‹ Maillé-BrézéChapitre 18 sur 44 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

l'armée du ponant a la ROCHELLE

L'appareillage. — Le commandeur des Gouttes, c père de la mer », capitaine de pavillon. — La formation de combat.

Ayant reçu ses instructions, Jean Armand de Brézé se rendit, au cours du printemps de 1640, à La Rochelle où la flotte du Ponant devait faire sa concentration. Nous savons qu'il avait reçu le 16 novembre 1635 la survivance de la charge de gouverneur de FAunis que RicheUeu s'était fait donner, en 1632, au titre de « lieutenant général du roy «lu gouvernement de La Rochelle, pays d'Aunis et îles adjacentes ».

Les archives historiques de la Saintonge XXXVIII Diaire de Guillaudeau^ font mention du passage de Jean Armand à La Rochelle. Il y est dit, à la page 402, sous le titre : « Entrée de M. le marquis de Brézé: » « Le jeudy 14® de juin 1640, Monseigneur le marquis de Brézé arriva en cette veille et fut reçu avec honneur, car il eut cinquante ou soixante cavalliers qui furent au-devant de lui jusques vers Dompierre et quelque quatre cents hommes de pied jusques dehors la ville. »

Le fait que le marquis n'est pas indiqué comme « gouverneur » semble montrer qu'il n'en exerçait pas les fonctions effectives, mais rien ne permet d'affirmer qu'il n'en fût pas déjà lieutenant pour Richelieu. Cette question des prises de fonction des gouverneurs était très embrouillée ; ainsi que l'expose M. Delaf osse, le distingué directeur des Archives dépar-

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tementales de la Saintonge : <c La question, par suite de la réunion de plusieurs charges sur une même personne, devait apparaître assez compliquée aux contemporains. Il me semble que Brézé n'a eu la charge effective du gouvernement d'Aunis et Brouage qu'à la fin de 1642. »

Quoi qu'il en soit et tout en inspectant et rassemblant son armée, Jean Armand n'eut garde de se désintéresser des choses de ce patrimoine qui n'avait pas seulement une grande valeur stratégique en raison de la disposition de ses côtes et de ses <c isles et tours », mais aussi une importance économique. La sénéchaussée d'Aunis ressortissait du Parlement de Paris, contrairement à celle de Saintonge qui relevait de celui de Bordeaux. Ainsi en avait décidé le cardinal pour donner plus de pouvoir au gouverneur et tenir mieux en mains ce pays à peine rallié à la couronne. En 1638-1640, l'administration relevait de M. François de ViUemonte, « intendant de la justice, police et finance des pays d'entre Loire et Garonne ».

Cette riche région d'Aunis, grenier à sel du royaume, n'était pas commode à administrer. La province d'Aunis et de Saintonge, dont Henri IV disait : « Si la France était un œuf, Saintonge en serait le moyœuf, » s'était toujours signalée par ses rébellions. Les guerres religieuses y avaient sévi avec ime violence particulière pendant plus d'un demisiècle et la Fronde devait y préparer ses dernières résistances. En outre, la présence de la gabelle entretenait à l'état endémique la lutte traditionnelle et sanglante entre les gabelous et les faux sauniers.

Plusieurs émeutes y avaient éclaté, notamment à propos du droit de Souchet ou de Courte-Pinte. « Les hôteliers et cabaretiers ayant fait difficulté d'en faire le paiement depuis l'année 1633 jusqu'à présent, parce que les commis des fermes des Aides ont, pour quelque temps, cessé de marquer les vins vendus en détail. A raison de ce, les suppliana ont souffert de

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grands dommages^ les habits et livrées des gagés de ladite ville^ qui soot payés sur les d^iiers provenant dadit droit de souchet, n^ayant été payés depuis ledit temps. >

Cela considéré, Fintendant de justice et de police avait maintenu le droit par un ordre du 4 août 1638, daté de La Rochelle. Ces mécontentements populaires, qui éclataient journellement sur différents points du royaume, inquiétaient d^autant plus le pouvoir qu'ils pouvaient être habilement exploités par r Espagne, dont une armée navale croisait constamment près des côtes de France et par les partisans politiques du duc Gaston d'Orléans, en révolte ouverte contre le roy, son frère. Dès le 15 janvier 1637, c'està-dire trois avant la prise de commandement d'Armand, Louis XI 11 avait fait écrire aux municipaux de Saintes pour leur exprimer la crainte qu'on n'eût quelque dessein préjudiciable au repos de leur ville et leur reconmiander, dans le cas où le duc d'Orléans ou quelqu'un de sa part viendrait à se présenter aux barrières de Saintes, de lui refuser l'entrée de la ville, à moins qu'il n'eût un ordre écrit du roL

Il est probable que Brézé dut avoir les oreilles rebattues des plaintes des tavemiers au sujet des nouveUes taxes sur la vente du vin au détail, des fermiers de la gabeUe sur les dangers de recouvrement des droits sur le sel ; enfin, des boui^eois de La Rochelle sur la suppression de leurs franchises municipales. Ordonné, bon fonctionnaire de l'État, désireux de bien faire, Jean Armand écouta ces doléances avec attention et bienveillance et les transmit au cardinal qui s'intéressait tout particulièrement aux choses de cette province d'Aunis où le feu couvait toujoi^*s sous les cendres.

Il y avait douze ans qu'après un siège mémorable, La RocheUe avait capitulé; prescpie tous les survivants du drame habitaient encore la malheureuse cité. Du fait de la ténacité du sieur Jean Guiton,

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ce siège avait dbimé lieu à des épisodes atroces. Lea soldats, pour du pain, faisaient tout ce qu'ils voulaient des femmes, si bien qu'on enjoignit aux troupes de les faire retirer ou de l^s tuer.

Lès Rocbellais avaient d'autant moins oublié ces souffrances que Ricbelieu avait manqué à sa parole en ruiuant leur ville. Aussi peut-on se représenter que 1^ réeeption de leur gouverneur manquât de cordialité PU de sincérité. Dix-huit jours en effet après l'entrée des troupes royales dans la place, tous les titres de privilèges, franchises et immunités ci-devant attribués à ladite ville furent supprimés : les officiers de l'ancienne commune, maire, pairs, échevins et autres furent révoqués à perpétuité et ses biens inuneubles réunis au domaine royal. De toutes ses vieilles institutions dont elle était si jalouse et si fière, Lf^ Rochelle ne conserva que ses juges consuls.

Revenons à l'armée navale du Ponant. Elle avait été répartie tant au mouillage de La Rochelle qu'en celui de Brouage. Le cadre du port de La Rochelle n'ayant pas changé, on peut aujourd'hui encore s'imaginer les vaisseaux mouillés à l'abri des deux tours de la Chaîne et de la Lanterne qui subsistent. Quant à Brouage, que Richelieu avait créé pour faire pièce aux Rocbellois et les surveiller, a cette ville fut bientôt flanquée de sept forts bastions, enceinte de larges fossés, munie de magasins et d'arsenaux propres à contenir l'artillerie et les munitions de guerre enlevéeei à toutes les places démantelées du pays. C'était un carré irrégulier, dont le polygone avait cent cinquante toises de longueur intérieure sur quarante-cinq de largeur. Les parapets, percés d'un grand nombre 4'6nibraBures, avaient pix pieds d'épaisseur et tout le système de revêtement reposait sur un pilotis en grillages, pour remédier à l'affaissement progressif d'un terrain mouvant et marécageux. La Bfqu^P de Richelieu r^ste intacte. Mais nul ne recpnnaîtrait cependant, dans cette bourgade solitairCy

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empnsoimée dans ses remparts, à qadqaes lieues de la mer, le port du xvu® siècle, que les yases ont envahi,

La flotte, sous le pavillon de Brézé qui montait le Triomphe^ appareilla dans le courant du mois de juin pour marcher au-devant de l'ennemL L'amiral avait divisé ses navires en trois escadres homogènes, de force sensiblement égale (1), fonnation qui donnait beaucoup de souplesse à F armée. Ce fut, en grande partie, la cause de ses succès. Richelieu avait la main heureuse pour le choix des professeurs de son neveu. Après l'avoir placé à l'école du comte d'Harcourt et du bailli de Forbin, il lui donnait cette fois-ci le commandeur Philippe des Gouttes qui était bien le « mentor » le plus propre à bien conduire son jeune chef. Des Gouttes, marin consommé, avait fait toutes les campagnes navales de Louis XIII. Il 'connaissait particuUèrement la tactique et l'emploi de ce que Richelieu appelait le « bateau rond ». Il avait participé notamment à la croisière de 1635 comme chef d'escadre de Normandie, repris les îles de Lérins en tant que capitaine de pavillon du comte d'Harcourt sur le Saint-Louis^ fait le tour de l'Espagne avec sa division en 1638 et contribué fortement au succès de la prise de Loredo avec Sourdis. Partout, Philippe des Gouttes avait affirmé sa connaissance approfondie de la guerre maritime et justifié son surnom, de « Père de la mer ».

L'escadre, d'ailleurs, comprenait tous les capitaines chevronnés du Ponant : le sergent de bataille de Caen, qui, ayant « planté notre drapeau sur les îles Bahamos, les avait érigées en baronnies françaises ». Jacques Dumé, marin et chef plein de sang-froid, toujours victorieux. Coupeauville, le « sieur de Portenoire, ancien

(1) Nous donnons en appendice la composition de ces trois escadres, car les noms des capitaines et de ces navires reviendront souvent dans notre récit.

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