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CHAPITRE IX

Prise de commandement du marquis de Brézé. La magnificence d'un appareillage.

C'était un très grand personnage que le général des galères. Bien qu'il n'eût pas d'autorité sur la province, il était hiérarchiquement supérieur au gouverneur lui-même, car il régnait sur la mer. C'est d'ailleurs la rivalité entre ces deux puissances dans la même ville qui détermina la concentration des galères à Toulon et c'est de là que date la coutume de ne jamais mettre une préfecture maritime là où se trouve le chef-lieu du département : Toulon, Brest, Cherbourg au lieu de Draguignan, Quimper, Saint-Lô qui sont des villes moins importantes.

La ville de Marseille était attachée à ses galères qui faisaient sa richesse et son originalité. Elle avait d'autant plus de sujet de bien recevoir le marquis de Brézé qu'il était le neveu favori du premier ministre, grand maître de la navigation et du commerce, c'està-dire de tout ce qui intéressait le grand port phocéen. Le général percevait des émoluments très élevés pour l'époque, soit au total 40 000 livres à l'ordinaire et à l'extraordinaire, ainsi qu'il a été dit plus haut. Nous pouvons nous faire une idée de son train de vie en considérant la façon dont Richelieu, avec sa manie de mener sa famille par le bout du nez, avait réglé la maison de son cousin et prédécesseur, le « marquis

Dupe nt 1. éeurers. ffir.mes de diaiabre, secrétaires, etc. Après avoir été reçu solenneîjenient à Fliôid de ville par les consuls aux ciîs de : « Mro loo Roy ! Mvo lou Cardinale! \1to ku Générale! Mvo km Galero! », Brézé prit c>:'ntact avec sa fiotte.

Les unités étaient grc^upé» à la ganâie du vieux port, dans cette partie de la darse qui ress^nblait alors à une sorte de Venise &ï miniature avec ses canaux. Les galères étaient rêonies bord à bord, cap an large, amarrées en poupe sur d'éiimines anneaux de fer scellés dans la piore du quaL Ce qu'ion appelait à Toulon c le grand rang i donnait, fl y a peu d'années avant sa fâcheuse démolition, une idée de la façon dont se présentait le mouillage des galères. Si Ton songe qu'O y en avait, à ce moment-là, one vingtaine à Marseille, on peut se rendre compte, en lisant ce qui va suivre, de Fimpressionnant spectacle offert par cette flotte à rames.

11 faut reconnaître, en effet, que si les galères étaient un lieu d'effroi et d'horreur pour ceux qui devaient y ramer, par contre elles présentaient les jours de têfjs l'aspect le plus pittoresque et le plus beau. Tel était le cas, le joiir où nous y transportons nos lecteurs dans le port de Marseille. Le luxe est alors à son comble- Les riches modèles exposés permettent de voir ce que les galères du roi de France furent à ce moment-là. Richelieu tenait à ce que Taspect des bâtiments de guerre reflétât la magnificence du souverain. De nombreuses commissions avaient étudié les galères des diverses marines méditerranéennes et adopté un type qui réalisait le maximum d'élégance, c Par ailleurs, la légèreté des bateaux à rames sauva des erreurs qui se remarquent sur les vaisseaux de haut bord. Nous n'avons rien vu qui rappelle la poupe surchargée du Royal Louis avec ses rangs de cariatides dorées. La galère est un type où les poids, strictement calculés, ne permettent au statuaire aucun excès. •

Allez au musée de la Marine, aujourd'hui installé

A BORD DE a LA RÉALE » 67

dans les salles du Trocadéro, et vous pourrez vous rendre compte de la somptuosité de la galère réale sous son grand pavois, car il n'y avait qu'une réale, comme il n'y avait qu'un général : Brézé. L'ornementation 'des panneaux du carrosse était splendide, mais un jour de gala comme celui de la prise de commandement du général, rien ne pouvait égaler la féerie des draperies et des pavillons, étendards, flammes et gaillardets. Tout cela fleurdelysé d'or sur soie rouge (couleur des galères) sur la réale et multicolore rayé blanc-bleu-rouge ou blanc-bleu-orange sur les autres galères, la couleur variant au gré du capitaine avant que le rouge fût universellement prescrit par un ordre royal de 1679. On peut se rendre compte de l'effet produit par cette pavillonnerie claquant au soleil sous le mistral.

Voici que le général est parvenu à l'échelle de poupe fixée le long de la coque et qui doit le conduire à son bord. A ce moment, les coursiers, les bâtardes saluent leur chef au moment où son étendard triangulaire est arboré au sommet de l'arbre de mestre. A l'arrière du berceau flotte l'étendard des galères qui représente la Vierge en Assomption. Sur l'avant du carrosse, un matereau arbore le paviUon royal.

Voici Brézé sur l'espalle, sorte d'antichambre qui va le conduire dans le tabernacle dont le nom seul évoque ce qu'il a de sacro-saint aux yeux de la chiourme La poupe est tendue d'une tente de velours supportée par des bandinets. On a préparé sur l'avant de cette tonnelle qui l'abrite, le fauteuil du général décoré de ses armes « d'or à trois fasces de gueules » avec sa devise Sîetit unda fluens, tout à fait de circonstance sur ce frêle navire.

Car il ne faut pas se le dissimuler, si l'aspect de ce carrosse est brillant, il manque de confort. La poupe de la galère n'était qu'un étroit pavillon d'une extrême légèreté surmonté comme une tonnelle de restaurant champêtre, d'un berceau recouvert d'un tendelet ;

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ienddet de laine pendant rhirer, et pendant la saison chaude, tendelet de soie où étaient ménagées des gueules par lesquelles Fair circulait librement. C'était dans cet espace restreint qu^étaient confinés les appar- {Sanentx. Et, certes, on étonnerait beaucoup un marin moderne en lui décriyant Tintérieur de cette dunette de quelques pieds carrés ! Une cabine des plus exiguës avec une simple couchette supportée par des batayoUes de fer ; c'était là tout ce que Tarsenal de Marseille offrait aux gentilshommes illustres qui s'embarquaient pour aller combattre l'Espagnol, les Génois ou les Barbaresques. De nos jours, le moindre second maître est logé plus confortablement que le plus grand seigneur de France Tétait au xvxi^ siècle sur les galères de Sa Majesté.

Et voici, d'après la relation du forçat Jean Marteilhe, comment on recevait la visite des grands personnages et comment Brézé fut accueilli par ce qu'on appelait le salut du roy : « On avertissait le comité de faire tout préparer pour recevoir la visite. On commençait par faire d'extraordinaire une bourasque, ou nettoiement de la galère. On faisait raser tête et ba]i)e à la chiourme, changer le linge et revêtir leur casaque rouge et bonnet de la même couleur. Cela étant fait, qu'on se représente toute la chiourme cjui s'assied dans leurs bancs sur la pédague. Dans cette attitude, on attend les seigneurs et dames qui, entrant un à un dans la galère, reçoivent le salut de la chiourme, par un cri rauque et lugubre de « hau ». Ce cri se fait par tous les galériens ensemble sur un coup de sifflet. Si c'est un général, ce qui était le cas, ou un duc et pair de France, on crie trois fois « hau », « hau », € hau », le roy même n'en aurait pas davantage. Aussi nomme-t-on ce dernier salut le salut du roy.

« Pendant ce salut, les tambours battent aux champs, et les soldats sont arrangés à la bande des deux côtés de la galère, le fusil sur l'épaule. On dresse les mâts,

met les rames, les pavillons de toutes couleurs et

les banderole»-, à fleurs de lys jaunes sont déployées au vent. La chambre de poupe est couverte d'une tenderole de velours cramoisi où pend une riche frange d'or. Joignez à cette magnificence les ornements en sculpture de la poupe, tous dorés jusqu'à fleur d'eau; les rames abaissées dans les bancs et élevées en dehors en forme d'ailes, toutes peintes de diverses couleurs.

t Une galère, ainsi parée de tous ses ornements, offre à la vue un spectacle qui frappe d'admiration ceux qui n'en voient que l'extérieur, remarque tristement Jean Marteilhe. Mais ceux qui portent leur imagination sur la misère de trois cents galériens qui composent la chiourme, rongés de vermine, le dos labouré de coups de corde, maigres et basanés par la rigueur des éléments et le manque de nourriture, enchaînés jour et nuit et remis à la direction de trois cruels comités qui les traitent plus mal que les bêtes les plus viles : ceux, dis-je, qui font ces considérations diminuent infiniment leur admiration pour ce superbe extérieur. »

C'est alors que le comité, ayant reçu l'ordre du capitaine, commande l'exercice à la chiourme au son du sifflet. Au premier temps, ou coup de sifllet, chacun ôte son bonnet ; au second, la casaque ; au troisième, la chemise. On ne voit alors que des corps nus. Ensuite on leur fait faire ce qu'on appelait la monine ou les singes. On les fait coucher tout à coup dans leurs bancs. Après on leur fait lever l'index ; on ne voit que des doigts; puis le bras; puis la tête; puis une jambe; puis les deux jambes; ensuite tout droits sur leurs pieds ; puis on leur fait à tous ouvrir la bouche ; puis tousser tous ensemble, s'embrasser, se jeter l'un l'autre à bas et encore diverses postures indécentes et ridicules et qui, au lieu de divertir les spectateurs, font concevoir aux honnêtes gens de l'horreur pour cet exercice où l'on traite des hommes, comme s'ils étaient des bêtes brutes. »

Sans doute, le général qui en jugeait autrement q[u.e l'acteur de cette singerie, en régalait-il son escorte et les dames qui, selon Fusage, furent conviées à une collation sur la réale.

La prise de conmiandement était accompagnée d'exercices au large par quoi le général se rendait aussitôt compte de la condition de la chiourme et de son endurance. L'appareillage d'une galère obéissait à des commandements rituels qui comportaient dix-huit temps, notamment : enlever la chemise — la secouer pour faire tomber les poux — saisir le capot — en secouer les poux — faire de même pour le bonnet ; la compagnie des poux jouant un grand rôle dans tous ces rites.

La palamante prend alors l'allure de « vogue à toucher le banc » qui est une nage de parade et toutes les galères, patronnes et ordinaires, défilent alors devant la réale pour que le général en passe la revue à la sortie du vieux port. On se représente l'éclat et la valeur d'un tel spectacle, dans ce décor du bassin phocéen entouré de vieux hôtels, dont toutes les fenêtres étaient garnies de jolies Provençales en coiffe, corset de velours et jupes rayées couleur des galères.

Arrêtons là cette description et songeons aux devoirs de la charge. Depuis qu'il avait acheté de M. de Gondi le généralat, Richelieu, ménager du sang de ses sujets, qu'il protégeait par des édits, comme de la santé des galériens dont il économisait les muscles, (nous faisons aujourd'hui des économies de combustile), avait pris de nombreuses mesures en faveur de la chiourme. C'était, en grande partie, parce qu'il avait dilapidé à des fins personnelles les fonds destinés à l'entretien des galériens que le sieur de Pontcourlay avait été destitué. Armand de Brézé avait reçu, pour éviter le retour de ces gaspillages, de sévères instructions.

Suivant aveuglément les instructions de son oncle, il s'appliqua à améliorer le sort de la chiourme dont l'administration relevait de l'intendant et de commis-

saires généraux, tandis que le commandement était laissé à leurs capitaines. Une réfonne profonde avait été apportée à cet égard par le cardinal à la réglementation. Avant lui, les capitaines étaient propriétaires de leur galère, ils en assuraient eux-mêmes l'entretien. Richelieu fit passer peu à peu cette dépense dans le budget royal pour le plus grand profit de la chiourme que les capitaines avaient tendance à négliger. On voit, dès cette époque, se substituer sur la poupe des galères le nom de la Richelieu, la Cardinale, la Maréchale, etc. . . aux noms des capitaines eux-mêmes. Ce fut sans doute une des premières préoccupations de Brézé que de bien administrer sa flotte et, de fait, tant qu'il en fut le général, on n'entendit point de plainte contre sa gestion.

Il s'applique, en second lieu, à faire cesser ces « brouilleries » entre capitaines et régiments qui avaient été si préjudiciables sous Pontcourlay ; là encore,- il semble qu'il ait bien réussi. Il avait sous son commandement tout ce que la Provence pouvait compter de noblesse : les Forbin, les Valbelle, les Grimaud, les Vincheguerre, les d'Esquilly, les Aiguebonne, etc.. Mais cette noblesse, turbulente et indisciplinée, s'inclinait moins devant un du Plessis que devant un Maillé-Brézé. Quant à sa jeunesse, elle ne surprenait pas dans une flotte où Valbelle commençait à neuf ans son apprentissage de marin à bord de la galère paternelle, ou le fils aîné du « Grand Henry » comptait à treize ans trois campagnes et une blessure et où le petit marquis de Villette assistait, à dix ans, à un combat naval.

Brézé avait également reçu de son oncle la mission d'appliquer les édits sur les duels qui sévissaient à l'état endémique dans toute la France et surtout dans le corps des galères. Mais si l'on se reporte aux Ménioires de Valbellç qui tuait son homme à treize ans, en 1640 — l'année qui suivit la prise de commandement de Jean Armand — devant un public émerveillé, il semble que, sur ce point, le neveu du cardinal n'avait pas

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aussi bien réussi. Le jeune ValbeDe avait su « se mettre en sûreté • et reprenait tranquillement son service sur le Vatbdle quelques mois après sans qu'il fût question de rinquiéter.

En cette année 1640, le train de vie du cardinal atteignait son apogée. Un état de ses dépenses personnelles publié par Maximum Deloche et commenté par Auguste Bailly (1), les fixe à dix millions de notre monnaie de 1939. On peut être assuré qu'outre les quarante mille livres (environ 800 000 francs de notre monnaie d'avant-guerre) que rapportait le généralat des galères, outre les revenus du gouvernement d'Aunis et de ses fructueux marais salants, outre les rentes personnelles dont Jean Armand avait hérité de sa mère NicoUe, le cardinal avait pourvu son neveu de tout le nécessaire pour soutenir avec éclat le renom des Richelieu dans la bonne ville de Marseille, ce à quoi il n'eut garde de manquer (2).

(1) Richelieu.

(2) Marseille ne Ta pas oublié, il résulte d'une lettre que nous a adressée le présideni de la chambre de commerce de cette ville, en nous envoyant sa souscription au monument Maillé-Brézé, que le portrait de notre amiral figure dans la « galerie des marins » de cette association qui a conservé le souvenir de son passage en Méditerrannée (Note de Tauteur.)

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