CHAPITRE XXIX
LE JUGEMENT DE l'hISTOIRE Un grand serviteur dé la patrie : le conÏTe-ioTpiWevir Màiîîé-Srézé.
Quoiqu'il en soit, la mort héroïque de Jean At'mand de Maillé-Brézé sur le pont de son bâtiment-amiral, lui épargnait la cruelle alternative où il se fût trouvé de trahir le vœu suprême de son oncle et de reniei' toute sa vie de dévouemeilt au roi en prenant parti pour la Ftondej ou d'abandonner son beau-frère auquel il était attaché, dans une affaire qui intéressait tous les grands féodaux. Brézé restera donc une des plus pures figures de notre histoire, un exemple de sacrifice et de patriotisme au sens où on l'entendait au XVII® siècle, c'est-à-dire de fidèle serviteur de la France;
Quand on analyse cette courte vie qu'un boulet trancha à vingt-sept ans, on est étonné d'y trouver tant de choses, tant d'actions de guerre, taht de charges bien exercées, tant de victoires. Est-il, eh effet, dans nos annales un personnage qui puisse s'enorgueillir d'une existence aussi bien remplie? Colohel ^ quinze ans, Jean Armand, aux côtés du maréchal sonpère, barré la l^oute aux Impériaux devant Amiens avec une ardeui^ juvénile, un courage qui ne le quitteront jamais. A dix-neuf ans, général des galères, le voilà nommé vice-amiral d'Henri de Lorraine, comte d'Harcourt, sur l'espale dé la héate, infligeant aux Espagnols une défaite dans le golfe de Gênes.
Dès cette époque, il s'est afTirmé comme un grand marin, passionné pour son métier. A vingt et un ans*, il reçoit de Richelieu le commandement en chef de l'escadre du Ponant et remporte devant Cadix sa première grande victoire. Désormais, ce favori de la gloire enregistrera tous les ans un nouveau succès. En 1641, il chasse l'ennemi sur les côtes du Portugal, force le détroit de Gibraltar et paraît dans le golfe de Naples. En 1642, il gagne la grande bataille de Barcelone-Majorque qui assure la prise de Perpignan. En 1643, troisième victoire, celle du cap Gâta à Carthagène. En 1644-1645 il poursuit ses succès sur les côtes de Catalogne. En 1646, il se fait tuer à Orbitello, alors qu'il allait gagner sa quatrième victoire.
Résumons ses états de service : deux campagnes de guerre terrestres, huit campagnes de guerre navales, plus de soixante-cinq mois d'embarquement effectif à la mer, quatre grandes victoires nayales, mort à vingtsept ans à son bord, en service commandé : colonel, gouverneur de province, général des galères, chef d'escadre, lieutenant général des armées navales, grand amiral, grand maître de la navigation de . la marine et du commerce de France, marquis de Brézé, duc de Fronsac et de Caumont, etc., n'a jamais cessé de servir son pays avec abnégation et le mépris le plus absolu de sa vie.
Voulez-vous savoir maintenant ce que 4a carrière d'un tel homme a d'original? C'est la première fois, avec d'Harcourt, qu'un grand seigneur de France monte lui-même sur les vaisseaux. La première fois qu'on réunit sur le même amiral le commandement en chef de toutes nos forces navales. La première fois qu'un général des galères cumule cette charge avec celle de commandant en chef des escadres de ligne. La première fois qu'un ministre de la Marine, grand maître de la navigation, est commandant effectif des vaisseaux qui relèvent de son département. C'est le seul marin qui ayant transporté un corps expédition-
naire important en exerça le commandement effectif à terre en même temps que celui de l'armée navale. Le seul de France qui, ayant gagné quatre grandes batailles, n'en ait perdu aucune. Enfin, le seul commandant en chef de notre flotte avec Bruix qui ait été tué à son bord. Ce ^ont là des titres exceptionnels ' pour mériter que la postérité rende à Armand de Maillé, marquis de Brézé, un hommage plus grand que la sorte d'indifférence dans laquelle son nom a été laissé.
Jamais cependant il n'y eut un serviteur plus consciencieux de son pays, plus attaché à ses fonctions et iplus désireux de les bien remplir. C'est peut-être dans sa modestie même qu'il faut chercher les raisons de son effacement relatif. Brézé n'a jamais su « faire sa presse » comme Condé, ni frapper l'opinion publique par des circonstances originales. Il fallut qu'Alcibiade xîoupât la queue à son chien pour se rendre célèbre dans Athènes. Brézé n'offrit ri^n aux chroniqueurs, à un des Réaux avide d' « historiettes », qui puisse alimenter leurs chroniques. Ce que nous admirons e|i lui : le sens du devoir, l'esprit de discipline, le dévouement à son oncle le cardinal, son éloignement du monde, de la cour et de la politique est justement ce qui ne lui a pas permis de se faire mieuk connaître de ses contemporains, c'est-à-dire de ceux qui écrivent l'histoire ou la préparent.
Il y a aussi d'autres raisons plus générales qui expliquent que notre patrie n'ait pas montré envers Maillé-Brézé plus de reconnaissance. Le fait, d'abord, que la France se soit toujours un peu désintéressée des choses de la mei' et surtout ne les ait jamais comprises. Elle a tendance à considérer la marine par son côté spectaculaire comme un accessoire, un luxe, un peu comme l'illustration d'un bel ouvrage où elle jette le coloris de ses images et le charme de ses contours. Nos batailles navales sont, aux yeux du Français moyen, beaucoup plus une exposition de peinture
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nationale où l'on se réjouit ou s'émeut de voir sombrer des vaisseaux dans Tembrasement des brûlots, plutôt que de réelles étapes de la formation de notre pays. Maillé-Brézé disparaît dans la fumée et les flammes d& Barcelone <5Qmme dans un film tragique. Nos compatriotes retiennent surtout de la marine son côté pittoresque et mystérieux et les marins ont le tort, par leur particularisme, de se prêter à cette équivoque. Ils ont voulu conserver 'l'exclusivisme' de leur métier avec un soin jaloux pour profiter de cette auréole, de cette poésie qui les entourent. Brézé, en précurseur, est tombé dans ce travers en ne frayant pas avec l'entourage du roi. Or, on ne peut vraiment créer et con^ server une grande marine sans qu'elle soit associée à la nation toute entière, comme en Angleterre.
Spécialement dans le cas qui nous occupe, le fait qu'on n'ait pas davantage parlé de Brézé tient aussj à deux cboses. La première, c'est que l'oncle attirait à lui toute la renommée et effaçait les services du neveu ; la seconde, qu'il y eut une réaction contre tous les serviteurs de Richelieu qu'on laissa volontairement dans l'ombre jusqu'à ce que Louis XIV fît briller autour de son soleil toutes les constellations. Brézé, bêlas ! n'y figurait plus !
Quand oii juge, en effet, la vie d'un héros natiopal, il ne s'agit pas seulement de faire valoir ses actes d'audace qui abondent dans l'existence de Maillé-Bréz d'énumérer les victoires remportées, ni même leé résultats de ces victoires qui furent nombreuses et importantes dans le cas qui nous occupe; il faut encore établir le bilan même du passé militaire, politique, administratif, parler enfin de l'influence sociale de celui dont on trace le portrait. A cet égard, il n'est guère possible de mieux souligner la grandeur de Ifi tâche de ce chef de vingt-sept ans qu'en faisant les constatations suivantes :
Il n'y avait pas une minute qu'il était mort, que le commandement naval se désagrégeait et qu'avec du
Dognon, indiscipline et défaite revenaient dannV. armée que Brézé n'avait cessé, depuis six ans, de tenir si vigoureusement en main I Pas un mois que ses restes pantelants avaient couvert les caillebotig de V Admirai le Grand S(iint'Louis, que déjà on se disputait sur son cadavre la grande maîtrise de la navigation ! Pas trois ans que ce grand féodal servitei^r fidèle de la Co^ronne reposait dans sa tombe de Milly, que déjà la révolte se déchaînait dans tout le royaume et que son beaufrère prenait du service chez ces Espagnols dont Brézé avait abattu la puissance navale !
Mais ce qui montre mieux que toute constatation la gloire incontestable et pure de notre grand amiral de France, c'est de voir ce que devint notre belle marine de Cadix, de Barcelone, de Carthagène, après sa fin prématurée. Laissons à l'écrivain si impartial que fut La Roncière, le soin d'apporter à notre thèse une conclusion décisive. Il écrit, à la page 126 de son Histoire de la Marine : a Désorientée et sans direction, la marine perdait l'esprit d'offensive. » Cetter offensive f oudroyfuatp que Maillé-Brézé avait portée à un si l^aut point et qui lui avait valu ses triomphes ! « Les équipages gauchissaient bien souvent et taschaient à éviter le choc. » Rappelons-nous les chasses audacieuses de Majorque et du cap de Gâta I Des passe-volants, que les capitaines se passaient entre eux ay moment des revues, tenaient lieu de matelots, ombres fugitives dont les commandants touchaient la solde. Ceux qui avaient la direction des fonds de la marine appliquaient à leur profit particulier une partie de la despense. Du temps de Brézé, c'était l'amiral lui-même, sur son argent personnel, qui comblait le vide du trésor.
« Tout allait à vau-l'eau. En 1648, le commissaire général Gravier ne cessait de signaler les coulages. La marine semblait frappée de stérilité, » conclut La Roncière. Ne serait-ce que par le parallèle entre ce^ue fut la marine même après la mort de Richelieu et ce qu'elle devint après celle du duc de Brézé, on voit
l'étendue de la dette de reconnaissance que l'histoire lui doit.
Or, que nous reste-t-il d'Armand de Maillé, duc de Brézé? Outre cette médaille dont nous avons parlé, frappée après Carthagène, Omen Imperi Maritimi MDCXLIII; deux autres médailles, l'une Regina quod opta MDCXLVI^ l'autre His splendit in Aida, qui prouvent l'intérêt que ses contemporains lui portaient. Quelques portraits, l'un dans le salon des amiraux de Versailles, un autre au château de S^alesmes en Anjou et une série de tableaux de Gudin le représentant au cap Saint-Vincent, à Carthagène et à Orbitello dans l'apothéose de ses victoires, etc.
Un sonnet de Benserade (1), inspiré non seulement par l'amitié, mais aussi par une admiration réelle et qui traduit bien les sentiments de l'époquo envers ce jeune chef qui avait attiré la- gloire sur le pont de nos vaisseetux.
N'oublions pas, enfin, notre contre-torpilleur, le Maillé-Brézé, dont la fin tragique semble faite pour rappeler la mort brutale de celui dont il perpétue la mémoire. Il avait été lancé le 9 novembre 1931 aux chantiers de Penhoët. Ses caractéristiques étaient les suivantes : déplacement Washington 2 480 tonnes, 5 pièces de 138 mm., un canon de 75 mm. et 4 canons automatiques de 37 mm. contre avions, 7 tubes lance-torpilles de 550 mm. en un tube triple dans l'axe et deux tubes doubles latéraux. Puissance des machines 70 000 cv., vitesse : 40 à 45 nœuds.
Ce contre-torpilleur Maillé-Brézé rendit des services éminents au cours de la guerre 1939-1940. Ainsi que tous les navires de ce type, il était particulièrement bien adapté à toutes les missions que l'on peut confier à des unités légères rapides, notamment l'escorte des convois au grand large. Après avoir échappé à la torpille, au canon ou à la bombe ennemie, le malheureux
(l) Voir en appendice.
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navire devait sombrer dans ties circonstances particulièrement pénibles.
Étant au mouillage sur les côtes d'Ecosse, une torpille chargée partit accidentellement de son tube lance-torpilles placé sur le pont ; le percuteur ayant heurté tin obstacle, le cône de charge fit explosion et le bâtiment ayant été coupé en deux, se perdit avec une partie de son équipage. Comme si, véritablement, le navire devait partager le destin tragique et la gloire éphémère de celui dont il portait si dignement le nom.
Puisqu'il ne reste rien du contre-torpilleur Maillé' Brézé, essayons d'un pèlerinage à Milly pour retrouver un souvenir de notre héros : « Lorsqu'on a franchi à Gennes, pour gagner le plateau de Doué, cette ligne de coteaux abrupts qui, de Saumur au Thoureil, longe la rive gauche de la Loire, on voit se dérouler à l'infini en vagues ondulations, des bois et des landes, relevés çà et là de rares bouquets de pins et de bouleaux posés mélancoliquement sur les hauteurs de ce pays sauvage. Après sept kilomètres de marche, à un brusque détour, apparaît tout à coup un étroit vallon au fond duquel est blotti, comme dans un nid, un village dominé par quelques tours en ruines et protégé par une église étroite, curieuse, enchevêtrée dans des restes de remparts que de grands arbres couvrent d'ombre. »
[C'est en ces termes que VEcho de Milly décrit ce village perdu à sept kilomètres du fleuve. Il se trouve sur une petite rivière, le Meugnon, qui baignait autrefois les murs du château féodal, au milieu d'une foBêt immense que le maréchal aimait jadis à parcourir avec sa meute. Si près des grands châteaux de la Loire, on se croirait au bout du monde à Milly. Il ne reste rien ou presque plus rien du château. Les arbres du parc ont été abattus en 1900, mais les taillis et les futaies vigoureuses commencent à repousser.
Voici l'église romane de Milly qui date du xii® siècle. Sous le chœur de cette église, a été creusé en 1552 par
Guy de Maillé, seigneur -de Milly, un caveau seigneurial où a été enseveli entre autres Armand^ Ce tombeau est disparu depuis 1793. » Le caveau se trouve près de l'abside. Un escalier recouvert d'une 4alle y conduit. Le caveau s'étend sous le côté droit dij choeur. L'excellent curé de Milly, Fabbé H. SouiUet, nous explique : Le tombeau d'Armand a été démoli et piUé à la révolution. J'ai fait ouvrir le caveau des ' seigneurs de Milly le 24 jîpivier 1927. Je Tai trouvé dans l'état que les archives (peu précise? il est vrai) me le laissaient prévoir, à peine quelques ossements. La belle plaque de marbre qui surmontait le mausolée d'Armand est disparue depuis longtemps et toutes les recherches faites par n\oi en vue de la retrouver sont restées vaines. J'ai cependant retrouvé dans une vieille correspondance d'un, curé de Milly d^ avant la révolution le texte de l'épitaphe qui couvrait cette plaque, épitaphe due à Benserade, ami d^ maréchal et de son fils Armand. La voici : '
Brézé fut V ornement de la tern et des Ilots,
Pour lui bâtir un lieu digne de son repos
Il en devait coûter à VÉtat quelques sommes^
Puisque c'est pour VÉtat que mourut ce héros!
Nul marbre cependant n'en forme ici ses os^
Il ne brille non plus que le moindre dçs hommes.
grandeurs qu' êtes- vous? Et qu'est-ce que nous sommes?
Hélas ! le poète ne pensait pas si bien dire I Quelque^ ossements mélangés à la poussière de ses anpêtres, voilà tout ce qui reste de l'illustre souvenir de Jean Armand, marquis de Brézé, duc de Fronsac, général des galères et grand amiral de France I Puisse cet ouvrage le faire revivre un instant aux yeux de nosi lecteurs.