‹ Maillé-BrézéChapitre 4 sur 44 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Dans la seconde quinzaine de juin 1619, Richelieu, alors évêque de Luçon et secrétaire d'Etat avant d'être cardinal et premier ministre, éprouva le cruel chagrin de perdre son frère Henri, marquis de Richelieu. « Il fut tué en duel par lé marquis de Themines, fils du maréchal, à Angoulême, quand la Reine-Mère y était » et cette mort fortifia l'aversion du cardinal contre ces rencontres où coulait inutilement le meilleur sang de France. En faisant signer au roy, en février 1626, les fameux édits sur le duel et en les appliquant surtout férocement, Richelieu exerçait une sorte de vendetta dont Montmorency- Bouteville fit les frais avec sa tête qui tomba le 22 juin de 1626.

Soit dit en passant, le marquis de Richelieu était « un homme bien fait et qui ne manquait pas d'esprit. Quoiqu'il fît fort le seigneur et qu'effectivement il fût de bonne naissance, il ne passait pas pourtant

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pour un homme de qualité : c'est ce qui est cause que le cardinal de Richelieu a eu tant de faiblesse sur sa noblesse et sur sa naissance (1) ».

Or, en cette même année 1619 qui vit mourir son frère, Armand du Plessil de Richelieu eut une grande joie, car sa sœur Nicolle, qui avait été mariée le 25 novembre 1617 à Urbain de Maillé, marquis de Brézé, accoucha le 18 av^ril 1619 d'un beau garçon

3ui fut baptisé le 28 octobre suivant dans la paroisse e Milly. tes Maillé-Brézé y habitaient depuis que, suivant la mode du temps, ils avaient abandonné le vieux château féodal de Maillé pour occuper une ^emeure plus riante et pins confortable. Urbain avait réuni au château l'église de la paroisse où l'évêque de Luçon tint son neveu sur les fonts baptismaux et lui donna ses deux prénoms : Jean et Armand.

Il existe des versions différentes au sujet de la naissance de Jean Armand. On le fait naître le 28 octobre 1619, jour de son baptême. Afin de fixer ce point d'histoire, nous avons une pièce capitale qui a été insérée dans VÉcho de Milly par M. l'abbé H. Souillet. Il en résulte que Julien Ronsin, curé de Milly, a bien reçu le 28 octobre 1619 l'acte de baptême « de Jean Armand de Maillé, fils du haut et puissant seigneur messire Urbain de Maillé, marquis de Brézé et de Milly et haulte et puissante dame Nicolle Duplessis de Richelieu ». La marraine de l'enfant était Jacqueline de Tevalle, sa grand'mère, et son parrain, nous venons de le dire, Armand, évêque de Luçon, son oncle, dont on voit l'imposante signature couvrir toute la largeur du registre de la paroisse.

Mais on ne saurait avoir aucun doute sur la date exacte de la naissance du fait de la suscription existant en marge de l'acte d'où il appert que Jean Armand de Maillé « vint au monde le 18® d'avril de la même

'D Tallemant des Réaux.

année qu'il fut baptisé ». La date étant reproduite en bas de l'acte : « Né le 18 apvril 1619, » voilà donc un point élucidé définitivement grâce à l'abbé H. Souillai qui, dans son zèle de chartiste, avait offert une bouteille de Champagne au paroissien « qui lirait correctement la page entière sans une faute et pour Tacte seul une demi-bouteille »; concours de presse bien original à propos de la naissance de Jean Armand, dont il dut bien s'amuser au paradis.

On peut juger des sentiments dû nouveau parrain de Jean Armand par la lettre que l'évêque de Luçon écrivait à sa sœur dans cette même quinzaine de juin. Après avoir fait allusion à la mort de son frère Henri : « Mes malheurs continuels, dit-il, me serviront, s'il vous plfidt, d'excuse si je n'ai plus tôt satisfait à ce devoir » (celui de féliciter sa sœur de sa délivrance) et il poursuit : « Cette lettre vous témoignera la joie que j'ai du bien commun qui nous est arrivé, puisque Dieu vous donnant un fils m'a aussi donné un neveu. Ainsi mon contentement serait parfait si j'avais moyen de vous rendre quelque agréable service. Quand les occasions s'en offriront, j'en porterai tout entière cette ancienne affection à quoi je ne puis ajouter que les effets. »

Nous avons dit que le baptême d'Armand auquel présida Richelieu eut lieu au château de Milly. De celui-ci, il ne subsiste plus qu'une tour ronde datant de l'an 1400, qui atteste l'ancienneté des premières fondations et des souterrains en partie éboulés. Mais au xvn® siècle, c'était une belle demeure que le maréchal avait fait luxueusement aménager avec les fonds qu'il avait empruntés à son beau-frère, le cardinal de Richelieu. Grand bâtisseur lui-même, si orgueilleux de tout ce qui pouvait attester, par la pierre, la grandeur de sa famille, il avait favorisé la manie du maréchal qui était de construire fastueusement. Celui-ci avait donc édifié une immense salle des gardes, un pavillon pour les pages et une cave voûtée pour les

archiyes; enfin, une écurie pouvant logei* de 80 à 100 thevaux.

Richelieu, entiché de noblesse, était alors flatté d'être parrain d'un neveu appartenant à une aussi illustre maison.

En descendant la Loire jusqu'à trois lieues audessous de Tours, on ne peut s'empêcher d'admirer sur le sommet d'un rocher calcaire le vieux château féodal de Luynes. Il s'appelait autrefois Maillé et fut érigé par Louis XIII en duché-pairie en faveur de son favori Charles-Albert de Luynes qui en avait fait l'acquisition et dont il conserva le nom. Au sud du département de l'Indre-et-Loire, sur la rive gauche de la Vienne, un bourg porte toujours son nom primitif de Maillé, indiquant la puissance de cette famille que l'on croit descendre du royaume franc. Dans Y Annuaire de la Noblesse^ il est indiqué que les Maillé étaient connus depuis l'an 1000. On en trouve la généalogie dans l'histoire des grands officiers de la couronne avec Gildouin de Maillé, mort en 1069, Ses armes, qui étaient « d'or, à trois fasces ondées de gueules », dénotent dans lent simplicité héraldique primitive toute l'ancienneté de ceux qui les portaient et il semble que les fasces ondées soient comme la prédestination de la carrière de marin d'un de leurs derniers descendants et surtout cette devise : St^it unda fluens.

Si l'on infléchit de quelques lieues vers l'ouest, dans le département de Chinon, on tombe sur la terre de Brézé située à moins de trois lieues de Saumur. Revenons vers le sud-ouest et voici la ville de Richelieu. Elle n'était qu'un petit village lorsque Armand Duplessis, cardinal de Richelieu, qui y était né le 5 novembre 1585, résolut d'en faire une ville digne de porter son nom en y construisant un château qui offre im des spécimens les plus frappants et les plus complets de l'architecture de l'époque.

Dans ce quadrilatère Luynes-Brézé-Richelieu-MaiUé est enfermée cette riche Touraine dont on dit qu'elle

RICHELIEU BAPttdE SON NEVEU 5

eit le jardin de la France et où Ton parle la langue là plus pure. Sur cet étroit espace, il n'est pas un seul tiom qui ne rappelle un souvenir émouvant de notre histoire. C'est à Tours que Tévêque Grégoire écrivit les premiers essais de l'histoire franque, c'est à Chinon qu'eut lieu la première entrevue de Jeanne avec Charles VIL On chercherait en vain sur toute retendue de la France un lieu à la fois aussi riant avec ses vignobles et ses forêts du val de Loire et aussi Spéoi* fiquement français.

Ces remarques devaient être faites, afin de faire comprendre ce qu'il y avait d^esprit national et de fidélité dynastique dans ces grands seigneurs de Maillé, de Bré2é et de Richelieu qui avaient avec tant d'éclat servi la couronne.

Voici Jacquelin de Maillé, chevalier du Temple, qui vivait vers la fin du xii^ siècle. Il acquit au cours des croisades une grande réputation pour l'éclatante bravoure qu'il montra en combattant les infidèles. Il perdit la vie dans un combat sanglant et les musulmans^ subjugués par son courage, ramassèrent, dit*on, la poussière arrosée de son sang et s'en frottèrent le corps pour se Communiquer ses vertus guerrières.

Au XV® siècle, Gilles de Maillé était grand maître de la vénerie de René d'Anjou, roi de Sicile* Artus, capitaine des gardes de Henri II, fut chargé d'aller chercher Marie Stuart en Ecosse pour la conduire à son fiancé, le jeune François. Claude, fut tué à la bataille de Coutras. Il eut plusieurs fils chevaliers de Malte. L'un d'eux, Urbain, fut le père de Jean Armand.

Du fait de leurs alliances, les Maillé avaient accolé à leur nom celui de Êrézé dont le fiel est proche de celui de Maillé et cela à la suite d*un enlèvement de jeune fille, comme si ce rapt qui servit de premier lien entre les deux maisons devait sceller en quelque sorte une alliance pleine de violence et de passion. En effet, apercevant dans un donjon une riche héritière, Pean I®^, sénéchal de Poitou s' empara pour l'époti*

ser de Jeanne de TEstang de Brézé, c'est-à-dire la a dame et son fief ». Le roy de France ne badinait pas alors avec ces sortes de querelles familiales, dont les héritières féodales étaient l'enjeu. Il fallut que Péan composât avec les gens du roy en leur payant 2 000 livres. Telle fut l'origine de la branche des Maillé- Brézé. Péan, qui mourut en 1347, écartelait ses armes dans celles des Brézé : « D'azur à huit croisettes d'or, posées en orle autour d'un écusson comblé d'azur et l'azur rempli d'ai^nt. »

Les Brézé avaient joué un rôle presque aussi illustre que les Maillé dans la province. Pierre II de Brézé était grand sénéchal d'Anjou. A son avènement aul trône, Louis XI qui, lors de la révolte de la Praguerie, avait trouvé en Brézé un adversaire, vaillant défenseur du roi régnant, le fit enfermer dans la redoutable tour carrée de Loches et ne lui rendit la liberté que sous condition que son fils Jacques épouserait la fille de Charies VII et d'Agnès Sorel, c'est-à-dire la sœur naturelle de Louis XI, que son mari surprit plus tard en flagrant délit d'adultère et poignarda.

Ainsi Jean Armand, du côté paternel, se rattachait à deux familles qui remontaient aux plus grands feudataires de la couronne. Du côté maternel, ce qui assura sa fortune, il était fils de la sœur puinée du cardinal de Richelieu, Nicolle Duplessis, épouse d'Urbain, maréchal de Brézé.

Les Duplessis étaient loin d'avoir une illustration comparable à celle des Maillé ou des Brézé. Cependant, l'aïeul commun du cardinal et de Nicolle, né en 1551, avait épousé Françoise de Rochechouart, appartenant à l'une des plus anciennes familles de France, les vicomtes de Rochechouart étant une branche des vicomtes suzerains de Limoges qui faisaient remonter leur origine à Giraud en 963.

Le père du cardinal et de Nicolle avait épousé Suzanne de La Porte, morte en 1616, fille d'un avocat au Parlement de Paris. Elle était d'une petite noblesse

de robe, ce qui fit faire cette remarque au commandeurde La Porte, oncle de Richelieu : comme celui-ci avait ' pris le pas sur le prince régnant de Savoie : « Qui eût cru, dit La Porte, que le petit-fils d'un avocat eût passé devant le petit-fils de Charles-Quint ! »

Le commandeur de La Porte aurait pu ajouter que cette préséance de porte — soit dit sans jeu de mots — était d'autant plus extraprdinaire que ce petit-fils d'avocat appa]rtenait à une famille qui avait fait scandale avec cet Antoine du Plessis (dit le Moine), «moine défroqué, soldat en Italie, puis mestre de camp des gens de pied » qui, pendant les guerres de religion, avait massacré et violé plus que de raison et qui, en janvier 1576, avait été tué à Paris, rue des Lavandières, dans une querelle avec des ruffians, « mort, dit l'Estoile, symbolisante à sa vie ». Le futur grand prévôt, François, neveu d'Antoine, avait, tout jeune encore, pour venger son frère aîné, tué son assassin, un seigneur de Mausson.

Lavisse a fait cette remarque sur le cardinal : « De cette ascendance noble, il reste chez le cardinal des traits bien marqués, une violence qu'il avait beaucoup de peine à contenir, une hauteur d'orgueil qui le mettait de plain-pied avec les plus grands, enfin la conviction de la supériorité du sang qui fait que, dans l'Église comme dans l'État, il préférait, pour les plus hauts emplois, des gens de naissance. » C'est la raison pour laquelle il distinguera son neveu dont la généalogie lui en impose et le flatte.

On ne peut, en effet, s'expliquer la fulgurante carrière de Maillé-Brézé qu'en étudiant son atavisme. A une époque où les jeunes gentilshommes connaissaient par cœur leurs quartiers de noblesse et y puisaient des exemples, Jean Armand, aiissi haut qu'il remontait dans le passé, y voyait de grands féodaux qui avaient dressé leurs donjons dans le voisinage des châteaux de la couronne et vécu dans l'entourage immédiat des souverains. Ils avaient tous été des modèles de

fidélité dynastique, ne participant aux révoltes que pour s'y opposer.

Cette origine bien française de Jean Armand permet de lui assigner une place à part dans la galerie des marins qui l'ont précédé. Avant lui, il n'y eut pas, è proprement parler, de grands marins français. La marine n'était pas en faveur chez nous et les roi» avaient continué de s'adresser à des étrangers 4 qui Us louaient leurs services sur mer. La chevalerie française se contentant d'embarquer sur les navires affrétés, nefs ou galères, et d'y combattre soit à l'abri de véritables tourelles, soit à l'abordage avec leur pesante arqaure comme sur la terre ferme.

Lors de cette fameuse bataille navale de l'Écluse, qui, le 24 juin 1340, décida du sort de la guerre de Cent ans, il n'y avait qu'un vrai marin parmi les comoiandants de la flotte française et c'était le Génois Barbarera.-

II y eut une exception sous Charles V : Jean de Vienne, créé amiral de France le 27 décembre 1373 ; mais l'exception confirme la règle, ce n'est pas Boucicaut qui louait ses galères à Gênes, qui, malgré sa vaillance militaire et ses défis individuels, puisse nous faire oublier que, de Charles V jusqu'à Richelieu, la France n'eut ni marine ni marin digne de ce nom. L'affaire de la Cordillière avec Primauguet (ou Portzmauguer) n'ayant été qu'un glorieux épisode. Ce fut un Génois, le célèbre André Doria, qui, sous François I®r, s'illustra sous la bannière fleurdelysée. Avec Richelieu les choses allaient changer et la marine royale recevoir du matériel et des chefs français du meilleur sang. Mais, pour montrer à quel point la France était démunie d'hommes de mer, le prédécesseur immédiat de Brézé fut un prélat, de Sourdis, que le cardinal dut arracher à son évêché de Bordeaux pour en faire un chef d'escadre.

Il est vrai qu'après Brézé, une véritable pléiade de grands marins illustrèrent le xvii® et le xvin« siècles.

Mais aucun, comme nous le verrons, ne peut s'apparenter à Brézé qui fut le seul à cumuler toutes les charges, dignités et commandements de la marine et à jouir, de par sa naissance, d'un crédit illimité à la cour. Les marins que nous venons de citer n'ont été que des serviteurs dévoués et précieux de la couronne, ils ne furent pas, comme deMaillé-Brézé, associés à la vie gouvernementale et aux grandes affaires de l'État.

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