CHAPITRE II
LA FAMILLE RICHELIEU Le népotisme du grand cardinal.
Car il y eut une famille Richelieu comme une famille Bonaparte, moins nombreuse, moins encombrante, mais tout aussi exigeante et qui ne laissait pas que de donner au cardinal bien des soucis. Ils ne lui furent épargnés ni par son neveu Pontcourlay, ni par son beau-frère le marquis de Brézé, ni par sa sœur NicoUe. En revanche, Tamour-propre du cardinal fut agréablement flatté par les succès navals de son neveu Armand, ainsi que par le mariage de Mlle de Brézé avec le duc d'Enghien, le futur gran4 Condé, car S. E., Premier Ministre de France, recherchait pour ses nièces des alliances princières et s'il ne put, à rinstar de Napoléon, faire de ses frères ou neveux des rois, du moins en fit-il des ducs et pairs.
Tracer l'histoire d'Annand de Maillé-Brézé c'est donc écrire aussi celle de Richelieu dans ce qui lui tenait le plus au cœur : sa famille, et dans ce qu'il avait de plus cher : la marine. Toute la carrière de Brézé se déroulera à l'ombre du cardinal qui, non seulement veilla sur sa jeunesse comme sur celle d'un fils, mais forma son esprit et le prépara aux grands desseins qu'il avait fondés sur lui. Brézé lui doit ses charges, ses duchés, ses honneurs. Par contre, il acquitta sa dette en se rendant digne de son illustre parrain ; Armand aura ^té pour Richelieu une pièce maîtresse de sa politique.
Aussi faut-il concevoir ce que pouvait être le cardinal dans ses relations avec son neveu et, pour cela, parler un peu de Richelieu. Celui-ci est, avec Napoléon et Louis XIV, l'homme sur lequel on a le plus écrit. Nous n'avons point à redire ce qui a été si maintes fois répété. Encore nous faut-il essayer de lire dans le caractère de Richelieu, dans le côté humain ou inhumain ^de sa nature, ce qui peut nous servir pour esquisser le portrait d'Armand de Maillé-Brézé.
Personne n'a eu sur son entourage et sur la nation une influence plus décisive et plus dominatrice que Richelieu. Il a résisté contre vents et marées à tous ses ennemis et il les a tous brisés brutalement ou émiettés comme la houle qui use les rochers les plus durs. Il a tyrannisé Marie de Médicis, dominé le roi, coupé la tête à son ancien favori Cinq-Mars avec un sang-froid imperturbable. Ne nous étonnons pas que toute sa famille, aussi bien sa sœur NicoUe que son neveu Brézé, aient été des jouets entre ses mains. Mais il savait récompenser ceux qui le servaient. « Il était le meilleur maître, parent ou ami qui eût jamais été, dit Montglat, et pourvu qu'il fût persuadé qu'un homme l'aimât, sa fortune était faite. »
Or, il est incontestable qu'il était aimé de sa sœur Nicolle et de son neveu Brézé, si attentifs à lui plaire. Tous les grands hommes ont cherché à élever la condition de leur clan. Pour rester sur le terrain du XVII® siècle, Luynes, qui, pour avoir plu à Louis XIII en lui élevant des pies-grièches, devint duc et pair, puis connétable, n'avait point oublié ses frères et sœurs. Cadenet devint maréchal de France duc de Chaulnes, Brantès duc et pair de Luxembourg.
Voyons ce que Richelieu fit des siens. Il avait deux frères et. deux sœurs, deux neveux et deux nièces. Il n'eut pas, hélas ! le temps de s'occuper de son frère Henri. De son autre frère, Alphonse Louis, il fit un cardinal archevêque de Lyon et l'entoura de prérogatives princières. La sœur aînée de Richelieu avait
If MAiixK-Bmin
été mariée à René de Vignood^ sîeiir de Pontcourlay . Son fils, FrajQçois, fut nommé géntod des galères avant que oette diarge revint à Jean Armand. La fille de Pontcourlay fat eette dudiesse d'Aiguilloa dont la tendre amitié qn^aDe portait à son oncle n'a pas échappé aox ivitiqaes de Thistoire. Son beau? frère, le père d'Armand, fat fait marédial de France ; de dlaire, sa fille, il avait fait réponse du grand Condé. La manne familiale s'étendit 4 son oncle, Charles de la Porte, dont le fils, fat dœ de la Meilleraye, grand maître de Tartill^ie en 1633 et maréchal de France ea 1639.
11 y avait d'autant moins de raison qu'Armand échappât à la faveur avunculaire que tout le prépa* rait à en bénéficier. Le cardinal était le quatrième en* faut de la famille (voir l'arbre généalogique) et Nicolle, mère d'Armand, la dernière. Richelieu avait une prédi-^ lection pour cette jeune sœur qu'il avait entourée de soins paternels. En outre, l'illustration des Maillé* Brézé, qui étaient d'une autre essence que les sieurs de Pontcourlay, touchait d'autant plus RicheUeu que les Maillé étaient du même pai^ que lui. Nous n'iosistons que pour montrer que, dans cette galerie de famille des cardinaux, des maréchaux, des généraux de galères, des grands maîtres de l'artillerie, des ducs et pairs, Jean Armand avait sa place marquée dans le cadre le plus brillant.
Armand de Brézé naquit à point le 18 avril 1619, on était loin de s'attendre à la carrière que fit le cardinal, bien qu'il se fût déjà fait r^narquer, mai9 Brézé arrivait à point nommé pour tirer le maximum d'une protection dont l'efficacité allait s'affirmer chaque jour davantage. Son oncle, qui jouait entre le roi et sa mère Marie de Médicis, un rôle fort important, avait été nommé secrétaire d'État à la guerre le 25 novembre 1616; il avait dû se retirer du pouvoir après le meurtre de Concini en 1618 et fut exilé à Avignon. Mais douze jours après la naissance d'Ar-
mand de Brézé, Richelieu était rappelé à la cour et signait le traité d'Angoulême le 30 avril 1619 qui scellait, gous ses auspices, la réconciliation du roi et de Marie. Le 15 décembre 1621, Luynes mourait et le 13 aot^t 1624, Richelieu devenait chef du conseil.
Armand de Brézé entrait dans sa cinquième année au moment où son oncle allait gouverner la France pendant dix-huit ans. Or nous n'apprendrons rien en disant qu'il exerça une dictature absolue sur le royaume de France et qu'il n'y fit rien que sa volonté. Pendant ces dix'huit années, de l'âge de quatre ans à celui de vingt-trois ans, Armand grandit auprès du premier ministre. Il participa à toutes ses craintes et à toutes ses chances. Ces circonstances eurent sur le développement moral et intellectuel du jeune homme une influence déterminante.
On s'imagine volontiers l'orgueil dé cet enfant qui n'en restera pas moins timide, vivant dans l'entourage immédiat de celui dont le moindre défaut n'était pas justement celui de l'orgueil. On reste, en effet, déconcerté par la présomption du moribond à qui le curé de Saint-Eustache, en lui administrant les derniers sacrements, demandait de « pardonner à ses ennemis » et qui répondait i « Je n'en ai jamais eu d'autres que ceux du roy et de l'État, » lui qui « avait sacrifié à sa propre fortune tant de vies humaines. » Car, s'il avait fait de son « illustre esclave » le « plus grand monarque du monde », lui, Richelieu, ne s'était point oublié et n'avait pas oublié les siens, a II étalait sa puissance, écrit Lavisse, et dans les derniers temps menait un train royal. Il avait pour garder sa maison une compagnie d'infanterie ; ses équipages, ses gardes, sa table lui coûtaient mille écus par jour. » » Nous nous sommes appesanti sur ces faits parce qu'ils expliquent comment se lièrent les destinées du cardinal et de son neveu. Sa jeunesse se déroula dans les palais de son oncle qui le fit sauter sur ses genoux couverts de la pourpre cardinalice. Comment ses yeux
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naïfs n'eussent-ils pas été éblouis par tout ce faste? Comment son âme fière n'eût-elle pas été flattée par le spectacle de cette soumission que le monarque luimême manifestait au maître incontesté de son royaume ?
Tout cela préparait Armand de Brézé à jouer des rôles de premier plan en lui donnant l'assurance du pouvoir, le goût du commandement et cette confiance en soi qui fut le trait commun des deux beaux-frères : Condé et de Brézé. Devant l'ennemi, l'un comme l'autre ne doutaient de rien. Ils étaient trop habitués à voir la fortune leur sourire pour craindre de sa part une infidélité au moment même où sa faveur leur était le plus nécessaire. Nous avons peine à comprendre avec notre mentalité du xx® siècle, ces carrières d'enfants comblés, mais il faut raisonner avec la mentalité du XVII® siècle où le favoritisme était une nécessité . gouvernementale. Le souverain comme ses ministres devaient avoir une clientèle d'hommes. sûrs, les servant aveuglément dans cette période traversée de complots, de révoltes et de meurtres. Si Brézé avait besoin de Richelieu pour avancer, celui-ci était heureux de trouver auprès de lui quelqu'un pour remplir ses vœux et pour achever son œuvre. Car tout était grand dans l'esprit de cet homme qui croyait incarner la France elle-même.
Quoi de plus naturel, dans ces conditions, que l'affection famiUale se rencontrant avec l'intérêt gouvernemental, Armand de Richelieu ait attaché Armand de Brézé à la remorque de sa galère ; car il y a lieu d'opposer la saine jeunesse de ce Maillé au malade, au valétudinaire que fut le cardinal, lequel portait dans un corps débile une âme d'acier. « Sa santé n'avait jamais été bonne, il l'avait minée par l'excès du travail, par les responsabiUtés du pouvoir, par les inquiétudes et les peurs. » On se plaît à imaginer que le grand ministre se réchauffait au contact de cet enfant qui distrayait ses pensées et chassait ses tristes pressentiments.
Dans l'échange de services qu'ils se rendirent mutuellement, on peut se demander qui donna le plus à l'autre : de l'oncle qui avait toujours quelque brevet dans son portefeuille ministériel, ou du neveu qui, sur le moindre désir du cardinal, engageait bravement sa vie sur les vaisseaux pour la gloire de Richelieu et lui servait de garde du corps.
Pour ce qui est de ce qu'on appelle le népotisme, c'est-à-dire la faveur due à la naissance et à la parenté, il était, comme le favoritisme, une nécessité gouvernementale. Il fallait être né pour commander; la hiérarchie était celle du nom, l'autorité celle que conférait la noblesse, à telle enseigne qu'il eût été impossible de confier à quelqu'un d'obscur les grandes charges militaires de l'État, celles qui exigent du prestige sur les régiments ou les équipages ; ceux-ci trouvaient tout naturel d'obéir à un gamin de quinze ou vingt ans à condition qu'il s'appelât Condé où Brézé.
Mais n'allons pas croire que la naissance suffisait pour imposer un chef; encore fallait-il l'éprouver à la rude école des armes. La sélection était vite faite ; il fallait mériter la faveur royale par son courage, la moindre défaillance dans le service entraînait une chute d'autant plus grande que l'ascension avait été plus rapide.
Ainsi que l'écrit Claude Farrère à propos de Brézé, a le cardinal ne donnait dans le népotisme qu'à bon escient ». Nous avons ainsi suffisamment indiqué les origines du personnage et analysé le milieu où il naquit pour aborder maintenant l'étude de sa vie. A cet égard, notre tâche s'avère difficile. Si nous possédons une abondante et précieuse documentation relative à ses faits et gestes sur mer et dans ses hautes fonctions publiques, par contre rien n'a été écrit sur son existence privée, à l'exclusion de quelques phrases détachées dans les mémoires du temps et d'une petite historiette, la plus courte, de Tallemant des Réaux. Mais nous avons, heureusement, pour évoquer
Maillé-Bréïé, quelques lettres manuscrites admirables où il se peint lui-même, plusieurs portraits, les procèsverbaux de ses capitaines, les lettres de Richelieu.
Ces documents nous montrent un Maillé-Brézé modeste malgré son incroyable fortune; prudent, attentif, respectueux des avis de ses subordonnés, en dépit de son extrême jeunesse. Il n'aimait ni la cour ni le monde. Il était dépaysé dans ce milieu sceptique et moqueur. Il ne retrouvait son aplomb que devant une carte marine, sur le pont de son vaisseau ou dans le « tabernacle » de sa galère. C'est dire qu'il était marin dans l'âme, qu'il aimait son métier et préférait son escadre à tous les palais du cardinal. Les femmes n'ont eu aucune prise mt lui. Il n'a pas eu le temps ou la volonté de se marier. Il vécut jusqu'à vingt-sept ans et nous en sommes encore à rechercher ses maîtresses. Comme il n'a jamais raconté sa vie à personne, noud demeurons sur des hypothèses.
Par contre Brézé a subi des influences masculines* Il a été dominé par son amitié pour Louis de Fouicauld, comte du Dognon et pour le poète Benseradéj son cousin. Mais rien ne nous autorise à déduire qu'il avait sacrifié au « Grand Vice », lequel était alors fort répandu sur les navires, principalement sur ceux de la « Religion »•
Son extrême bonté, sa générosité même envers ses ennemis, sa piété filiale, sa tendresse envers les siens sont autant de qualités dominantes de son cœur. On le verra en pleine bataille se dévouer, risquer même sa vie pour sauver des ennemis naufragés. Lui, cependant si discipliné, n'hésitera pas contrairement aux instructions qu'il a reçues, à faire ufie croisière devant Alger, pour tenter d'arracher au dey ses blessés, captifs des barbaresques. Ses lettres soîit déconcertantes par l'affection respectueuse qu'il témoigne à un père qui ne le méritait guère. Enfin, il n'hésite pas à engager sa fortune personnelle pour activer l^i
travaux de radoub de son escadre. A l'instar du fondateur de l'Académie française il subventionne les hommes de lettres. On n'apprendra qu'après la mort de Maillé-Brézé l'importance des subsides qu'il leur alloue.
Et cela situe bien le personnage dans son temps. Il aime les lettres et les écrivains. Il se repose auprès de Benserade du côtitftct avec ces « Messieurs des Galères » et avec ses rudes capitaines, les Provençaux : le bailli de Forbin, le commandeur de Vincheguerre ; les gars bretons Menillet, Portenoire ou La Roche* Brasdefer ; les Normands du Quesne ou Montigny. Les doux sonnets de l'Académie royale alternent avec la langue truculente de la chiourme.
Retenons de Maillé-Brézé sa discipline, sa fidélité, 8a conscieûce professionnelle. On chercherait en vaiti dêms sa via tiû acte d'indiscipline, (celui de sa croisière en Alger n'en est pas un) un mouvement de révolte du même d'amertume ! Il acceptera sans l'ombre d'une hésitation toutes les besognes qui lui seront confiées, oû le fera valser du Ponant au Levant sans provoquer le moindre murmure. Il sert soû roy. Mais sa bravoure nous le rend particulièrement attachant : bravoure innée, atavique ; par Maillé et par Brézé n'appartientil pas à la meilleure maison d'Anjou?
Son originalité prot^ient du paradoxe de sa vie : d'utiô part modestie, effacement, humanité, fatalisme, éloignement du monde, goûts littéraires, élégance raffinée et fastueuse ; d'autre gart autorité, discipline, sétérité dans le commandement, volonté inflexible, courage Indomptable, amour de la mer, économie et sagesse. Il semblerait qu^il y eût deux hommes eu lui. Le bon élève de Richelieu, le fils soumis du maréchal de Bré^é, le familier de Louis XllI, l'ami de Betiserade qui fréquente les palais du roy et le général dêS galère^ qui se couvre de musc pour échapper à la pestilence de la chiourme, boit l'eau croupie des taiBséaux et traverse les flammes des brûlots.