‹ Maillé-BrézéChapitre 39 sur 44 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Orbitello, 14 juin 1646.

Brézé meurt en héros sur le pont du Grand Saint-Louis. — Désastreuses conséquences de cet événement. -^ Du Dognon fuit le champ de bataille.

Telle fut l'opération du débarquement. Maig le siège allait ^'éterniser dans les contre-escarpes, les demi-lunes et les tranchées de circonvallation. Si bien qu'au début de juin, les galères de Naples, de Sicile et d'Espagne, les galions de la flotte d'argent et l'escadre de Dunjcerque opèrent leurs concentrations et mettent le duo de Brézé en état d'infériorité numérique, soit 24 vaisseaux, 30 galères, 8 brûlots, 4 flûtes contre 25 vaisseaux, 20 galères, 10 brûlots, 4 flûtes (Vieilles archives de la Guerre, vol. 99, p. 110). Brézé dispose donc de 10 galères de moins que Miguel ie Noronha de Linharès.

A cette déficience de dix unités à rames, se fut ajoutée une faiblesse combattive sans la fermeté de M. de Brézé. Avant l'appareillage, en effet, ces messieurs des galères, obéissant aux ordres de leur généralenfant, poussé lui-même par son père, le sieur de Pontcourlay, avaient essayé de soutenir la vieille théorie de leur indépendance vis-à-vis des vaisseaux. Le grand amiral avait tôt fait de les faire rentrer dans le rang. Il en rendait compte le 22 avril 1646, en rade de Toulon, par une lettre à Mazarin où il se plaignait

que a messieurs des galères, roides en toutes choses », eussent essayé de se « soustraire dans l'armée à l'obéissance de celuy qui en est lieutenant général en titre «ous la simple commission de M. de Richelieu ». Les querelles de famille continuaient et tous les héritiers du cardinal plaidaient alors en justice l'un contre l'autre.

Quoiqu'il en soit, il est dit dans la Gazette de France 1646, page 513, que le 14 juin, à l'aube, Linharès, avec toute sa flottille, est signalé dans le nord du Monte- Argentaro, voguant grand largue vers la rade d'Orbitello. Depuis le début du mois, Brézé faisait la navette entre la terre et le vaisseau-amiral, occupé de pousser les travaux de siège et de maintenir en mains son armée navale. L'aube qui éclairait la flotte de Miguel de Noronha de Linharès était la dernière que notre héros dût contempler.

Pour ne pas être surpris au mouillage, il avait, en hâte, rassemblé ses vaisseaux et donné l'ordre aux galères de les prendre en remorque. Notre armée avait contourné le massif du mont Argentaro et était parvenue, vers 4 heures du matin, à la pointe de l'île Giglio, quand elle prit sa formation de combat. Superstitieux comme l'étaient tous les soldats de cette époque et ayant le pressentiment de sa fin prochaine, l'amiral n'en avait pas moins choisi, comme toujours, le poste le plus exposé.

Il avait divisé son armée en trois escadres de six vaisseaux, s' avançant chacun en ligne de file à la remorque d'une galère. Au centre, la première escadre avec le pavillon de l'amiral sur le Grand Saint-Louis remorqué par Vincheguerre. A bâbord et tribord, l'encadrant étroitement, son fidèle ami le vice-amiral Louis de Foucauld, comte du Dognon, sur la Lune et le contre-amiral de Montigny sur le Soleil, Entre cette Lune et ce Soleil, Jean Armand de Maillé-Brézé s'apprêtait à mourir. Toute l'armée connaissait la prédiction, toute l'armée avait les yeux sur lui. Raison

de plus pour marcher ci;^nement à F ennemi. Pour compléter la formation, six bâtiments , de Montade avaient été placés en réserve à l'arrière-garde.

Les deux flottes de France et d'Espagne marchaient l'une contre l'autre, hâlées par leur chiourme. On entendait les sifflets stridents des comités dont les trilles accompagnaient les claquements secs des fouets des sous-comites et les hans gutturaux des forçats dont les lourds avirons résonnaient d'un rythme sauvage sur les bordages de chêne à chaque effort régulier de la palamante. Spectacle d'une grandeur inouïe, musique étonnante de poésie militaire pour rehausser le cortège de M. le grand amiral de France marchant vers son destin.

La manœuvre de l'ennemi se dessine. A la remorque des galères de Naples et de Sicile, le Santiago de Diaz Pimienta, que nous appelons Pimentel, et le Trinidad de Pablo de Contreras, suivis de leurs galions de fort tonnage, vont nous attaquer de front. Les Dunkerqupis, de notre vieille connaissance Josse Peeters, vont essayer de nous tourner.

Brézé ne se laisse pas émouvoir ; il fonce sur Pimienta avec le Grand Saint-Louis et lui envoie une terrible bordée qui lui coupe son mât de hune, lequel tombe à la mer avec le grand pavillon d'Espagne. Le Santiago vire de bord à la remorque de la capitane de Linharès, protégé par la division Contreras. Ce fut une canonnade éperdue entre les deux armées. Le chevalier Paul, sur le Grand Anglais^ écrase la capitane de Naples et deux frégates. Une autre frégate, cernée par le Mazarin, capitaine de Bandol et trois de nos vaisseaux, se fait sauter. La mêlée devient générale. On ne s'y reconnaît plus au milieu de la fumée. Un de nos vaisseaux n'a pas reçu moins de deux cents boulets dans sa coque; il est toujours en ligne malgré tout. Dans la batterie du vaisseau-amiral, une pièce a « crevé », néanmoins nous ne comptons en tout guère plus d'une quarantaine de morts et de blessés, tandis

224 MAILLÉ-BRÉ2ié

que l'ennemi « obligé de se retirer, laissait le champ de bataille sanglant et couvert d'horribles débris (1). »

Il est 9 heures du matin. Une fois de plus, le succès se dessine en notre faveur et Brézé, Cet enfant chéri de la victoire, peut croire le sort conjuré. Il venait de se porter à l'avant pour donner M-même ses ordres au commandeur de Vincheguerre au sujet de la remorque, quand, en traversant le pont de caillebotis qui courent entre les gaillards d'arrière et d' avant ^ c'est-à-dire la partie la plus périlleuse, un boulet le coupe en deux et jette les débris de'son cadavre, ruisselant de sang, entre les bras de. son écuyer Fontènelle et du lieUtentot de ses gardes Villeneuve. Le même boulet fatal enlevait la tête de son domestique avant de s'encastrer dans le grand mât.

La prédiction de la chiromancienne venait de s'accomplir, mais il était facile de faire parler l'avenir de ce chef qui s'exposait à chaque bataille. Tôt oïl tard, la mort devait prendre sa revanche sur lui. Ainsi périt à vingt-sept ans un des plus grands personnages du royaume, héros de six campagnes et de trois grandes victoires navales. Le boulet qui l'avait atteint emportait avec lui l'œuvre de Richelieu. Grâce à ce successeur clairvoyant et fidèle de la politique du grand cardinal, la marine avait « couru sur son erre » pour employer une terminologie appropriée. C'en était dorénavant fini de l'unité de commandement, de la belle ordonnance de la flotte I

On s'en aperçut tout de suite. La mort de M. le grand amiral, qui avait été tué sur le coup, avait été si brusque qu'elle avait produit un mouvement de stupeur dans l'armée, tant Armand de Brézé y était aimé et tant les équipages avaient coutume de se voir guider par lui vers la victoire. Il en était résulté un flottement dans les rangs des divisions. MM. de Gruzet et des Forgettes, capitaine de pavillon et sergent de

(1) Jal.

LA DERNÎÊftE VÎCtOîftE NAVALE 225

bataille, avaient un instant asBumé le oommandemeùt jusqu'à ce que la disparition de Famiralissime eût été communiquée à tous les vaisseaux. Le pavillon revenait alors de droit au vice-amiral comte du Dognon qui ne poursuivit pas l'ennemi et n'eut rien de plus , pressé que de prévenir le prince Thomas de Savoie qu'il appareillait dans la nuit pour gagner le vent; En fait, on ne le revit plus. Avec tous ses vaisseaux, il abandonna froidement le corps expéditionnaire potir rallier Toulon et Marseille.

Cet abandon de poste faiUit coûter très cher au commandeur des Gouttes qui amenait quatre vaisseaux avec des vivres pour les débarquer à Talamone. Ignorant la mort de Bré^é, étant à cent lieues de se douter de la retraite du vice-amiral de Dognon, il eût été certainement écrasé par les Espagnols sans sa présence d'esprit. Étant tombé au milieu d'eux pendant la nuit, il sut leur donner le change et mouiller dans la rade qui lui avait été assignée.

Par contre, les galères de Naples pourchassaient nos vaisseaux, notamment le Grimaldi et le Saint- Dominique qui fut*ent perdus. Elles nous brûlèrent soixante-dix tartanes chrgées de vivres. Toutefois, lès sages dispositions prises à terre par le duc de Brézé nous avaient permis d'infliger, le 29 juin, une défaite sanglante aux Espagnols. La flotte de Pimienta reprit la route de ses ports d'armement après être restée maîtresse de la mer pendant plus d'un mois. Mais elle en -avait tellement perdu l'habitude qu'elle ne sut pas tirer parti de la mort du duô de Brézé qui était polir nous une véritable catastrophe. Cela valut à tous les amiraux de la flotte d'Espagne d'être relevés de leur commandement. N'empêche, malheureusement, que Thomas de Savoie dut évacuer le 18 juillet Orbitello et le massif d'Argentaro. Au lieu d'une victoire qu'on attendait, c'était une défaite que provoquait la disparition de notre grand amiral.

Celui qui avait si bien préparé cette victoire,

dont nul ne devait recueillir les fruits, le vaillant duc de Brézé, âgé seulement de vingt-sept ans, avait justifié la confiance qu'avait mise en lui le cardinal de Richelieu, son oncle. Quand la nouvelle de la mort du grand maître de la navigation arriva à Paris, elle produisit une impression douloureuse. On aime les héros jeunes. Il fallait pourvoir tout de suite l'armée navale d'un chef qui eût sur elle l'autorité d'un mérite reconnu ; Mazarin désigna, le 29 juin 1646, le grand prieur d'Aiîvergne, commandeur des Gouttes, pour ce commandement (Vieilles archives de la Guerre, vol. 3 786, p. 236). A défaut d'un remplaçant digne d'un rang aussi illustre, on donnait comme successeur au duc de Brézé le plus ancien capitaine*, celui-là même qui lui avait appris son métier de marin.

Cela résolvait momentanément le prolilème du commandement de l'armée. Il restait à pourvoir à la Grande Maîtrise de la Navigation, la plus grande charge du royaume, la plus lucrative et la seule survivance des anciens emplois des grands officiers de la couronne. Comme Richelieu, le cardinal Mazarin prétendait avoir le gouvernement absolu de la marine. Il y avait plus d'un aspirant à la charge de Grand Maître; tous les grands du royaume s'y croyaient des droits. Au moment où Richelieu mourut, nous savons qxie le parti des importants voulut en déposséder le duc de Brézé, mais la régente ne céda pas sur ce point aux prétentions de la maison de Vendôme. Elles se firent •" jour de nouveau lorsque fut connu à Paris l'événement du 14 juin. De son côté, le prince de Condé, averti par le comte d'Alais gouverneur de Provence, avant que la reine en eût été instruite, de la mort de M. de Brézé, vint en hâte de Saint-Maur au Louvre et demanda pour le duc d'Enghien l'amirauté et Brouage {Journal d'Olivier d'Ormesson). Mazarin laissa crier les Condé, les Vendôme, le contrôleur général d'Émery, le maréchal d'Estrées, M. Beautru et tous ceux qui avaient pris parti pour M. de Condé et pria qui?... la

reine I de se charger de la Grande Maîtrise de la Navigation. Voilà tout ce que l'Italien astucieux avait trouvé pour évincer de la charge les Vendôme et le vainqueur de Rocroy. Cette décision ne fut d' ailleurs, pas étrangère à la révolte de la Fronde dans laquelle, nous le savons, Condé joua un si grand rôle.

A constater le trouble que son décès avait apporté, non seulement dans les affaires' de l'armée navale, mai& dans la politique étrangère et intérieure de la France, on mesurait toute l'étendue d'une telle perte. Oui, la marine de Richelieu était bien morte. Sous le grand cardinal, du Dognon eût été interné à Pignerol^ à moins qu'il n'eût eu le cou coupé. Mazarin le laissa se retirer tranquillement dans son gouvernement de Brouage dont il exerçait la lieutenance au nom du duc de Brézé.

On a beaucoup discuté le point de savoir pourquoi ' Louis de Foucauld avait déserté le champ de bataille. Ce ne fut certainement pas par manque de courage, car sa bravoure était reconnue. Fut-ce par incapacité ou parce qu'il craignait de conduire sa flotte à un désastre, faute de pouvoir imposer son autorité aux capitaines? C'est la solution que nous adoptons pour notre/ part. Nous pensons niême qu'après le flottement que l'on constatait dans l'armée, la décision du vice- , amiral était sage. En outre, il semble d'ores et déjà que le comte du Dognon envisageait de se retrancher dans les « Isles et Tours » d'Aunis pour y tenir tête à Mazarin. En tout état de cause il ne lui restait plus qu'à pleurer son ami, haut et puissant seigneur de Maillé et Brézé, mort dans une apothéose de gloire.

On ne le verrait plus promener dans la cour du Louvre sa belle perruque bouclée que, par un trait de modestie charmante, il tenait découverte pour s'éviter de faire remarquer à quiconque qu'on ne devait point se couvrir devant lui. On ne le verrait plus siéger timidement à la cour des Pairs, pas si timide cependant qu'il ne brisât les cabales qui

228 MAILLÉ-BRÉÉÉ

s'opposaient à ses desseins et ne rappelât à l'Ordre ces Messieurs des galères « roides en toutes chosfes ». C'est dans son escadre qtie son absence devait surtout se faire ^sentir. Là, il était à son aisB quand il commandait aux coitiites la « vogue à passer le banc », criait au commandeur de Vincheguerre de dxoquer la remorque du Grand Saint-Louis ou faisait hisser le grand étendard.

Jamais plus pure figure ne s'imposa dans notre marine. Il rappelle, avons-nous dit, Gaston de Foi* par son commandement et sa jeunesse victorieuse mais éphémère. Il nous fait aussi souvenir de Bayard par la grandeur de son esprit chevaleresque, par sa fidélité, sa piété filiale et son courage surhumain. L'un et l'autre devaient mourir pour leur patrie et pour leur roi ; celui-ci avait eu la honte de renier le connétable de Bourbon, celui-là n'eut pas heureusement à connaître la trahison du grand Gondé, son beau-frère* Bien des côtés de leur caractère, bien des aspects de leur vie rapprochent ces deux « chevaliers ». Hélas I le nôtre n'eut pas la chance d'avoir comme panégyriste le « loyal serviteur ». Et quand on transporta au château de Milly les restes mortels et déchiquetés de notre héros, ceux qui, dans notre pays, étaient soucieux de la réputation de notre marine et de notre commerce sur mer, sentirent que le neveu de RicheUeu enterrait avec lui dans la terre d'Anjou des cendres glorieuses.

Page 1