CHAPITRE XI
COMMAXDAîiT l' ARMÉE DU LEVANT
Flotte du Levant. — Séjour de Maillé-Brézé en Provence. L*administration des Galères. — L'intendant*Amoux.
L'armée du Levant, qui venait d'être placée sous le commandement en chef du marquis de Brézé, au lieu et place de Mgr le comte d'Harcourt, comprenait toutes les imités de la flotte de la Méditerranée, c'est-à-dire les vaisseaux, brûlots et bâtiments auxiliaires qui étaient centralisés à Toulon et les galères qui demeuraient à Marseille. C'est à Toulon que Brézé relâcha d'abord, au retour de sa croisière dans le golfe de Gênes. La darse du port de Toulon était à peu près telle qu'elle se présentait il y a encore peu d'années. A droite, était ménagé le « grand rang » des galères. 11 y a moins de vingt ans, nos modernes torpilleurs s'amarraient encore aux boucles de fer où le marquis de Brézé attacha sa réale lors de son passage à Toulon, en octobre 1639. Le mur crénelé qui défendait ce bassin du côté de l'est et donnait à cette partie de la ville tant de pittoresque, a été démoli récemment. Sur la gauche, était l'arsenal où travaillaient les galériens au radoubage des vaisseaux ; des cales de construction se trouvaient tout près de là. Les vaisseaux euxmêmes s'encarraient dans ce coin de la darse. Un quai de pierre occupait la partie sud du bassin, ne s' ouvrant sur la rade que par une étroite passe entre ^es jetées ; on tendait chaque soir une chaîne de fer
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pour empêcher rennemi d'y entrer par surprise.
Au milieu du quai il existait, ^omme aujourd'hui, une sorte de plate-forme qu'on appelait « le carré de port ». C'est là que le corps de ville, les consuls, tous les officiers de toutes armes et la population de « Touloim » reçut solennellement M. l'amiral marquis de Brézé, commandant de l'armée navale du Levant et général des galères de France. Nos réceptions actuelles ne peuvent donner aucune idée de l'enthousiasme, de la gaieté, ^e la couleur locale, de la splendeur de ces galas maritimes où la pavillonnerie jetait sa note multicolore.
Brézé ne pouvait oublier que cette brave population si française de « Touloun » avait, comme le rappelle encore une inscription, repoussé sous François I®^ l'assaut des Impériaux, arrêté l'invasion et « paré soulé la Prouvenco et même la Francia ». Quant à ces habitants eux-mêmes, ils étaient reconnaissants à « Monsieur le Général », si populaire parmi eux, de ce qu'il avait vengé sur les galères d'Espagne le souvenir des cruautés qu'ils avaient subies et des incendies qui avaient ravagé leur pays et aussi de protéger leurs belles jeunes filles, que les Barbaresques cherchaient journellement à enlever au cours de razzias d'une incroyable audace, à la porte des villages côtiers qui étaient constamment tenus en état d'alerte : tour de veille, guetteur et tocsin tout prêt. "
Le séjour de Brézé à Toulon fut sans doute de courte durée, car le général des galères devait, en principe, résider à Marseille. La lettre précitée que Richelieu écrivait à Pontcourlay nous le confirme : « Siestant à Marseille, vous n'y pouvez subsister, etc.. » L'ordre fut donné aux galères qui n'avaient pas encore rallié la cité phocéenne de se préparer à l'appareillage. La flotte doubla le cap Cépet et fit route le long du littoral. La distance de vingt lieues qui l'en séparait fut vite franchie.
Ayant rallié leur port d'attache, les galères rentrèrent
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km rcicB le )r^ d^ «prsïîis. Al-c«s. les capitaines, s'é^je aoFSTé i« £=.£rrs a^x boodes de fer, it kvrs L:i€K r^: asîefe j^jdiés ao sommet dcB io(i. « i «a>r4^*«K. La ^n^« pjasait «ox maioB de ri&tecdatst le anEr Arzir-nL «< d? ses comnîssaîres ou eostrôlevn îaftît^aés par Rj±.*i»a powr apporter de Tordre dai^ Fairiîzisîra^rr de La rsaiiae. Encore de M» jcin*. eesx q::i ra^i^î les ni'.èrêts d« département portent le iDésce sec: q:i* res zrsrds commis.
Umt«3dant Ainr-:! eî î« crciinissaires contrôlaîeiit les rôles de dép^cje des ecrh-aîns qm avaient acccHcpa^é k* ràl-è;«i5w II5 rcTirrcraieiit à c Tespalmase». c'est-à-dire à k^xr radrur^ze, à Imr réparation, à lems arprcrris>cn»E;er.*5 et Tirres, gréement, minutions, etc.. Lw sr3L-rh?;i5 èiàiest c::è$ d'effet» d'habill^nent, les malades errrryes dans les hôpitaux. Tout était ranis à neuf. Priiiant ie jr-ur, la chiourme était occupée de cvrrée». de îraraux dirers dans Tarsenal. sous Tceil des ccnùîes. La nuit, t les esdayes » retoumaifflit à leurs bancs c^ les arç^-usins les «tichainaient. Le mode de coarba^ était primitil, chacun •e débrouiliant comme il pr avait. Quand la nuit tombait sur la TÎeiile darse de Marseille, on pouvait entendre la respiration de ce» milliers d'inditWufe dormant pêle-mêle et bord à bord dans leurs xiugt-deul galères.
Les devoirs des capitaines envers leur général étaient dé finis par les t Ordres et Règlement» pour les galères, tirei de T Ordonnance da la de mars 1548. Que le roy veut estre observée p.^ur les capitaines de •et gallères », qui étaient encore en vigueur en 1639.
c Les capitaines, disait rordonnanoe. seront tenus d' estre prests pour faire en tout temps ce qui leur sera commandé par leur capitaine général et pou^ se faire tenir leurs galères fournies de vivres et au demeurant en Testât et équipages qui ensuit. Sçavoir les corps des galères prests et sutlisant» pour faire voyages a^ee leurs arbres, antennes et passements
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et léilrs voiles, bastaMô, bourdes, trinquet, etd...
« lient f seroût teiiils lesdits capitaines d'entretenir en tout temps, sur chacune desdites galères le nombre des forçats, lesquels seront vestus d'un cabati d'herbage, une camisole de drap, deux chausses et deux paires de chausses de toille, des chaussettes d'herbage et un bonnet, le tout neuf par chacun an, et des souliers de Cuir â ceux qile l'on voudra faire travailler eh terre. Seront lesdits forçats nourris de biscuit ordinaire tant (Ju'en sera de besoin et nécessaire, auront dn potage trois fois la semaine de febves, ris et autres légumes, et à ceux qui travailleront en terre sera donné durant ledict travail un quarteron de vit! par jour et aux malades sera baillé chair et autres choses qui seront ordonnées far le Barberot, etc.. »
Cet Ordinaire avait été sensiblement amélioré soUs Richelieu. En outre, c'est le cas de rappeler qu'en 1622 Richelieu avait offert à M. Vincent de PàUl la charge, qu'il accepta, d'aumônier des galères. Il alla à Marseille pour s'informer des besoins spirituels deë forçats. Ces malheureux étaient « accablez de misères et de peines... qui les portoient incessamment au blasphème et au désespoir I » « Il employa tout ce que sa charité luy pût suggérer pour adoucir leurs esprits... Pour cet effet il écoutoit leurs plaintes avec grande patience, il compatissait à leurs peines, il les embrasôoit, il baisoit leurs chaisnes » et priait les cottiites de les traiter plus hunlainement. Plus tard, « il représenta â Richelieu cjue « ceux qui devenoient malades demeuroient toujours attachez à la chaisne Sûr les galères, où ils étoient rongez de vermine... et presque consumez de pourriture et d'infection. » Le cardiUalj touché, fit bâtir à Marseille un hôpital pour les forçats malades.
Le général devait s'assurer des bonnes dispositions de l'Intendance. Brézé avait reçu du ministre de là marhie des instructions détaillées. Cette minutie dans les recommandationé fut un trait dominant des
méthodes de travail du grand homme d'État. Il recommandait au général d'éviter les dépenses de « papier», les « courriers », autrement dit la paperasserie. Cela peut paraître de l'ironie de la part de celui qui a laissé tant de lettres, de mémoires, de testaments et tant signé et contresigné d'édits et d'ordonnances. Il est vrai qu'à l'époque de Richelieu, qui, lui, n'écrivait pas pour rien, le parchemin coûtait plus cher qu'une pelure de machine à écrire et qu'il était plus difficile d'acheminer un courrier sur Paris que de poster une lettre exempte d'affranchissement ou d'envoyer un télégramme officiel. Or, Richelieu était économe de son bien, le généralat étant le patrimoine de sa famille.
Brézé profita de son séjour à Marseille pour faire mieux connaissance avec le corps des galères et s'accoutumer à la cuisine à l'huile. Il n'était pas médiocrement fier de commander à l'âge de vingt ans à toute cette noblesse provençale qui inscrivait son nom à la poupe des galères comme une marque de fabrique : la ValbeUCj VEsquilly, VAiguebonne, la Vincheguerre, la BaiUebaude, etc.. et dont les armoiries ornaient les gavons. Mais qu'ils étaient difficiles à conduire « ces Messieurs des Galères » dont leur général dira plus tard qu'ils sont « roides en toutes choses I »
Ces hommes habitaient à Gardanne, Solliès, Tourves, des castelets ancestraux dressés au faîte des collines couronnées d'oliviers, campés dans des positions magnifiques. Lorsqu'il arrivait au général de visiter, chez eux, ses capitaines, il accédait à leurs manoirs par des chemins pierreux où de maigres troupeaux de chèvres paissaient une herbe calcinée. De leurs donjons, comme du haut d'échauguettes, veillant sur la Méditerranée, on apercevait à Grimaud le golfe de Saint-Tropez, à Forbin celui des Salins d'Hyères, à Léoube la presqu'île de Brégançon. Au pied de leurs remparts étaient venues mourir les razzias des pirates barbaresques. Comme il fallait payer ces services
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et> cjue le fief, encombré de cysteà et d'arbousiers, ne nourrissait pas une famille nombreuse, le^ produit de l'armement des galères était le plus clair de leurs re^venus.
Brézé n'ignorait pas que ces gentilshommes iamélic^iies attendaient tout du service du roy : traitements, gratifications et surtout la vente des prises : cargaisons ennemies, esclaves capturés les armes à la main sur les galères de Sicile, d'Espagne ou de Barbarie. Car on ne supprimait les soldats que pour mieux s'emparer des rameurs. Leur prix moyen de 500 livres variait selon leur âge et leur condition musculaire. Le Turc (de là vient l'expression « fort comme un Turc) faisait prime sur le marché. Aussi, les capitaines avaient-ils accueilli avec joie la déclaration de guerre et voyaientils dans la présence d'Armand parmi eux une promesse de se faire tuer ou de s'enrichir.
Mais puisqu'à l'heure présente, la flotte des galères se trouve au repos dans la darse de Marseille, il importe de faire remarquer que ces marins, qui faisaient couler le sang sur les coursiers et vivaient à la mer dévorés par les poux, étaient tous des hommes cultivés dans la société de qui Brézé, ami. des muses, ne manquait pas de se délecter. Car il aimait trop les lettres pour ne pas se plaire à Marseille. A l'appui de ce que nous venons de dire, rappelons que Valbelle parlait « l'anglais, l'italien et le hollandais avec autant de facilité que sa langue maternelle », qu'il était « de tradition danis cette grande famille de manier la plume (1) » et que, d'autre part, Forbin a laissé des mémoires d'un style des plus vivants.
La fréquentation des femmes était encore plus charmante. Elles étaient vives, enjouées. Les parlementaires que le petit-fils de l'avocat La Porte fut appelé à solliciter du fait du recrutement de ses galériens : présidents à mortier, conseillers, maîtres des
(1) La RoNCiiteE, Valbelle,
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requête? pass^ent pour entretenir, 4ans leurs beau^ bôtels 4'Aix, des salons de haute culture.
Ijes galères elles-mêmes, ces « enfer? n m OQQibat, savaient parfois se transformer en lieux de fêtes cbaippêtres. Ecoutons le huguenot Mayteilhe qui a' est pas suspect d'embellir ses récits ; « ...Outre pet exercice et les occupations journalières pendant tout l'biver, il en arrive trèp souvent d'ej^raordi^aireg» C'est lorsqu'il se trouve en ville des étrangers de distinction. Quelquefois le gouverneur leur douue le plaisir de monter sur les galères. D'autres fois, c'est l'intendant ou le commissaire de la mariue ; mai? trèp souvent ce sont les capitaines et lieutenants des galères^ qui donnent ces fêtes à leurs amis, en les régalaut de collations et même de repas splendides sur leur? galères. Nous étions sur la nôtre, qui était la copmaandante, presque toujours chargés de cette fatigue extraordinaire, à cause que notre commandant, qui était très magnifique, y entretenait une belle sympbome de douze joueurs de divers instruments, tous galériens distingués par des babits rouges, et des bouu^t? de velours à la plaque, galonnés d'or, et leurs baJbitS galonnés de jauue, qui était sa livrée. »
Le marquis de Présjé ne pouvait manquer de fair^ des comparaisons entre son commandement da Mar* seiUe et celui des « isles et tours de La RocbellQ ». Quelle différence, surtout au xvij^ siècle, eutre ces deux postes ! Là-bas, en Aunis, une côte bassa sous un ciel obscur, un océan agité, ingrat, un port enseveli dans la vase, des îles battues par le vent de surpît, ime ville revêche, à peine remise des horreurs du siège récent dont les habitants, convertis des lèvres, baissaient le neveu de leur vainqueur. Ici, en Provence, des criques découpées baignant dans une mer d'aaur, des rochers couleur de pourpre couronnés de cbêneslièges et de {leurs aromatiques, un flot calme, des populations riantes et paisibles. Au lieu de rues hostiles ou du silence des marais salants, la musique des fifres
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et des tambourinages sur les « cçurs » où les chevaliers de Malte se pavanaient dans leur manteau blanc à croix rouge. Et, par-dessus ,tout, le « grand rang » des galères resplendissantes et des carrosses d'or, les bonnets et les casaques écarlates de la chiourme. Or, voici que le 8 octobre 1639, alors qu'il se trouvait à Toulon, le marquis de Brézé reçut de Chavigny, chef du cabinet de Richelieu, l'avis qu'il était placé à la tête des vaisseaux du Ponant qu'allait quitter M. de Sourdis. Audit Chavjgny qui le complimentait sur le cboi^ de Sa Majesté, Jq qouveaii coïpmandant de l'esqadre du Nord écrivait « fpft pjvilem^ftti » po^r le prier de remercier le cardinal de ce témoignage d'affection. Maillé-Brézé s'apprêta donc à quitter la Provence.