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CHAPITRE X

LIEUTENANT SOUS d'hARCOURT

La campagne du Levant 1639. — Brézé commande la flotte des Galères. — Mise en fuite de celles de Sicile.

Brézé avait été nommé général le 20 mars 1639. En juin 1639 il exerçait à la mer son commandement comme lieutenant-général du comte d'Harcourt. Le cardinal ne pouvait faire un meilleur choix pour initier son neveu à la pratique du haut commandement, car ledit « Cadet la Perle » s'était déjà distingué sur terre et dans des opérations navales combinées au siège de La Rochelle. C'était à lui que revenait en partie la reprise des îles de Lérins. La haute naissance du comte d'Harcourt, qui appartenait à la maison de Lorraine, couvrait de son lustre le sang de Richelieu.

Mais il fallait à Brézé, néophyte en l'art des galères, un praticien averti qui le mît au fait. Là encore, le choix du cardinal fut heureux car il tomba ^sur le bailli de Forbin. Presque tous les Forbin avaient été capitaines. Lé titre de bailli de Malte venait après celui de Grand Maître des Hospitaliers de Jérusalem et avant celui de commandeur. C'est à bord de la galère d'un commandeur de Forbin-Gardanne qu'en 1668 se réfugiera le comte de Forbin qui devint chef d'escadre de Louis XIV. Pour ce qui est de notre bailli, lequel était destiné à instruire Jean Armand, il était alors considéré comme l'homme le plus expérimenté en la matière.

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On trouve dans Thydrographie du père Foumier (page 372) le récit des mouTements de cette c Armée du Levant commandée par Mgr le comte d'Harcourt ». c L'armée navale du Roy es Mers du Levant, écrit le P. Foumier, était composée de bon nombre de vaisseaux et galères, sous la conduite de Mgr le comte d'Harcourt, secondé du marquis de Brézé, commcmdont les galères, » C'est la preuve que celles-ci, qfui comprenaient quatorze unités, étaient sous les ordres directs de leur général et menées par lui au combat.

Elles sortirent dans le courant de juin du port de Marseille. Brézé montait la réale. De son espalle, il va suivre toutes les évolutions de sa flottille, faire les signaux prescrits et veiller à leur exécution, t On ne commande, dit Jean Marteilhe, aucune manœuvre soit de voile ou de rame, à la voix et tout s'y fait au son du sifflet. C'est un langage qui s'apprend par le long et fréquent usage. Ce sont les comités qui commandent tout après en avoir reçu l'ordre par le capitaine. Toutes les manœuvres et tout le travail qu'il faut faire se nonmient par les différents tons du sifflet. Les personnes qui entendent ces sifflets et qui n'y comprennent rien pensent entendre des rossignols ramager. Il me souvient que notre comité élevait une fois une alouette dans une cage ; cet animal avait si bien appris à ramager les différents tons du sifflet des comités, qu'il nous faisait souvent faire diverses manœuvres qui n'étaient point commandées; si bien que le capitaine ordonna au comité de se défaire de cet oiseau, ce qu'il fit, car il ne nous laissait^as en repos. » Quelle amusante anecdote que celle de cette alouette et de ces galériens !

Les galères qui partaient rejoindre Mgr le comte d'Harcourt ne ressemblaient guère à celles que nous avons décrites un jour de gala. Elles avaient pris leur tenue de combat : seul l'étendard du roy et celui du général ou des capitaines flottaient au matereau de poupe. Ce n'est que lorsqu'il y avait des ordres à

donner que les arbres se couvraient de pavillons triangulaires. ^ Pendant les quatre mois que va durer la croisière et ce, au moment des fortes chaleurs du midi, l'élégant Tourangeau, l'hôte des palais de Milly et de Rueil, le courtisan du Louvre ou du Palais Cardinal va partager la fortune des cadets de Provence et vivre au milieu des punaises parmi les galériens, « car la vermine n'épargne pas les cardinaux. » C'est le moment des calmes plats. La palamante peine et sue. Avec le courant d'air de la marche tous les relans, toute la puanteur des déjections de la chiq^irme remontent au sacro-saint tabernacle. L'odeur est si forte de tous ces hommes ne pouvant quitter leurs bancs pour se satisfaire, que pour ne pas défaillir, il faut se bourrer le nez de tabac à priser et s'arroser de musc, parfum rapporté d'Orient, qui a été mis à la mode par les officiers des galères de Malte.

Bien entendu, Jean Armand a enlevé cette belle perruque séparée par une raie impeccable qui lui donnait l'allure d'un petit maître. Il s'est fait couper les cheveux ras, afin d'éviter les poux. On a fait, dans cette intention, tondre les galériens, ne laissant aux Turcs qu'une touffe de cheveux au sommet du crâne et aux buene-voglies la moustache, pour les distinguer les uns et les autres des condamnés.

On a complété les équipages de nauchiers, embarqué* « force soldats et oanonniers ». Les uns garnissent la passevade, les autres sont tassés dans la proue, près des coursiers. Tous sont serrés comme des harengs dans le navire qu'on lave continuellement à l'eau de mer pour le nettoyer. Plus de tendelets de velours ou de soie, mais des tentes de cotonnades.

Pour préparer le combat, les armes ont été « mises en couvertes », c'est-à-dire montées de l'intérieur sur le pont. Les veilleurs scrutent l'horizon du haut de la gabie. La palamante prend l'allure de la vogue par quartiers pour faire reposer les rameurs par quart.

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Ce qui rendait leur travail particulièrement dur, c'est que leurs sorties se passaient à la belle saison, époque où régnent les accalmies et où la température aggravait leur misère. On profitait du moindre souffle pour gréer les antennes et marcher à la voile en profitant du régime des brises solaires qui, en Méditerranée, naissent à l'est avec le jour et tournent avec le soleil pour mourir avec lui au couchant, dans un calme impressionnant. Alors la palamante, à qui cette pause suffisait, reprenait ses avirons pour aller mouiller dans une de ces criques splendides du rivage méditerranéen que les Aelles galères peuplaient de leur magnificence et dormir à la fraîcheur relative de îa nuit.

Pendant les quatre mois que va durer cette campagne, à cette époque caniculaire, Brézé va vivre de la vie des galériens ; tantôt sous son tabernacle, tantôt dans son étroit « gavon » qui, nous le savons, est la cabine des capitaines et cette seule observation suffît à faire comprendre les sacrifices que ces seigneurs, comblés par la fortune, gâtés par le luxe, faisaient en acceptant, pour le service du roy et la gloire des armées françaises, des postes aussi dénués de confort. Inclinons-nous très bas devant ces marins de Louis XIII !

Cependant, toute la flotte du Levant avait rallié le pavillon d'Harcourt. « Elle se mit en mer au mois de juin, poursuit le P. Fournier, et mouilla quelques jours à la rade de Gourian, proche des isles Saincte- Marguerite et Saint-Honorat. Presque aussitôt, on signala à l'amiral l'approche de vingt-sept galères ennemies « qui avoient dessein sur Villefranche et Nice ». D'Harcourt appareille le 25 juin et « malgré le vent qui estoit contraire, on surmonta le temps ».

Ici se plaça un incident de manœuvre qui montre tout le parti que l'on pouvait tirer des galères. Le vent soufflait de l'est et empêchait les vaisseaux de pro-*

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gresser. L'amiral n'hésite pas. Sur toutes les galères, Tordre est donné :

— En avant, en passe- vogue, qui est l'allure la plus rapide.

D'un seul effort, tous les rameurs s'arc-boutent sur le pédague; les comités font claquer leur fouet. Les avirons frappent l'eau qui se couvre d'écume ; les galériens se dressent à bout de course sur leurs avirons pesants et se laissent retomber sur les coursiers de basane qui garnissent leurs bancs, avec un « han » de lassitude. Ordre est donné :

— Pfenez les vaisseaux en remorque.

On passe les amarres aux galères qui dans un suprême élan, lequel ne va pas sans de violents coups de courbache, réussissent à démarrer les vaisseaux et à gagner au vent.

« On se rendit à force de bras, dit le P. Pournier, dans le port de Villefranche, les gros vaisseaux estant remorquez par les galères chalupes et cahies. Si l'ennemi y fut arrivé plus tost, les officiers de Mme la Duchesse de Sôvoye eussent eu de pis et de Montauban eussent esté en danger. » Voilà bien la tactique classique de la marine à rames qui supplée à l'absence de la force motrice du vent.

La chiourme a bien mérité du roy. Toute la flotte d'Harcourt est aux postes de Nice. « A la venue de l'armée navale du roy, les habitans de Nice se mirent sous les armes et y demeurèrent deux jours et deux nuits, ne sachant quel parti suivre. »

On ne se borne pas à cette affaire. « A quelques jours de là, sur un autre avis que les galères de Naples, de Sicile et de Florence dévoient débarquer deux mille soldats à Menton, le comte d'Harcourt envoya cinq des plus forts navires mouiller à la rade dudit lieu de Menton, pour empescher la descente aux ennemis. Le 14 de juillet, un brigantin vint au bord de l'amiral lui dire qu'il avoit vu vers le cap Corse, douze grandes barques de guerre ennemies, qui faisoient force de

voiles pour gagner Gênes, où les galères les attendaient. M. le comte partit aussitost en intention d'aller sur le cap d'Ouille. »

Malheureusement, cette fois-ci, les galères de Brézé ne réussissent pas à progresser : « Le vent estant contraire, il ne peut arriver à Saint-Remo, qu'il ne fû.t jour. Tellement que les galères ennemies découvrirent les nostres de fort loin. Les nostres crurent qu'elles vouloient combattre venant droict à elles avec bonne contenance. » Résolument, le marc[uis' de Brézé « assisté des avis du chevalier de Forbin, quittant le cap des vaisseaux, se rangea avec les quatorze galères au poste-qui lui avait esté ordonné. Mais les ennemis ayant reconnu notre armée, tirèrent à la mer et s'en allèrent sans luy rien dire ». Les galères de Sicile avaient trop d'avance. « On les suivit bien quelque temps, mais voyant que c'était en vain, on relâcha à Saint-Remo où deux galères de Gênes s' estant rencontrées, le comte d'Harcourt commanda à trois des nostres d'en prendre une, qui fut saisie sans peine. L'autre s'échoua à terre et se fracassa entièrement pour sauver la marchandise. On fit ce conmiandement pour obliger les Génois à tenir mieux leur parole et garder plus fidèlement la neutralité. » C'était un incontestable succès pour le marquis de Brézé.

Une suspension d'armes survenue entre les États de Savoie et du Milanais, que d'Harcourt apprit en rade de Villefranche où il était revenu mouiller, l'obligea à attendre de « nouveaux ordres de Sa Majesté ». A l'approche de l'équinoxe, l'armée de Mgr le comte d'Harcourt ralliait son port d'attache. Pour son premier contact avec sa flotte, Brézé avait fait preuve de beaucoup d'intrépidité. Il avait parfaitement a secondé » la manœuvre du comte d'Harcourt. L'on devait en définitive, aux galères le fruit de cette campagne. Aussi défilèrent-elles fièrement sous les murs de la tour Saint- Jean qui se dresse encore à l'entrée du vieux nort. La conduite de Brézé avait été si goûtée du car-

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dinal qu'au cours de la croisière, c'est-à-dire au mois d'octobre 1639, Sa Majesté mandait au comte d'Harcourt de lui passer « la conduite de l'année navale du roy qu'il commandait ». D'Harcourt se rendait en Italie où il était appelé à remplir une autre mission. Voilà donc notre Ërézé, à l'âge de vingt ans général des galères, amiral et commandant en chef de l'armée navale du Levant. Quand Richelieu arrivait au pouvoir, cette armée consistait en quelques galères, qui pourrissaient dans les ports. Mais le cardinal en faisait construire immédiatement 30 et affectait tous les ans 240 000^ écus à leur entretien. Il fit ramasser et envoyer aux galères les mendiants, les vagabonds et les gens sans aveu, sous prétexte « qu'on ne sauroit mieux employer l'autorité de la justice qu'en privant de la Ûberté ceux qui en ont usé avec trop d'excès ». Naturellement, les Barbaresques pris en mer étaient enchaînés à la vogue. Mais, malgré tout, il était difficile de se procurer les 7 à 8 000 rameurs nécessaires. Aussi voyons-nous que l'escadre du Levant n'eut jamais plus de 22 galères armées.

Tels étaient, pour reconstituer une marine française, les efforts de Richelieu, auxquels Jean Armand allait s'associer et telle était cette flotte renaissante qu'il allait être prochainement appelé à mener victorieusement au combat : c'est le fait d'un accord entre l'oncle et le neveu. Lui, Richelieu, désire intéresser à la marine la noblesse de France. Quel meilleur exempie à lui proposer que ce filleul, chéri comme un fils, qui peut faire preuve de quartiers remontant aux premiers âges de la féodalité I Jusqu'ici, la profession est restée l'apanage des familles côtières. Les Forbin, les Valbelle, les de Baumes ont leur galère dont ils tirent des rentes comme d'un fief provençal. Elles sont là, amarrées au grand rang de la vieille darse de Marseille, comme des gerfauts prêts à décapuchonner pour courir un vol fructueux. Dans le Ponant, ce sont des gars bretons ou normands, même pas

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toujours des gentilshommes qui se succèdent «ur les vaisseaux ronds : Ménillet, Le Mé, Portenoire, Courzet ou le Dieppois du Quesne. Seul, Tordre de Malte donne encore aux cadets besogneux des c langues » continentales le goût des caravanes méditerranéennes. 11 s'agit de briser ce particularisme. Jean Armand de Maillé-Brézé sera le sergent recruteur de cette nouvelle conscription.

Quant à cet enfant de TÀnjou, la moins maritixxie et la plus douce de nos provinces, rien ne le prépare à ce rude métier. Il n'en ignore point les risques : outre celui d'être tué — ce qui arrive aussi dans les armées terrestres — il y a le danger des maladies et les fatigues de la navigation. 11 sait que, sous le tendelet de soie des galères, derrière les balcons compliqués des vaisseaux ou la guibre ornée de statues allégoriques et sculptées en plein bois, sous cette pourpre et ces feuilles dorées au feu, se cachent la misère de la dûounne et celle d'équipages récalcitrants. A la place des mets réputés de la table du grand cardinal, le lard grouillant d'asticots, les biscuits moisis parfumés aux ch£trançons pétrifiés et les haricots dont ces bêtes vivantes n'ont guère laissé que la coque! En guise du vin pétillant de Brézé, vieilli dans les caves des carrières calcaires, l'eau croupissante des barils de galère !

On faisait l'eau à Faiguade. Cela consistait à immerger à l'embouchure du premier cours d'eau venu; une chaloupe encore graisseuse des pieds nus des rameurs. Tant pis si l'on embarquait, en môme temps «que la crasse himiaine, des bacilles d'Éberth. £n tout état de cause, comme elle était chaîne de germes de la flore et de la faune aquatiques, Teau que le roulis agitait avant de s'en servir, devenait verte au bout de trois jours. Une semaine après, des têtards et du frai d'anguilles évoluaient dans les barils. On se demande ce que de pareilles eaux polluées pouvaient causer d'épidémies chez ces hommes aux gencives tuméfiées -"c le scorbut, qui n'avaient point la ressource des

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