement en lui, c'est que, aussi indépen* dant qu'on puisse Têtre, il ne se sépara point de la foi de son temps. Par un secret que le nôtre ne saurait plus avoir , il unit dans une sage mesure
PAÊPACB.
k philosophm et la religion. Libre penseur, il ne
cessa pas d'être Cioyqnt, comme ses disciples Fcne- Ion, Bossuet et Leibniz. Plus tard, le divorce devait se faire avec une sorte de scandale. A cette époque, il n'éclata pas, parce qu'il n*eût été que nuisible. Mais Descartes^ en dépit de son courage et de sa parfaite sincérité, dut par prudence se condamner à Texil. Dans sa patrie, qui allait applaudir à la révocation de Tédit de Nantes^ il n'eût pas élé à l'abri ; la liberté de son esprit y aurait été entravée. C'est à la France, sans doute, que le monde doit Descartes; mais, sans Tasile de la Hollande, il est douteui que Descartes eût été tout ce qu'il pouvait êti^e, «
Depuis le loaips de Descartes, grâce au dixhuitième siècle, et surtout à la Révolution française, la situation de la philosophie est désormais indépendante et sûre. Nous jouissons h cette heure d une absolue liberté, que rien ne menace, si ce n cbl ses fautes et ses propres erreurs,' Après un long circuit, nous voilà revenus en quelque sorte au poiut de départ. Chez nous,, la philosophie a la puissance, la sécurité même dont elle a usé longtemps en Grèce et dans Tlnde, ayec les lumières que trente siècles de plus lui ont acquises. Le confliL, longtemps soulevé, n^existe plus; ou, du moins, il n'a plus rien de redoutable. Mais les devoirs réci-
hx PRÉFACE.
procfues subsistent loujours ; et, de {lart et d'autre, on ne pourrait y manquer qu'en se faisant à soi-même le plus grand dommage, ainsi qu'à la société.
Par leur nature propre, la religion et la philosophie ont une vie très*différente , quoique ayant un même objet. La religion ne peut vivre que d'autorité; la philosophie ne vit quedeliberté. Cen'est pas despotisme ou ignorance de la part de Tune , pas plus que ce n'est révolte ou dêpravalioa Je la part de l'autre. Pour peu qu'on veuille y arrêter un inslaiii son attention impartiale, on verra d'où vient cette différence, source de tant de récriminations également peu équitables des deux côtés.
11 n'est pas possible à un peuple de remettre tous les jours sa foi en question ; car ce serait remettre en queslion son existence, dont la foi, quelle qu'elle puisse être, est le plus essentiel élément. Sans croyance religieuse, qui la constitue et qui la dirige, une nation n'est pas ; elle flotte à tous les hasards. Le scepticisme^ déjà si difficile et si dangereux pour les individus, est impraticable pour ces vastes agglomérations, qui n'ont jamais pu Paccepter, et qui, à leur grand honneur, ne l'accepteront jamais. Une fois que la croyance nationale est fixée, soit dans des traditions, soit dans des livres sui (oui, il est tout simple qu'elle ne varie plus. On
PRËFACE. ut
rapproloiidil, on la développe socialement; on en modifie les formes avec le temps, qui altère tout, même les religions. Mais ces modifications sont superficielles et bien lentes. Quand on veut les brusquer y les déchirements sont affreux. La Réforme a coulé à TËurope près d'un siècle el demi de guerres acharnées. La foi n'en subsiste pas moins ; et, par exemple, le Christianisme^ partagé en deux camps ennemis, loin de perdre de sa ferveur, en a peut-être alors gagné. Mais ces crises et ces secousses doivent être forl rares dans l'existence des nations; si elles se répétaient un peu souvent, ce n*est pas la religion seule qui y périrait ; ce serait le peuple lui-ménic.
Il y a donc pour la religion un besoin constant • de recourir à l'autorité. Quelque distincte qu'elle soit de rÊtat, elle agit toujours un peu comme lui. Ce sont également des masses qu'elle gouverne; il lui faut aussi une règle, et un ordre permanent et à peu près invariable. De là, une nécessaire tendance à l'immobilité. Le symbole déposé dans le livre saint^ ou celui qu'on en a tiré, est immuable. Le culte qui en sort peut varier; le dogme ne le peut pas, à la fois parce qu'il est sacré et parce qu'il est de nécessité sociale. On prescrit au citoyen de s'y conformer, sous peine d'aUenter à l'ordre el d'encourir les peines que provoque toujours une telle
LUI l'RÉFACE.
infraction. Le citoyen pcutn^êlre pas croyant; car raiiloriié, malgré ses précautions les plus étroites, ne saurait alleindre jusqu'aux consciences ; mais il faut qu'il soit respectueux tout au moins, s'il veut échapper à la répression. L'autorité règne eu religion, même quand la religion, comme en Grèce, ne parle point au nom de Dieu ; elle règne à plus forte raison quand le livre du dogme nalioiial esl, selon les croyances reçues, la parole divine ellemême révélée à quelques hommes privilégiés, Voyants, Prophètes ou Apdtres.
La philosophie est dans une condition toute différente. Conuiie,en son doniainc sans limite, la raison de r homme ne s'adresse qu'à elle-même, elle est * absolument dégagée de tout pouvoir extérieur et étranger\ N'obéir qu*à soi, c'est ce qu'on appelle la liberté; et voilà comment la liberté est l'essence même de la philosophie, ainsi qu'elle est 1 essence de l'intelligence humaine. Ne se fiant qu'à sa raison, 1 homme, tout en sentant sa faiblesse, ne peut pas reconnaître une autorité plus haute ni plus compétente. Même quand il veut abdiquer celle-là, pour en adopter une autre qu'il croit meilleure,
* « U n'est point d ui^ i ordre que riululli^oiice îsoit sujette ou esclave de rpioi que ce soit ; c'est elle qui est faite [ïcur commauder à tout» lorsqu elle est appujée sur la vérité et entièrement libre, comme elle doit Tèlre de sa nature. » Platon, livre IX des Lois^ traduclioii dé M. Yiclol* Cousin, p. 195.
PRÉFACE. Liai
c'est encore celle-là qui le guide ; elle ne Taban-
doune mcaie pas quand il y renonce; car, quoi qu'on fasse, c'est toujours une obéissance raisonnable qu'on demande à l'iiomme : Obsequium ralio^ nabile. Faisant ainsi acte de souveraineté touL en se soumettant, la raison est pleinement et éminemment souveraine quand elle agit sous sa seule responsabilité, usant des forces dont elle est douée, n'empruntant rien à ce qui n'est pas elle, ris* quant des chutes, que la religion même n'évite pas, mais marchant dans les voies qui sont exclusivement les siennes.
La liberté est certainement un grand péril. Qui pourrait le mer? La philosophie le sait mieux que personne, précisément parce que tout son labeur se fonde sur Tétude de Thomme* Hais elle sait aussi que sans la Iil)erté rhoiiune n'est plus; il ne reste en lui que la brute; et, puisque la bonté et la toule-puissance de Dieu nous ont accordé ce don merveilleux et presque surnaturel, la philosophie s'en sert, en s'efforçant de n en point mésuser. £lle s'en sert avec tous les dangers que la liberté comporte ; mais elle se dit, comme le patriote de l'anii4uité : a Malu penculosam LiberkUem, » Les dangers qu'elle redoute ne sont pas ceux dont la menace le dehors, les seuls que le monde songe à fuir. Les siens se réduisent à l'erreur, qui est Té*
Liif PRÉFACE.
cucil intime de riDlelligence et sa perte. La philosophie fait tout ce qui dépend d'elle pour la conjurer, échouant souvent , réussissant quelquefois^ dans les bornes de rinsuffisance humaine, les regards fixés sur ce type éternel de la vérité, qu'il nous est permis d^entrevoir, et qu'elle poursuit, sans y atteindre pleinement comme elle le veut.
La liberté, qu'on le sache bien, n'est pas plus nécessairement la licence que Taulorité n'est nécessairement la tyrannie. Seulement, Tordre qu'obtient et impose raulorilë peut n'être que factice; celui qu'assure la liberté est le vrai, parce qu'il est seul spontané et volontaire. Le sage est encore supérieur au saint.
Le philosophe, ainsi compris, parait donc bien foible. Il se met en dehors de la société, qui fréquemment le comprend mal ; il se met en dehors de la religion, qui s'en défie et même le persécute. Mais .voici où est sa force et sa grandeur, que rien ne dépasse: il fait son œuvre tout individuelle sous l'inspiralion même de Dieu, comme la religion fait aussi la sienne, sans que rien en ce monde puisse l'en détourner. À ses accusateurs, et même h ses bourreaux, il peut toujours tenir le langage que tenait Socrate, il y a vingt^deux siècles : ce Atbéaniens, je vous honore et je vous aime; niais j'o- (( béirai plutôt au dieu qu'à vous ; tant que je respi*
PRÉFACE. itv
« rerai et que j'aurai un peu de force, je ne cesserai «de m'appliquer à la philosophie et de vous donner «des avertissements et des conseils. Faites ce que « demande Any tus ou ne le faites pas ; absol vez-moi «ou ne m'absolvez pas; je ne ferai jamais autre «chose, quand je devrais mourir mille fois', d Appuyé sur un tel secours, le philosophe se sent invincible; et comme pour lui la vie n'a de valeur i^ak cette condition, il se résigne à la perdre, quand riutolérance remporte et que la société aveuglée demande une viclime de plus.
C'est cependant à la raison et au libre exercice de la pensée que la sociélc, (luelquelbis si ingrate et si injuste, est redevable de tous ses progrès. La religion l'éclaii'e et lui fournit des lumières spéciales que rien ne peut remplacer; mais la religion, fidèle au dogme, ne ferait peut*étre point avancer la société d'un seul pas ; et tous les pas que l'humanité fait si péniblement, c'est à la raison qu'elle les doit, c'està-dire à rintelligence ne s'adressant qu'à son propre fonds, dans les lois, dans Tindustrie, dans les arts, et même dans ces matières supérieures„dont la religion veut assez souvent, quoique bien en vain, se faire un domaine exclusif. Les sociétés obéissent loujours à ce double courant. Les meilleures sont
' ^olrV Apologie de Socrate, dans los œuvres de Pialon, Iraductiou de M. V. Cousin, 1. 1, p. 95 et 94.
iivi PRÉFACB
celles qui savent y céder dans ia juste mesure ; elles unissent alors ia stabilité au mouvement, et l'ordre au progrès. La religion s'efforce de maintenir inviolé le trésor de la foi et y rattache, autant qu'elle le peut, tous les développements sociaux; la raison, à côté d'elle, trace son chemin assez longtemps caché. Puis, il se trouve qu'un jour le sage . Athénien enseigne le dieu unique et sa providence, tandis que le culte national ne connatt encore que Jupiter et Vénus. Le sage succombe; mais sa pensée ne meurt pas avec lui ; recueillie et propagée dans 1 école, elle conquiert les âmes les plus éclairées du Paganisme, jusqu'à ce que le Christianisme apparaisse et rallie le monde préparé de longue main à l'entenclre et à l'aimer. S'il n'a pas été donné au Platonisme de savoir à quel avenir il contribuait, il sufiit d'interroger les Pères de l'Église pour savoir combien il y a contribué.
La philosophie peut donc être méconnue par le temps oik elle se produit; mais ses efforts ne sont jamais stériles ; la vérité une Fois découverte n'est jamais inféconde. C'est là ce qui feit que la philosophie ne sedéooorage point, même dans les plus mauvais jours, et qu'elle poursuit son œuvre, malgré les railleries d'Aristophane et les sentences de l'Âréopage, bien assurée que la postérité ne lés ratifiera pas*
li'ailleuis, ce rôle, si grand cl si périlleux, m doil pas enorgueillir la philosophie. S'il sied bien i quelqu'un d'être modeste, c'esl bans contredit ou philosophe. Les religions doivent se croire infaiU liblesy et c'est à cette condition qu'elles portent lous leurs fruits. La philosophie sait trop ce que co&te la découverte de la vérité pour se flatter d'une (elle illusion. Elle a bien, elle aussi, des principes qui ne trompent pas et qui sont éternels. Nais elle voit à chaque instant, par son propre exemple, combien la raison de Thomme est incomplète, si ce n'est impuissante. Qu'e&trce que le savoir humain, lûul réel et précieux qu'il est, et quelques trésors qu'il amasse de siècle en siècle, en présence de celle vérité inlinie qu il n'épuisera jamais? Qu'est-ce que rhomme en face et sous la main de Dieu?
Qu'est-ce que son intelligence devant cette inlelligence qui a faii et qui gouverne les mondes? L'orgueil peut convenir à l'homme, si jamais il lui convient, quand il regarde ce qu'il a conquis par tant de labeurs accumulé. Hais de quelle humilité neduit-il pas être écrasé, quand il regarde les abîmes iosondables de tout ce qu'il ignore et doit ignorer invinciblement I Le philosophe peut signaler, quand le devoir T^ige, les faiblesses et les lacunes d'autrui; mais avec quelle réserve! il le sent quand il tourne les yeux sur lui-même et qu'il voit sa propre
LITllI PRÈFACB.
mesure encore si pelile, tonte supérieure qu'elle est à toules les autres. Ce que Socrate sait encore le mieux, c'est qu'il ne sait rien.
De là| entre la religion et la philosophie, une nouvelle différence, et, pailoib aussi, de nouveaux dissentiments. La philosophie, qui a pu se définir très-bien elle-même en se donnanl pour le simple désir de savoir, subit les nécessités de la science ; elle ne procède que par analyse et observation. On ne peut conaaiUc les faits qu'en les observant, et il faut les décomposer pour les comprendre. Dans leur totalité, les faits échappent aux prises de noire esprit trop débile; il doit les réduire à sa taille, afin de pouvoir les saisir plus sûrement. Il y a quatre ou cimi mille ans que l'intelligence humaine travaille et amasse les matériaux d'un monument qu'elle construit toujours, sans pouvoir l'achever, et qu'elle n'achèvera jamais, parce que l'édifice s'accroît dans la proportion même des travaux qui le fondent. La religion n'a aucun besoin, ni de l'observation, ni de l'analyse; elle les redoute même quelquefoii), quand elle se trouve en contradiction avec la science et qu'elle se sent sur le point d'être convaincue d'erreur. La science, quand elle est irrespectueuse, signale hautement ces dissidences et s'en fait malignement une gloire peu sensée. La religion, de son côté, s'alarme de ces
l'KKFACE. LXU
(iécouverteSi et elle les proscrit quand elle le peut. Égale faiblesse des deux parts. Ija science n'a qu'à se rappeler sa propre histoire pour être indulgente aux erreurs de la religion. La religion, pour être insensible, même à des critiques légitimes, pourrail se dire que son objet n'est pas d'étudier la nature, et que, venue au berceau des sociétés ou pour des nécessités particulières, elle n'est pas tenue de sa« voir ce qu'on n'a su que longtemps nprès elle, et souvent grâce à ses leçons, qui, pendant bien des siècles, ont paru suffisantes. Les analyses que se permet la religion ne peuvent toucher que le dogme ; et c'est ce qu'on appelle la théologie, réservée, comme la philosophie, à un petit nombre, aux clercs, si ce n'est à l'école, très-soiivent dangereuse, niais indispensable. En dehors du dogme, la religion n*a rien à étudier, et voilà comment elle ignore la nature, dont la patiente et délicate analyse ne la regarde pas. Elle condamne Galili'e à rétracter ses démonstrations sur le mouvement de la terre, de même que, vingt siècles auparavant, elle condamnait Anaxagore pour avoir avancé quel* ques propositions d'astronomie.
C^est là sans doute un grave inconvénient; mais cet inconvénient est balancé par un avantage. La religion est, en général, d'une Irès-graade simplicité. Son langage est fort clairi précisément parce qu'il
Lxx PHÉFACE.
s'aJrcsse à la foule ; plus compliqué, il ne serait pas enteniiu. Imaginez TEvangilc écriidaDs leslylode Plalon ; à Tinslaul même, il renoace à [iuiier aux multitudes* £n sanskrit, rien n*est plus trivial que les ouvrages canoniques du Bouddhisme. Il faut être vulgaire d'expression, si ce n*est de pensée, pour que le vulgaire vous écoule. Majs ici, moins que partout ailleurs, la forme n'emporte le fond. U s'agit d'idées qui doivent sauver les hommes ; les âmes palpitent et sont dans Taitente. 11 suffit de les toucher; le moyen le plus direct est le meilleur. La rhétorique des mots serait hicn misérahie; Téloquoncc irrésistible ne vient que des sentiments qu'on éprouve et qu'on transmet , des doctrines qu'on proclame. Là où dans un enthousiasme inculte l'apdtre convertit son auditoire subjugué, l'orateur n'aurait recueilli que des applaudissements et n'aurait peut-être pas même persuade. La religion gagne en force et en influence tout ce qu'elle perd en raffinement et en habileté de langage; l'âme humaine est si grande elle-mémei que ce serait la méconnaître que d'essayer de la séduire par ces pièges. Le langage de la religion est souvent majestueux; il n'est jamais étudié, même quand elle parle par la bouche des poètes, David chez les Juifs, les Rishis dans les VédaS| où encore Mahomet chez les Arabes»
Pit£>AC£. un
La philosophie, au contraire, peut employer toutes les ressources du slyle. Ces pai ureb ne lui sont pas interdites; quelquefois même elles sont un devoir, quand elles sont nécessaires pour le triomphe plus sûr du vrai. Platon, Aristole, Bacon, Descartes ont été de très*grands écrivains. Qui a jamais songé à leur en faire un grief? Diins ces graves matières, la limite est celle même qne le sujet indique et exige. Il peut y avoir abus, quand les esprits ne sont pas très-justes, et qu'on se préoccupe d un succès littéraire plus que de la vérité. Mais le goût le plus sévère auloribe ici (juelt^ues sobres ornements, dont le livre saint n'a jamais besoin* La philosophie les supporte, en y inetlanl beaueoup de réserve. C'est toujours à une élite qu'elle s'a* dresse ei qu'elle doit plaire. Platon lui-même n a jamais eu beaucoup de lecteurs; Descaries, quelque dair qu*il soit, ne peut guère en avoir davantage. La philosophie a beau faire; elle reste une aristocratie, non par sa propre nature, mais par la force des choses. Tout ce qu'on peut lui recommander, c'est de toujours suivre ces beaux exemples et de ne pas se perdre dans ces abstractions creuses et ces logomachies obscures et barbares, qui risquent de la livrer au ridicule, et qui lui ôlcnt tout accès aupiès des masses, souvent même . dans les écoles.
ûiyilizeu by LiOO^lC
t.xtii PRËFACB.
De celte différence radicale dans les procédés, et de ces deux principes si distincts d'autorité et de liberté, il résulte que la philosophie el la religion ne doivent jamais empiéter Tune sur Tautre. Ce n'est pas seulement parce qu'il y va de leur repos mutuel ; c*est en outre qu'il y va de la justice. La religion est naturellement portée à exiger Tobéissance; et c'est l'essence de Tautoritc de vouloir s'étendre à tout; mais elle rencontre dans la ^ conscience individuelle un obstacle insurmontable, etles^ supplices matériels, dont elle a usé bien à tort contre l'hérésie » échouent contre les âmes, s'ils toiluient el anéantissent les corps. C'est une cruauté aussi inutile qu'odieuse, aujourd'hui impossible; niais elle a sévi dans des temps qui ne sont pas encore très éloigné de nous, fja reli* gion, loin d'y rien gagner, y perdait infiniment; elle remplaçait par la terreur la vénération et la tendresse qu'elle doit inspirer. Le martyre de Jean Huss el de Jérôme de Prague n a pas peu contribué à la légitime révolte de la Réforme.
De son côté, la philosophie n'est guère plus sage, si ell(^ est moins cruelle, en prétendant substituer ses doctrines et sa domination à celle de la religion. La liberté, sur laquelle elle se fonde, et qui est sa base indestructible, ne permet rien de pareil. De quel droit l'individu im[)oserait-ii sa pensée i\ un
PRBPACE. unit
individu qui jouit de la liberté comme lui» si,
d'ailleurs, il est inférieur sous d'autres rapports? Invoquera-t-on la supériorité des lumières? Cette supériorité peut èlre très-réelle; mais elle ne confère pas le pouvoir qu'on en veut faire sortir. Le philosophe doit avoir toujours la faculté d'exprimer ses opinions, <|uaud il le lalL dans les formes convenables ; mais il ne peut jamais nourrir la prétention de les faire prévaloir autrement que par la persuasion. S'il a recours à la puissance publique ou à Tautorité, sous quelque déguisement que ce soil, il cesse d'èUe philosophe; c'est un toiU aulrc rôle qu'il assume. La philosophie devient alors ou la religion ou l'Etat. Elle a tout à perdre à cette transformation, quinedure qu'un moment, comme tout ce qui est violent et contre nature. Elle risque de devenir persécutrice à son tour, et je demande quelle figure elle fait au milieu des bouleversements sociaux. L'histoire, malheureusement, pourrait nous répondre, sans remonter bien haut, et je ne vois pas qu'il y ait rien au monde de plus monstrueux que la philosophie réclamant Tappui du bras séculier. Ces appels ont peu réussi à la religion ; mais ils ne lui sont pas essentiellement antipathiques; elle sè nuit; mais elle ne se conlredit pas, en se les permettant. Au contraire, la philosophie abdique quand elle usurpe; elle se ruine par
uiiT PRÊFACB
C6 prétendu Iriomphe; car ce n'est point à elle d'appliquer jaoïais praliquemeni la vérité ; elle n'a
à la découvrir, ce qui esi a la lois plus grand et plus sûrement utile.
Oq pourrait pou&ser encore plus loin celte cornparaifton de la religion et de la philosophie. Mois il faut se borner^ et ce qui a été dit suffit pour qu'on voie leurs relations principales. Au lund, elles se ressemblent bien plus encore qu'elles ne dilTèreni ; elles sont nées, sous 1 œil de Dieu, d'une mère commune, rinlelHg^nce humaine; et c'est bien à elles qu'on peut appliquer ces vers du poète :
F.iciefiiM>n ...uim Nec divem tamois (|ual6iii decel eaae soreruiu.
Un les a fort bien appeléf^s a Deux sœurs imniortelles, » et Ton peut croire que ceux qui censurent cette très-juste expression d'une pensée profonde, ne l'ont pas suffisamment pe^ée. Elle ae jieul paraître fausse que (|uand on rêve pour la société des destinées impossibles» etqu'auimé de passions dont le dix-neuvième siècle semblait devoir être guéri, on prétend toujours immoler la religion à la pbiloso« pliie; conlre-paiiie de cet autre fanatisme qui, dans rinlérét de la société, veut immoler la philosophie à la religion. À quoi sert de parler au nom de la
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PIIÉFACE. LMT
raison, pour être si peu équilabic? au nom de l'eximrience et de Thisloire, pour méconnailre des faits d une si frappante évidence?
Aux yeux de quelques-uns, j'aurai Tair de désavouer l'esprit de notre temps, en pensant comme je le fais sur les rapports fraternels de la philosophie et de la religion^ de la raison et de la foi. Je re* gretterais celle méprise; mais il faut se passer dV voir l'approbation de tout le monde. Je me contenterai de me trouver d accord avec deux hommes du passé, qu'on peut suivre sans crainte de s'égarer sur leurs pas. À de très-grands inlervalles de temps, dans des situations fort différentes, chez des peuples fort dissemblables, Socrate et Descartes sont des modèles que nous pouvons consulter, il n'y a pas d*esprits plus indépendants, ni plus respec^ tueux envers la religion de leur pays*
Socrale est accusé par Mélitus de ne pas croire aux dieux de la République^ de mettre à leur place des démons, et de répandre des doctrines extravagantes parmi la jeunesse^ qu'il corrompt. C'était une calomnie homicide ; elle prévalut. Mais Socrale la réfute péremptoirement en démontrant que nonseulement elle est fausse, mais que de plus elle se déiruit elle-même. Commenl, en effet, peut-on croire aux démons sans croire aux dieux, dont ils élaient les ehfanls, selon le Paganisme? Mais la vie
PhÉFACfi.
tout entière de Socrate réfulait bien mieux encore ses accusateurs. A quel devoir religieux avait -jI tnanquëT A quelle cérémonie sainte, ordonnée par les mœurs de sa patrie, n'avait-ii point assisté? Quel sacrifice bulcnnel avait-il négligé de faire? II est si docile aux lois de la République qu'il ne veut môme pas les violer pour sauver sa vie, comme Criton le lui propose dans sa prison, d*où il peut sortir. Quelle parole impie lui a-t-on jamais entendu prononcer? Quels discours a-t-il jamais tenus contre les croyances nationales? En essayant de les épurer, les a-t-il jamais iusuilecs? Loin de là, il les a toujours si bien acceptées qu'il partage même les opinions populaires, et qu il a une pleine con* fiance aux myllies d'où elles sont sorties. Fidèle à cette conduite patriotique, qu'il a tenue durant toute sa vie, sa dernière parole, quand le poison va Pétouffer, est pour rappeler à ses amis une offrande qu'il doit à Ësculape. C'est une dette religieuse 4u'il aa^uilLc en expirant.
Il nous est sans doute très-malaisé de démêler toute la pensée de Socrate sur les erreurs et les impuretés du culte païen, au milieu duquel il vivait. Mais cette pensée, peut-élre obscure pour lui-même, il est certain qu'il ne Ta jamais exprimée en termes blessants. Il a même défendu la majesté des dieuxcontre les basses images qu'en traçait la poésie ^ il
PRÉrACE. Luvii
a rehaussé autant qu il Va pu l'idée que rfaomnie doit se faire de leur bouté, de leur pouvoir, de leur iiruvidence. Lorsque Platon porte des lois contre le sacrilège, tant au nom de son maître qu^au sien propre, il est d'une sévérité excessive; Timpiété révolte si vivement Socrate qu'il a contre elle des accents de colère que sa bienveillance inaltérable n'a point trouvés contre les autres crimes. C'est celuilà qui lui est le plus odieux, et il n*y a que Mélitus pour supposer qu'il ait pu le commettre. Tout ce que fait Socrate, c'est de maintenir son droit de philosophe, en le conciliant avec tous ses devoirs de citoyen. Ce qui lui coûte la vie, ce n'est pas une infraction à la loi politique et religieuse; c*est Finimitié presque générale qu ont excitée dans une société relâchée ses vertus et surtout ses trop justes critiques.
A deux mille ans de distance, l'exemple de Ûescartes est encore plus clair; moins éloigné de nous, il peut encore mieux nous instruire. Descartes a poussé plus avant que personne la libre re* cherche de la vérité, et il est interdit désormais à l'indépeiidance la plus ombrageuse el la plus entreprenante d'aller au delà. La raison se prenant pour la source et la mesure de toute connaissance, c*est le terme extrême de la philosophie, qui me peut paii être plus avancée ni plus solide. C'est
son droit et sa ibice en même temps que son danger.
Y a-t il dans toulDcbcartes un seul mot irréligieux ?
Y a*l-il même une seule t^danoe douteuse ? J'ai dit plus haut qu il était demeuré plein de foi, tout en étant le plus libre des penseurs. Mais en même temps, est*oe que ses convictions religieuses ont rien enlevé à la vigueur, à rélendue, à la liberté absolue de ses pensées? N'a-t-il pas démontre Texistence de Dieu, rimmortalité de l'âme et tant d'autres principes, sans rien demander qu'à l'observation et à la psychologie? S'il n'a pas voulu soutenir ouvertement les tliéorie.s Je Giililée sur le mouvement de la terre, ce fut un acte de prudence personnelle; ce n'était point un scrupule d'orthodoxie ; car il était persuadé que « c'était abuser de l'Écric( ture sainte que d'en vouloir tirer la connaissance «des véiités qui n'appartiennent qu'aux sciences ce humaines*^. »
Doutera-t-on des lumières et de la sincérité de Descartes? Groit-on un tel homme capable de se mentir à lui-même ou de meuUr aux autres? l^a philosophie n'est donc pas plus pour lui que pour Socrate incompatible ayec la religion, dans ia^^ quelle ils vivent el qu'ils professent, avec un égal respect et un égal patriotisme.
' 0escartcs, édition de M* Victor Cousin, l. Mil, p. 52.
PRÉFACE. ixm
Veut'On la contre- épreuve de ceci? Qu'on s'a* dresse à un ëvêquc, el particulièreniCDl à Bossuel ? A-l-il cru que la philosophie fût incoDciiiabie avec la religion ? Et dans cet admirable livre « De la mnaismnce de ùim ei de fm-mème^ y> le plus beau peut-être de tous ceux qu'il a composes, peut-on seiitir autre chose que la main du philubOphe ? Le chrétien, le catholique, le prêtre y parait-il un iiistant ? Or quel sujet plus grand, plus vaste, plus décisif que celui qu'il y traite ? Conuaf tre soi-même et Dieu, n'est-ce pas l'essentiel ? Et quoique révêque deMeaux n'eût pas voulus'en tenir là exclusivement, il attachait du moins une bien haute importance à ce résumé de la raison, où n*enlre rien de Tor- Ihodoxie ni du dogme. Ce n'est pas faire tort à Bûssuet que de l'associer à Descartes et à Socrate; et il se trouve que j*ai pour le sentiment que je soutiens plus d'autorités que je n'en comptais d'abord. Userait même bien Facile, si on le voulait, d'en ajouter à celles-là une foule d'antres.
Mais j'ai hâte de quitter ces généralités, qui peu* vent toujours paraître un [)eu trop vagues et par suite peu utiles. 11 faut les appliquer au temps où nous sommes, avec la réserve convenable, et les vérifler par la pratique. La question est toujours la même; mais la solution est aujourd'hui plus aisée ^lu'elle ne Ta jamais été, grâce à la beauté de la
uni - PRÉFACE.
religion que la philosophie a devanlelle, grâce aux progrès de la tolérance el à la douceur de nos mœurs. Noire époque connaît mieux qu'aucune autre ne Ta pu antérieurement, l'histoire du passe ; nous avons sur nos prédécesseurs cet avantage de pouvoir profiter des leçons qu'ils ne comprenaient pas aussi bien que nous. U semble donc que juger des rapporls actuels de la religion et de la philosophie soit chose assez simple. Cepen* dant c'est toujours une tache délicate. Mais pourquoi ne pas l'aborder, s'il peut y avoir quelque bien à le faire avec modération et lojauté ? A n'entendre que certaines récriminations, on pourrait croire que la concorde est impossible. Je ne le pense pas ; el quand ma voix se perdrait « sans être écoutée de part ni d'autre, je ne puis avoir à me repentir de l'avoir élevée. Je laisserai d'ailleurs de coté tous les débats mesquins, et je neveux m'arrêter qu'aux traits les plus saillants.
Ce qu'il faut montrer, c'est qu'aujourd'hui la philosophie a |>eui-étre plus de devoirs envers la religion qu'elle n'en a jamais eu. On doit le soutenir non pas uniquement dans l'intérêt social, mais bien plus encore dans l'intérêt de la vérité et de la raison. Dans les deux camps, il y a des esprits excessifs qui ne veulent entendre à aucun accommodement. Ceux*ci proscrivent la raison;
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PRiFACE. tsm
et Ton ne voie plus dès lors comment même ils peuvent s*adresser aux hommes. Ceux-là ^ presque aussi aveugles, proscrivent la foi, sans reconnaître tout ce qu'elle a de vrai, indépendamment de tout ce qu'elle a de pratique et de nécessaire. C'est une faute égale. Mais ce qui peut la rendre moins nuisible, c*est qu'en réalité la société n'en est pas troublée. La religion et la philosophie vivent l'une el l'autre sous la main de l'État, chargé de maintenir Tordre entre tous les cultes ; et malgré quelques faiblesses et quelques partialités, l'État se montre assez équitable. La . paix sociale subsiste, si la discorde est dans les écrits. C'est donc pour le moment un débat de pure théorie. Mais la discussion n*en a guère moins d'importance ; car la théorie ne tarde pas à descendre dans les faits chez tous les peuples, et parmi eux il en est même de si impatients qu'ils s'élancent à la pratique sans une réflexion suffisante» sauf à payer tant de précipitation de leur repos et de leur honneur.
Je ne veux rappeler que des faits incontestables, qui puissent être, ce semble, acceptés par les deux partis, quelque passionnés qu^ils soient.
On interrogera vainement Thistoire entière de Tesprit humain; on n'y trouvera rien d'égal à l'édiGce religieux qu^a élevé le Christianisme, et qui constitue encore sou état présent^ garantie
imn PRtPACE.
d*un avenir donl nul ne peut assigner la fin. Issa de la prédication, dans uu cuin obscur du monde
asiiUii^uc, ilcoii(|uiert rrmpire loniain on moins de trois siècles, el il s'assied sur le trône avec Con« stauùa. 11 s*étend sur l'Europe barbare et boulever sée ; il y règne sans partage ; et aujourd'hui, «après dix-huit cents ans, les peuples qui le prolesseut
sont el resteront les plus savants, les plus laborieux, les plus moraux et les plus libres que l'histoire ait jamais vus. Selon toute apparence, ils i>ounietlront à leur foi commune le monde entier, qu'ils étrei* gnent de toutes parts, et qui ne peut pas plus résister à leur force qu*à leurs lumières.
Voilà, dans Tbistoire du Christianisme, le premier faitquime frappe ; et je me sens porte tout d abord à tenir le plus grand compte d'une doctrine religieuse qui a produit de si nobles résultats. En admettant même que tous ces résultats excellents ne lui ap* partiennent pas, et qu'on doive les rapporter aux peuples mêmes qui les ont obtenus, ces peuples si supérieurs ne peuvent pas avoir adopté une religion qui ne répondrait point à leur intelligence, a leurs aptitudes et h leur raison, attestées par tant de progrès et tant de merveilles. Ils ne semblenl pas prêts à déserter leur foi ; et parmi les intelligences qui ont pu prétendre à se faire écouter d'eux, il n'en est pas une seule dont les yeux aient été assez
TRÉFAOE. LXXXIII
perçants déjà pour disceriM i ({uelque dogme meilleur et plus humain, destiné à remplacer celui-là. Soit donc qu'on se rappelle 1 histoire du Christianisme, soit qu'on regarde à son état actuel, soit qu'on pense à son avenir^ il n*y a rien de plus su* blime, de plus solide, ui de |j1us fécond dans toules les religions, soit passées, soit* présentes.
Je ne lui fais pas un mérite particulier de ses martyrs. Sans doute ils sont admirables, et TÉglise n'a étéque Juste en lesplaçantau nombre desSaintSi aQn d appi cntlrc à tous les hommes coiumeiiL on meurt pour ses convictions. Mais toutes les religions oui eu leurs victimes. Si celles-là sont dignes pour nous de plus de sympathie et de louange, elles n'en sont pas les seules dignes. 11 s'en est toujours rencontré d'aussi dévouéci», pour soulenir des religions beaucoup moins bonnes. Mais à côté des martyrs et de leur courage, je vois l'œuvre intellectuelle des Apdtres, des Pères de TÉglise, des Conciles et des Papes, avec leur succession, leur hiérarchie libérale et forte, leur gouvernement habile, leur prudence habituelle, leur esprit de persévérance, Tunité de leur tradition ; et je me demande oà trouver, dans l'univers et dans les religions, un système qui puisse être mis au rang de celui-là pour retendue, la profondeur et la vérité. Sur Dieu , sur Tâme, sur le monde, sur les sociétés,
sur les inœur>, quels problèmes Douvi aux ! Quel éclaircissement des anciens problèmes élargis ! Que de soUiUous vraies et utiles, que de travaux infatigables et bienfaisants, sans parler de tant d'institutions de toute espèce, qui ont fait pénétrer dans la réalité les inspirations les plus élevées et les plus charitables de la théorie ! Quelle science, quelles études solitaires et publiques, dans les éeoles ou dans les cellules ! Que de monuments laissés à la postérité pour lui transmettre l'iiéritage antique^ ou pour commencer le nouvel amas de nos trésors! Au milieu des labeurs de Torthodoxie et de la foi, que de philosophie et que de libres investigations i Parmi les Pères et les Docteurs, que de philosophes! S'ils n'eussent point été nos maîtres, en serions-nous aujourd'hui à ce point de moralité et de lumières où nous sommes parvenus? Le monde moderne, si fier, et à juste litre, de tout ce qu'il est, n'est-il pas sorti presque entièrement dn Christianisme? r^'a-t-il pas été nourri, élevé, soutenu par lui? Que deviendrai t*il, tout fort qu'il se croit, si la foi chrétienne venait à lui manquer tout à coup? Qui cuuibleiail ce vide et cet anéantissement ?
Ce n'est pas que je me cache les ombres de ce tableau resplendissant ; je sais aussi bien que personne tout ce qu'on peut reprocher, si ce n'est
PRÉFACE, uxxT
au Chrislianismc luî-inôme, du moins îY plusieurs
de ceux qui l'ont reprcsenlé. L^Ëglise a coinmis des fautes; mais qui n*en commet point parmi les hommes ? Elle a dû gémir souveol elle-même des chefs indignes qui Tonl compromise ou flétrie. Elle a eu ses ambitions désordonnées , ses préjugés, ses faiblesses, ses corruptions, ses cruautés même ; elle a été oppressive, après avoir été longtemps la mère et le refuge des opprimés. La puissance Ta pervertie à certaines époques, sans que les revers Taicnt toujours suffisamment instruite. Qui peut nier tout cela? Mais je demande si tout cela, quelque réél et quelque déplorable que ce soit, peut un instant compenser et surtout abolir notre gratitude et notre admiration. Il faut juger le Christianisme, comme la raison veut qu'on juge toutes choses, en le prenant par ses bons côtés\ Il n'est pas plus responsable des crimes commis en son nom que la liberté n'est responsable de tous ceux qu'on a commis pour elle, en croyant la servir, tout en la faisant abhorrer de sociétés qui ne peuvent s'en passer.
Une critique plus fondée, ou du moins plus spécieuse^ c'est que le Christianisme a reproduit dans ses formes, et dans une bonne partie de ses idées, le monde antique qu il remplaçait. J'en conviens
*■ C'est le foniiemeiU de l'optimisme»
Linvi PRÉFACE.
bien volonlici S; mais c est, à mon sens, un service de plus et le sujet d'un nouvel éloge. Si le ClirisLianisme n'avait pas emprunté, avec le Lingage de la Grèce et de Rome, toutes leurs liubilucles scientifiques, littéraires, administratives et politiques, il n'aurait pas été entendu, et il eût lait mille fois moins de bien. En uirixanl dans le iiioiule grec et romain, il y trouva une civilisation dcjà fort avancée, et il eut le bon esprit de s'en servir. 11 en conserva tout ce qu'il put dans le cala lysme de l'invasion. C'est à 1 aide de ces débris recueillis par lui que, sous son égide, nous avons fait ioale noire éducation, ou plutôt que nous avons renoué la cbaine des temps si tristement interrompue. 11 n'y eut jamais cbez les hommes un pareil naufrage; mais il n'y eut jamais non plus une telle rénovation. Ce n'est pas à nous, (jui pouvions périr dans la tempête, de nous plaindre de la main qui nous a sauvés. Cette main n'a pas toujours été également douce et salutaire ; mais ce sont là de ces services et de ces souvenirs que rien n'efface ni ne doit faire oublier. Le Christianisme est grec et romain ; vuilà puissance dans les voies mondaines. Resté oriental, il n'eût pas existé pour nous, et notre Occident ne l'aurait ni suivi, ni même connu. Mais malgré des emprunts manifestes et indispensables, il est encore assez original pour avoir r< iiuuvelé de foiid en eoinhle le
PRÈFAGK. Lxzini
monde antique, qu^il oontiniiaii tout en le çfaan-
geant. Ce ne doit pas être un titre de défaveur auprès de» philosophes.
Ce n'en est pas un non plus que de plonger par le Judaïsme et parla Bible aux racines mêmes de rhumanilé. Quelque opinion que Ton ait sur la composition des livres de rÂiicien Testament, personne ne peut nier qu'ils ne doivent figurer parmi les plus anciens monuments de Thistoire des hommes. En les compaidut à tous ceux qui le leur disputent de vénérable vieillesse^ il a*en est pas qui les vaillent, et de beaucoup, sous le rapport de la vraisemblance, de Tordre, de la continuité et de la beauté. En ne les considérant que philosophiquement, combien ne sont-ils pas au-dessus des Kings de la Chine, des Védas de Tlnde, des Soûtras du Bouddhisme, ou du Coran de T islam? En estil qui, sur Torigine des choses, donnent des solutions plus raisonnables, en même temps que plus majeslueuscs? On dirait que le peuple d'Israël a stipulé pour le genre humain, et par fois même pour la philosophie. A Tavantage d'être romain et grec, le Christianisme a donc réuni Tavantage d'être hébreu. Il a hérité ainsi de tout ce qu'il y eut de meilleur dans les races asiatiques et dans les races européennes. Est-ce là ce qui pourrait le diminuer? En se rattachant à tout
ce que Tespril humain a conçu <ie plus grand et de plus vrai, s*est-il ôté des droits à son estime et à sa reconnaissaDce ? Pris en lui-même, u'esL-il pas au-dessus de tout ce qui le soutient et Ta précédé ? Me mérite-t-il pas de s*appnyer tout ensemble sur la religion mosaïque el sur THellénisme? Ne les dépasse-t-il pas encore infiniment Tun et l'autre ?
Je ne voudrais pas porter une main indiscrète sur les matières interdites mu profanes, et je ne toucherais pas auxuijslères, 51 des exemples fameu n*y autorisaient. Des Pères de TÉglise n'ont pas craint d'y plonger leurs regards et leur réflexion, tout incompréhensibles qu^on les déclarait. Saint Augustin n'a pas été le seul à faire un ouvrage De Trinilate. On peut ne pas se prononcer sur l'orthodoxie des explications proposées , puisque ce soin ne concerne que rËglise. Mais on ne peut re* fuser de reconnaître, dans ces explications et dans ces recherches, une profondeur de métaphysique qucla pliilosuiiliic n'a jamais dépassée, et qu'elleà égalée à peine dans ses représentants les plus illustres. Sur Tesseace de Dieu, sur Taclion de sa providence, môlée au libre arbitre de ses créatures, sur rétat originel de Thomme, sur la créalion, sur réleriiité, etc., la philosophie fera toujours bien de consulter le Christianisme, comme
Digitizod by C<.jv.' .ic
PAÉFAC£. Lxniz
elle consulterait un des siens; elle y trouvera, non des solutions toutes faites, puisqu'elle n en doit recevoir de personne, mais des lumières qu'elle chercherait vaioement dans d'autres religions, et dans la plupart de ses propres systèmes.
£n passant à la partie tout exlérieure du Christianisme, ou n'y découvre pas moins de puissance ni de nouveauté. Humainement parlant, le Christ de Nazareth et de Bethléem nait dans la cundilion la plus obscure et la plus pauvre. On le fait bien descendre de la famille de David ; mais c'est dans une étable qu'on le place aux premiers jours de sa vie. Il est fils d'un simple artisan ; il n'est point le fils d*unroi comme le Bouddha ; il n'est même pas de la tribu dominatrice comme Mahomet. Il passe son existence, qu'il soutient du travail de ses mains, dans une condition misérable, souvent sans avoir de lieu où reposer sa tète, et il meurt par le plus ignominieux et le plus atroce des supplices, pour avoir ptèché des doctrines jugées hérétiques et séditieuses. Pour les sociétés modernes, qui marchent ^toutes à la démocratie, d'un pas plus ou moins rapide, est-il un idéal plus acceptable et plus saisissant? La philosophie, qui ne sépare point l'égalité de la liberté, croit-elle qu'il puisse y avoir, pour soutenir les hommes dans leurs communes misères, un modèle plus encourageant et plus simple? Quelle religion
le PRÉFACE.
a jamais rien ofTert de plus pratique ni de plus
haiU à 1 adoration du genre liumain * ?
En présence d'une telle religion, cen*estpas seulement du respect que doit éprouver le cœur du philosophe. Le respect pour le cuUe national est l'obligation étroite de lous les citoyens, qui doivent se conformer les uns ouvci s les autres aux coiivenanceSy sans lesquelles la société ne serait pas assez calme. Il est un devoir général à Tég^rd de la religion, quelle qu'elle soit; même en la supposant aussi mauvaise qu'on le voudra, on n'a jamais le droit de faire rien qui puisse la blesser aux yeux *du magistrat. Cependant le respect, tout obligatoire qu'il est socialement, peut n'être qu'extérieur qC de pure forme ; il peut s'allier avec le dédain intérieur et la répugnance secrète. C'est une sage contrainte à laquelle on se soumet^ bien que la conscience proteste.
' Mais lorsque dans une religion on a le bonheur de retrouver tant de vérités connues d'ailleurs, tant de conformités avec la raison la plus sévère et la plus délicate, on ne doit pas simplement un froid respect ; on doit quelque chose de plus, et un sentiment plus doux, c est-à-dire ce demi-acquiesce-
* Il faut lire iliiïs Vuliaiie (jnelque? pn<?es ailiimahles sur le Christ, Dii lioHuaire pitilosophiquc, article Ueuisio.n, § II, p. 102 et &uiv.,L(iilioa BcuclioU
ment, et celte autre forme du respect qui s'oppelle l'admiratioD . Quand i'admiralion est sincère et profonde, elle implique nccessaiienient le respect, qui ne l'implique pas toujours. C'est là ce qu'on doit au Christianisme, à défaut de la foi. Une philosoptiie qui le mépriserait, ne serait-elle pas bien près de se mépriser elle-inêoie? Parmi les religions les plus grossières, il n'en est pas une qui impartialement étudiée ne présente au philosophe quelque chose d'estimable, suflisaiU pour racheter bien des erreurs et des superstitions. Dans la religion chrétienne, le bien ne Temporte-t-il pas en une telle proportion que le mal disparaît presque complétettient? Ët faire prédominer le blâme, ne serait-ce pas le jugement de cœurs bien prévenus?
Dans la disposition actuelle des esprits, on ne peut pas être sûr que la religion accepte un tel hommage et qu'elle s'en contente. Tout ce qu'on peut atlirmer, c est qu'il lui est dû légitimement; quand on ne le lui rend pas, on n'est ni assez impartial ni assez clairvoyant. Pour condamner le Christianisme, il faut ne pas le comprendre.
On excuse les emportements dos philosophes dans le siècle dernier. Il est trop diflicile de se contenir quand on est révolté par les supplices des Labarreet des Galas» L'indignation de Voltaire n'est que trop justifiée, si d'ailleurs la guerre, telle qu'il
la faisait, n'esl pas tout à fait digne de son génie. Alors il élail inlorJit aux libres penseurs de faire entendre leurs griefs trop fondés, et [-'humanité se soulevait en vain avec la raison, La loi ne souffrait pasqu*on parlât ouvertement; c'était à des subterfuges qu'il fallait recourir^ pour produire les opi* nions les plus modérées et les plus utiles. Les écrivains couraient risque de leur repos, de leur liberté, de leur vie, s'ils poussaient un soupir, s'ils se permettaient une critique ou même un conseil. Une telle oppression amena une résistance to.ut aussi peu mesurée; il aurait fallu une sagesse surhumaine pour ne pas franchir toutes les bornes, et ne pas se défendre aussi violemment qu on était attaqué. Le péril même donnait quelque noblesse à la lutte. Aussi quoique la philosophie de ce temps employât trop souvent des armes reprochables, on devait désirer sa victoire, parce qu'elle avait la bonne cause, et que les abus qu elle combattait étaient devenus intolérables, comme tous ceux qui allaient provoquer la grande révolution sociale, dont cette polémique furieuse était Tavant-coureur.
Aujourd'hui que la philosophie peut tout dire, sans courir le moindredanger, ainsi que les autres sciences désormais émancipées^ elle n'a qu'à user de son droit avec la modération qui doit être sa règle constante. Ses excès, quand elle en commet, peu*
PRÉFACE. toit
vent sembler comme les restes et les dernières traces de son ancien esclavage. La colère ne sied pas à la liberté, ni à la justice dunl elle se pique. Si la religion n*esi pas toujours assez équitable envers la philosophie, c'est un motil de plus pour ne pas l'imiter. La philosophie a subi d'autres épreuves; et celle-là doit lui sembler bien légère, auprès des tragiques aventures dont l'histoire a gardé le souvenir* Dussent-elles se représenter, il faudrait savoir les braver encore. Mais de notre temps, ce n'est pas le martyre qu'on a beaucoup & redouter; on se
donnerait peut-être bien de la peine sans être sûr de l'obtenir.
Il faut ajouter que le grand mouvement philosophique de notre siècle a été la restauration du spiritual isme, inaugurée par M. Royer-CoUard et poursuivie pendant un demi-siècle par le plus illustre de ses disciples et de nos maîtres. D'autres tendances se sont manifestées, il est vrai , de manière à faire craindre quelquefois une résurrection du matérialisme vaincu. Mais il est bien tard pour que ces tentatives puissent prévaloir; le caractère général de notre siècle devant l'histoire est fixé par la doctrine qu'il a professée depuis plus de soixante ans, et qu'il professera sans doute jusqu'à sa fin. Pjotre siècle est soustrait à l'athéisme. Si cette funeste théorie espère le triomphe, elle doit
xav PRÉFACE.
rtijoarner au siècle prochain» h qui i*on ne peut
souhaiter celte déplorable conversion.
En renouvelant les doctrines spiritualistes, ce * n'est pas un service calculé el réfléchi que la philosophie a rendu à la religion ; elle y a été amenée par la pente même des choses, el par une réaction sponlanée qui s'est passée tout entière dans son sein. La religion en a certainement tiré un vrai profil, indirect aiais considérable. Lile n'a peuteli i pas bien apprécié elle-même toul le secours qu'elle recevait ; il n'en a pas été moins réel, et la poslérité saura le reconnaître, si les contemporains ne semblent pas s'en apercevoir. C'était se rapprocher que de travailler, même séparément, à une cause semblable. Le Christianisme est avant tout et éminemment une doctrine spiritualiste. Â son origine, il avait tendu la main au Platonisme, étudié et admiré par tous les Pères des premiers siècles. De nos jours, un phénomène analogue s'est répété, bien que sur une moindre échelle; la philosophie redevenant spiritualiste, sous les auspices de Platon et de Descaries, a fait des pas vers la religion, sans rien perdre de son indépendance et de son absolue liberté. On s'est trouvé plus voisin qu'on ne croyait, et les anciennes défiances sont tombées, tout au moins d'un côté. Il se peut que la religion garde les siennes ; mais la philosophie spi-
PRÉFACX. m
riiualiste n'a |)lusee préjugé ni cette injustice. A la clarté de sa propre histoire, elle se juge mieux elle-même el elle juge mieux les autres. A plus forte raison, peut-elle dire du Christianisme ce qu'un scolastique disait d'Aristote : a Je ne m'écarte « de lui qu'avec crainte et vénération. »
Voilà bien des motils sérieux pour que la philosophie spiritualiste, en restant ce qu'elle est, ne se montre jamais hostile au Christianisme» D'abord ce soal des motifs généraux qui duivciiL la toucher partout; œsont ensuite des motifs particuliers à notre temps et à notre pays. Il en est un plus spécial que tous les autres, que me permettrai de rappeler. Certainement on ne Ta pas oublié; mais il est bon d'en reiiuuvclcr le souvenir, quelque douloureux qu'il soit. Dans les convulsions auxquelles la France a été livrée duranl la Révoltition, il s'esL produit des scandales religieux dontaucune nation , je crois, ne s'est jamais souillée ; les profanations ont été sans bornes ; les ministres du culte ont été les premières victimes de la rage populaire, et c'est par un égorgement dé prêtres qu'ont commencé les massacres, dont rhorreur restera inef&çable. Ce n'est - pas la philosopliic du dix-huitième siècle, ainsi que l'a souvent répété l'esprit de parti, qui doit être l'esponsable de ces persécutions et de ces crimes. Pour moi, je réponds que le cœur de Voltaire se
xcfi PRÉFACE.
serait révolté contre de telles abominations aussi ënergiqueraeal que coatre toutes les iniquités de son temps. Je laisse aussi à d'antres le courage de supposer que d Holbach et Diderot seraient demeures insensibles, ou se seraient réjouis devant ces affreux spectacles. Mais on peut affirmer que, chez nous plus que chez aucune autre nation, !a philosophie a des devoirs étroits ; on peut aflirnier qu'elle doit entendre cette leçon, qui a éLc donnée à la Ou du dernier siècle. La philosophie avait usé de son droit ; mais plus d'une fois elle lavait outre-passé ; et voilà comment ses excès avaient été traduits par la foule. A la critique succédait l échafaud; la hache remplaçait les argu* ments et les sarcasmes.
Selon toute apparence, notre temps n^est pas destiné à subu* de nouveau ces effroyables épreuves; le retour de telles choses à cent ans de distance n'est pas à prévoir. Pourtant notre malheureux pays a vu tant de résurrections, que cefle-là de plus peut ne pas sembler absolument impossible. 11 ne faudrait pas que la philosophie dùl un jour paraître y avoir contribué même de très-loin. Ëlie peut être persécutée, et c'est parfois sa gloire; mais elle se doit à elle-même de ne jamais faire de victimes, en provoquant la vengeance des passions dé* chaînées. La vérité n'a rien à faire dans ces fureurs
PRÉFACE. xcvii
aveugles, et le philosophe doit se garder d on être le complice, à quelque degré que ce soit.
Ainsi a tant d^autres causes de modération, se joint celle-là, qui ne dcTrait pas être une des moins puissantes.
Le plus grand obstacle à ce que ces conseils soieiU généralement écoulés, c'est la prétention toujours entretenue de substituer un jour la plulosophie à la religion. Quelques esprits plus ardents que sages continuent à caresser celte chimère ; bien qu'elle ne soit pas très-nouvelle, elle semble, depuis ledernier siècle, n'avoir rien perdu de son attrait pour certaines imaginations. Ces réformateurs, amoureux de leur utopie, se figurent que rien n'est plus réalisable; et dans raflaiblissement de la religion, qu'ils signalent de très-bonne foi, ils trouvent le signe incontestable de la rénovation qu'ils appellent. On peut croire à leurs bonnes intentions; on ne peut pas également louer leur prudence; et je voudrais, s'il est possible, dissiper une illumn aussi vaine et aussi fâcheuse.
Si d'abord on veut se rendre compte de la manière dont se forme le philosophe, on verra surgir tout à coup une difficulté insurmontable. Que Ton interroge encore nos uiaitres de la Grèce et du dix-septième siècle, et qu'on leur demande à quel prix ils ont philosophe, (jù sont des études de toute
xcvn. PRÉFACE.
uue vie, conslamment soutenues , au milieu de toutes les traverses* Socrate se borne à s'observer lui-iiitnie et à écouter la voix iiiLérieure qui parle en lui. Il s'entretient avec ses concitoyens, pour les exhorter à suivre son exemple; et il poursuit cette rude prédication pendant de longues années, jusqu'à ce qu'une sentence inique vienne lui ôier la parole en le cuudtuiiuant à muri. Descartes, plus tranquille grâce à un exil volontaire, est encore plui^ assidu à ses travaux, il fuit la société de ses semblables, pour se livrer avec plus de suite et de liberté à ses mëdilations et à ses recherches* Il scrute la iialuie et le monde dans toutes leurs pai lies, comme il a scruté Tâme et la pensée. Tous deux, quelque éloignés qu'ils suieiU par les époques où ils vivent et par les idées qui les animent, ont du moins ceci de commun, qu'ils n'ont pas cessé un seul jour de gravir Inborieusement la voie qu'ils s'élaient tracée. C'est à la fois le devoir qu'ils se donnent, et la penle irrésistible de leur génie. •
Ce sont de grands modèles; ce ne sont pas des exceptions. Tout philosophe en est là, quel que soit d'ailleurs le succès de ses efforts; et quand on voit ce que sont les questions qu'il s'agit de résoudre, on conçoit qu'il y faille une existence entière. C'est la plus belle et la plus haute occupation de rintelligence; c'en est aussi la plus ardue;
PRÉFAGS. icii
et le philosophe n*a pas perdu son temps, qui peut en moumul se rendre ce témuignage d avoir éclai rci quelques-uns des points sûr lesquels il a tant réfléchi.
Ajoutez que de nos jours une coadilioa nouvelle est Tenue pour le libre penseur s'ajouter à toutes celles-là. 11 n'est plus permis d ignorer l'histoire de la science que Ton cultive. Le philosophe ne satisferait pas sufiisamment à Tamour de la sagesse s'il ne savait pas, au moins dans une ^certaine mesure, ce qu'on a dit avant lui sur les sujets qui l'occupent. Dans les systèmes antérieurs, l'histoire a toujours tenu quelque place, souvent sans que ces systèmes en eussent conscience. On la retrouve plus ou moins njarquée daus Soerate, dans Plalon, dans Âristote,dans Descartes lui-même. Mais maintenant il est interdit aux plus originaux, comme aux moins indépendants, d'ignorer la tradition. On lui doit toujoui^ beaucoup, quelque inventif que l'on soit. Croire ne dater que de soi-uiènic, c'est pis qu'uuc vanité : c'est une erreur: Notre temps ne la tolère plus, et le philosophe doit être au moins quelque peu émdit.
Voilà donc les méditations et les labeurs dont tous les hommes devraient être capables, pour que, s'instruisant . par leurs lumières individuelles, ils pussent se pasî^or de celles de la religion; car c'est
là ce qui conslitue essentîelleinent le philosophe. Ou ne l'est ivellement que si Ton puise sa croyance ea soi^mémey et que si on la fonde sur sa propre raison convenablement interrogée. Sérieusement, peut-on demander rien de pareil à Thumanité? Et ne risque-t-on pas de paraître soi-même dupe d'une ironie, quand on se laisse aller à discuter de semblables propositions? Sans doute Taccès de la philosophie n*est fermé à personne ; mais si tout le monde était tenu de devenir philosophe par tant d* éludes nécessaires, comment, en attendant, vivraient les sociétés? Qui pourvoirait à leurs besoins? Qui accomplirait ces gros et matériels ouvrages qui leur boiiL indispensables? Ainsi, la philosophie, destinée à éclairer les peuples, commencerait par les détruire.
Ce n*est donc pas là ce qu'on peut vouloir ; et voici probablement la solution moyenne à laquelle on limilc ces vastes espérances. Non, Luus ks homines n*ont pas à devenir philosophes ; il suffira que quelques-uns d*entre eux le soient, etcenx-là, réputés les plus sages, seront chargés d'instruire les autres* La philosophie substituera ses enseignements à ceux de la religion ; et à la place du Catéchisme de Meaux, rédigé par Bossuet d'après la tradition orthodoxe, on donnera au j)euplc le Catéchisme universel de Saint-Lambert et de Volney«
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PRÉFACE. CI
IValiquemeiit, il ne peut pas y avuir d'aulrc nidoière d'arriver à réaliser le vœu qu'on afliche^ et de régénérer par la philosophie ie^ croyances de rhumanité.
Mais une première el irréfutable objection, c'est que ce n'est plus là de la philosophie ; c'est uue entreprise politique. Il faut bien se dire alors qu'on abandonne le domaine de la science pour celui d'une application aussi nouvelle que périlleuse. 11 ne s'est Jamais rien vu de ce genre chez aucun peuple, dans aucun temps ; el Ton a dujà contre soi' tous les hasards de l'innovation. 8i la philosophie esl bien ce que j'ai dit plus haut, je demande de quel droit, désertant la liberté, elle viendrait, au nom du pouvoir el de l'Etat, imposer ses doctrines. Quelque vraies qu'elles fusseiiL, c'est à raulurité qu'elles auraient recours pour prévaloir ; dès lors, cest une simple concurrence qu'elles engagent contre les souvenirs el les débris du passé religieux, et contre les théories contraires. Du moment qu'il s'agit d'instruire une nation, il faut dans l'enseignement une . uniformité et une régularité sans lesquelles il ne serait pas même possible. II devra donc être exclusif, et ce sera une orthodoxie laïque substituée une orthodoxie cléricale. On ne voit pas ce qu'on gagnerait au change. L*enseignement religieux, en faisant remonter la morale jusqu'à
Uigmzeu by CjOO^Ic
Dieu, lie fait que la rapporter à sa véritable source el lui donner une sanction j)lus forte.
Il est probable que, dans cette tentative scabreuse, la prétendue philosupliie qui s'en chargerait, se réduirait à renseignement de la morale tirée tout entière de rhonmie. et supprimerait du même coup toute notion de Dieu et de la Providence. Mais cette philosophie^ si sûre d'elle-même, ne se doute pas des répugnances el des révoltes qui Tattendraient de la partdes peuples. L'athéisme peut jusqu'à un certain point séduire quelques penseurs isolés, chez qui cette mutilation de la conscience n*est pas impos* sible ; il indigne et il soulève les masses, parce qu'elles ont la conscience humaine dans toute sa plénitude et sa spontanéité. Ne souhaitons pas à ces philosophes de voir jamais se réaliser leurs vœux étranges ; car alors nous verrions aussi les tempêtes qu'exciteraient leurs expériences. La Convention elle-mùuie, tout en célébiaaL la fête de la Raison, a dû proclamer l'existence de l'Être suprême el l'immortalité de l'àme. Alurs, pourquoi répudier le culte national? La philosophie se flattera-t-elle de donner à la multitude une idée de Dieu plus grande et plus vraie que ne le fait le Christianisme 7
Je voudrais écarter, et, s'il se pouvait, anéantir de lugubres souvenirs ; ce n*est pas moi qui les
PUÈFACE. an
ranime; on tes évoque en voulant rendre à la
philosophie un rôle si déplacé^ ci en révanl pour elle des trioin plies si humiliants. Naguère elle a pu se laisser égarer par quelques-uns de ses plus faibles disciples ; alors lou^e la iialiunî^emLlait avoir repoussé la foi de ses pères, et des écrivains peu sensés pouvaient s'imaginer servir la raison et i'hu* manité en essayant de combler^ tant bien que mal, celte désastreuse lacune. Mieux inspirés el plus modestes peut-être, ils eussent attendu un retour inévitable ; et en quelques années, ils auraient pu voir le peuple revenir a Tanlique croyance, restaurée par un homme de génie, qui nëtait alors que Fox* pression la plus haute et rinstrumenl de la pensée comiiiuiie. S'il y avail à la fin du dernier siècle une excuse, au moins apparente, pour cette erreur, aujourd'hui il n*y en aurait plus. Les faits ont prononcé ; la tentative a échoué; penser à la renouveler, c'est mettre en même temps contre soi la raison et Thistoire.
Il faut donc renoncer pour la philosophie à ces rêves ambitieux, subversifs de la société.
Platon a bien dit que les peuples ne seraient heureux que quand les philosophes les gouverneraient*, sans se dissimuler d'ailleurs aucun des
* Platon, La IlrpubiiqKp, liv. VI, p. 40 et suiv., et liv. YII,p. 7G <îl suiv.^ traduction de M.. Victor Cousin.
CIT PHÉFACE.
embarras que la philosophie renconlreiail à se mêler des affaires publiques. 11 avait raison ; car ses philosophes, tels qu'il les forme, sont les plus éclairés, les plus habiles et les meilleurs des hommes. Les naiions auraient tout à gagner, si elles avaient de tels chefs, plus imaginaires que réels. Mais Platon, en croyant que la philosophie est supérieure à tout le reste, n'a jamais pensé qu*il pût la substituer à la religion de sa patrie. C eût été pour lui un dessoin sacrilège, et le concevoir ne lui aurait pas semblé d'un assez bon citoyen. Un philosophe stoïque s'est trouvé un jour sur le trône, doué des plus admirables vertus, simple comme le dernier de ses sujets, énergiquement appliqué aux grands devoirs dont il était chargé et dont il était digne ; c'est Marc-Aurèle, maître de Tempire romain, ou plutôt maître du monde, et disposant d'un pouvoir absolu. Est-ce que iMarc-Aurèle a songé Un seul instant à détruire la religion en faveur delà philosophie? Et cependant, quelle réforme n'appelait pas h cette époque le Paganisme expirant? Ses vices n auraient-ils pas jusUtié cette tentative désespérée? N'aurait-elle pas semblé avoir bien des chances de réussir entre des mains si vigoureuses et si pures? Marc-Âurèle n'eut pas plus ce projet que Julien ne l'eut à son tour, quand il essaya si vainement de relever les autels païens. C'était Tantique religion,
PRÉFACE. cf
ce n*était pas la philosophie, t]ue Julien voulait faire prédominer, rrobablemcnt, ni Platon, ni Marc-Aurèle, ni Julien n'étaieDt assez dévoués à la philosophie pour lui assurer la gloire et le bienfait d'une telle transformation.
Les temps sont-ils changés ? et le nôtre est-il plus favorable à cet essai? Il ne semble pas. Malgré des prédictions sinistres, mais bien peu fondées, le Christianisme n'est pas près de sa ruine. Je doute qu'à aucune époque il ait pénétré plus profondément dans les cœurs. I/Europe n'a plus la dévotion qui faisait les Croisades, et la précipitait héroïquement et si aveuglément à la délivrance des Saints Lieux ; mais les mœurs se sont améliorées et s'améliorent chaque jour par Tinfluence chrétienne, que secondent de plus en plus les progrès mêmes delà raison publique. Le Christianisme serait affaibli et corrompu, comme rëlail la religion païenne sous le Bas-Empire, que la philosophie ne le remplacerait pas; dans Tétat de vigueur et de prospérité oâ il est encore chez toutes les nations qui leprofesbenl, aller proposer de l'abolir, c'est une aberration que les peuples ne se donneront pas même la peine de repousser, parce qu'elle n'arrivera pas jusqu'à eux.
Toutefois, la philosophie ferait bien de prendre garde à de si lourds faux pas; ils compromettent . et diminuent sa considération et son influence. A la
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cvt PRÉFACE.
fin du dix-huilicme sièclei kant n'a pas laissé que delà faire assez peu respectcr.il voulait couibalire le SGepticisme, el il Ta fortifié ; il voulait relever la métaphysique du décri proloud où, selon lui, elle était tombée; il Ty a enfoncée encore davantage par les formes rebutantes dont il; Ta revêtue. Ses successeurs ont exagéi é ses défauts ; et tout en ayanl une puissance d'esprit très-rare, ils ont abouti à des systèmes monstrueux par. les conséquences, comme par le langage. Croit-on qu'ils aient rendu grand service à la philosophie? C'est déjà bien assez de ne pas savoir être intelligible , non pas seulement au vulgaire des esprits éclairés, mais aux adeptes les plus fervents ; on ne prête par là qu'à la moquerie et au dédain. Mais aller jusqu'à prétendre détruire la religion nationale, c'est rendre la philosophie trop justement suspecte à tout ce qu'il y a de sensé et de patriotique dans la nation. Je sais bien que, de notre temps, à côté de réoole allemande il y en a d'autres, l'école écossaise et l'école spiritualiste en France. Mais L'école allemande a fait beaucoup de bruit et beaucoup de
mal ; et comme il semble qu'elle veuille revivre
parmi nous, dans tout cequ'elle a de plus faux, il est utile de la signaler une fois de plus, afin qu'on n attribue pas à la philosophie elle-même les torts de quelques philosophes.
Sans doute, il est de l'essence de la philosophie de (lire tout ce qu'elle pense, et celui-la n'est pas assez philosophe qui cache une partie de sa peusée. Mais il la ut lâcher avant tout d'être dans le vini, et il est peu probable qu'on ait trouvé la ^ërile, quand on heurte si fortement la plupart des grands systèmes antérieurs, les données les plus sûres du sens commun, et les instincts les plus manifestes de la foule. Celle simple réflexion devrait arrêter les novateurs. Mais qui peut éclairer l'esprit de système? Les revers les plus éclatants ne lui dessilleraient même pas les yeux. On a toujours mille excuses pour s'expliquer ses défaites ; le seul moyen de se les épargner ou de les nicttre à profit, ce serait de se complaire un peu moins à ses propres idées ; ce seraitde douter un peu plus de soi-même, en regardant aux leçons de l'histoire et à la situation des choses. Qui peut se rendre à des conseils si peu flatteurs?
À mon avis, la conduite de la philosophie spiritualisle est toute tracée; elle doit concourir avec la religion, qu'elle n'attaque pas, au bien socialy qui est le but de toutes les deux. Entre elles, il y a tant de poinLs communs, qu'en dépit des dissentiments la lutte semble à peine possible. Ceci est surtout vrai de noire philosophie; quant aux doctrines athées el matérialislcs, je
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cvm PRÉFACE.
ne vois pas bien en quoi elles ont à s'occuper du dogme f si ce ii*e$t dans ce que le dogme peut avoir de philosophique. La distinction des vérités naturelles et des vérités surnaturelles est à l'usage de lu théologie, à qui il convient de la laisser; la philosophie ne la connaît pas. Mais attaquer le dogme, pour le ruiner dans Tesprit de la foule et fonder en place son propre système, ce pourrait être la satisfaction passagère de quelques amourspropres; ce nVst ni Tintérét de la société, ni celui (le la justice, ni celui de la philosophie vraie. Il doit être permis à Térudition et à Thistoire do scruter librement les origines du dogme chrétien , comme toutes les autres; et je ne crois pas que le Christianisme ait beaucoup à craindre des plus audacieuses exégèses. Mais ce n'est plus \h le domaine de la philosophie ; ce ne sont plus là les problèmes qu'elle agite et qui lui appartiennent. Elle a toujours bien assez à faire avec ceux qu'elle poursuit sans cesse, sans pouvoir toutefois les résoudre déliniiivement. Yappliquer perpétuellement de nouvelles recherches, c'est son lot, bien assez grand, bien assez difficile, bien assez long. En supposant même que d'autres n'aient pas autant de clartés qu'elle sur ces graves sujets, c'est en accomplissant son œuvre spéciale qu'elle pourrait les aider à monter un peu plus haut. Au fond, comme la philosophie
PR£FAC£. as
entend ne' pas sortir de sa sphère, elle ne peut pas
davantage demâiiJerà la religion d'abandonner la sienne; mais elles peuvent marcher parallèlement, servant l*une el l'autre la société à leur manière, tout en ne se eonfondant jamais.
Aussi n'est-ce point un traité d'alliance que la philosophie propose à la religion. Le philosophe, par son caractère propre, par la nature de ses travaux, par la liberté dont il use seul dans toute sa plénitude* ne relève de personne ici*bas. Par le même motif, personne ne relève de lui; s'il a le bonheur de découvrir la vérité mieux qu'un autre, ce n*est pas à son système, c est au Joug de la vérité qu'il convie ses semblables par son exemple, bien plus encore que par ses leçons. Alliée à la religion, même par des nœuds assez larges, la philosophie se dénature, et il n'est jamais bon pour elle de donner au monde le triste spectacle que lui ont^ donné les derniers Alexandrins. PoiuLantsi la foi et la raison ne peuvent jamais s'identifier, leur action peut être simultanée, pour le bien de toutes deux, et surtout pour le plus grand bien des peuples. Pendant des siècles, la foi a prétendu dominer la raison ; elle n'y est pas parvenue, et Tétat présent des choses humaines, chez la plupart des peuples chrétiens, atteste assez que le temps de ces ambitions perturbatrices est passé. La raison ne peut
OL PRÈPAGB.
vouloir essnyer à son tourd'étoaiïer la foi ; car ce ne serait ni plus juste, m plus pralicable.
Eli ileljurs du rôle (]ue je viens de conseiller à la philosophie^ je ne vois pour elle que mécomptes et dangers. Elle connaît dès longtemps ces abîmes, et voilà plus de deux mille ans que Maton les signalait. Les couleurs dont il se servait dès iors j)our peindre les faux amants de la philosophie, sont si vives que je n'oserais les reproduire. Cependanl (|ue de gens, de nos jours, feraient bien de relire le sixième livre de La République^ i On ne peut pas espérer qu'ils soient convertis par ces admirables exhortations; mais du moins ils verraient que leur façon adultère de traiter la philosophie n*est pas une nouveaulé, el que du temps de Socrate elle était déjà réprouvée par les plus sages. Aujourd'hui ces égarements n'obtiendront pas plus d*accueil de la raison publique; mais ils peuvent encore nuire à la société et à la philo- Sophie, ilalheureuseaienk, la gloire d'Eioslrate tente toujours certains esprits ; car dans tous les temps il y a un temple d'Ëphèse à brûler. Dans le nôtre, c'est la destruction du Christianisme qui provoque les audaces incendjaires.
Le défendre n'appartient pas plus au spirilua-
* Voir la nrjJuUique de Platon, liv. VI, ]». 26 el 27, traiiucuoudc ftl. Victor Uuistii.
PBkPACS* eu
lisme qu'il ne lui appartient de se joindre à ceux qui l'altaquent avec tant d aveuglement et de passion. Le Christianisme est assez fort poui- se passer d*un secours étranger, La philosophie spiritualiste, quand elle descend sur ce leriaiii limitrophe du sien , y doit être, comme partout ailieursi le ciiampion de la justice. Ne pas proclamer hautement toutes les conformités qu'elle a avec la doctrine chrétiennoi ce serait manquer de courage et de sincérilé. Son indépendance n'est nullement atteinte par là; car, tout en pariant avec moins d'autorité et d'utilité que le Cliristiauisme, elle avait sur bien des points parlé longtemps avant lui, entrant dans des voies presque idenliques quelques siècles avant qu'il ne se révélât au monde. Ce n*est donc pas aujourd'hui la philosophie qui est chrétienne ; c'est bien plutôt, pourrait-on dire, le Christianisme qui est philosophique. De là sa forcci ses bienfaits et sa durées
Mais je m empresse de clore ces trop longues considérations, et non d'abandonner ces questions brûlantes. Si j'ai réussi selon mou désir, voici en résumé les quelques points que je voulais mettre en lumière :
1* La philosophie et la religion ont un objet identique; elles ne diffèrent que par les procédés qu elles suivent, Tune cultivée par des esprits né-
Uigit
exil FRÉKACE.
ccssaireinoul isolés, Taulre acceptée et soutenue par des peuples entiers* La philosophie est comme une religion individuelle; la religion est la pliilo- Sophie des nations.
2^ La religion esl le règne de l'autorilé; la philosophie est le champ sans limites de la liberté, l'autorité et la liberté n'étant pas moins indispensables Tune que 1 autre au bien de la société. De là, l'immobilité dogmatique de Tune^ et la mobilité perpétuellement progressive de Tautre.
3^ La philosophie et la religion sont sœurs; et c'est un projet dangereux de prétendre subslituex* Tune à Tautre. La raison et la foi doivent coexister sans conflit, si ceux qui les représentent savent être suffisaiiimeut justes et toléranU.
4'' Ënfin la philosophie spiritualiste, en Taee du Christianisme, doit avoir pour lui plus que le respect qu'on doit| dans tout pays et en tout temps, à toute religion. Elle doit ressentir pour la doctrine chrétienne la plus profonde et la plus sincère admiration« £lle n'a point à défendre le Christianisme ; mais ce serait se renier elle-même que de se joindre à ses ennemis*
Me voilà parvenu au terme de la course que je comptdib fournir. L'aurai-je parcourue au gré de ceux qui me liront? Je n'ose m*en flatter; il me suffira de mériter peut-être quelques suffrages,
PRÉFACE. Guu
avec la conscience de n'ayoîr cherché que la vérité, toujours dilticile à trouver, plus diiilcile encore a faire accueillir. Je me suis efforcé de tenir la roule moyenne, que j'ai crue la seule vraie; j'ai, autant que je l'ai pu, évité les deux écueils. Je ne suis ni un apologiste, ni un détracteur. Les passions des deux partis m'ont paru également à fuir; si j'ai incliné d'un côté, c'est que j'y ai vu plus de réelle philosophie que du côté opposé. L'athéisme ré* volte ma raison, sous quelque forine qu'il se cache et se déguise. Je le crois un mal presque aussi redoutable que rinlolérance. Je ne serais donc pas trop étonné d'avoir les deux partis contre ma théorie. Mais j'aurai accompli un devoir, et l'on n'est jamais tenu à davantage. J'ai parlé du Christianisme et du Hahomé* tisjne comme je crois que la justice veut qu ou eu parle.
25 jaavicr 1865.
Digitizod
MAHOMET
AV£RT1SSëMëNT
Le fond de cette étude, plus philosophique qu^historique, sur Mahomet se compose des articles que j'ai insérés dans le Journal
des Savants eu iN63 et 1864, pour rendre compte des ouvra^^es de MM. A. Sprenger, AViliiain Muir et <^aubsiii de PercevaL J'ai revu cl développé ces articles sur bien des points, et j y ai ajouté le sommaire de rhisloire du Prophète d'après le Sirat-er-Raçoul, L*s Extraits du Coran, et la Préface. Mon but a été de présenter le Mahométisnie sous un jour vrai, en montrant quelle est sa place dans Thistoire des religions, et quelle est encore de nos juins sou importance politique.
Pendant l'impression de cet ouvrage, M. le D'A. Sprenger a terminé le sien, par un troisième et dernier volume, qui va jusqu à la mort du Prophète. Si j'avais pu recevoir ce volume à temps, j'en aurais tiré beaucoup d^indications nouvelles en ce qui ccnceme les sources de Thistoirede Mahomet.
Digitizod by Cvjv.' .
SOMMAlRIi;
L'HlSTOlRIi DE MAHOMET
LE SlUAT-ER-llAÇOUL