‹ Maïmonide (volume 2)Chapitre 1 sur 94 · AVANT-PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT-PROPOS

sa métaphysique, malgré (intéressantes études de Salomon Mainion. Joël, Adoli)he Franck. David Kaufmann. M. Friediaender, n"a pas encore été Tohjet d'une exposition détaillée et systématique, qui coordonnât les ditTérentes questions ressortissant à la philosophie première. Le travail que nous otlVons tend à combler, dans une certaine mesure, cette regrettable lacune. Il voudrait contribuer à mieux faire connaître la partie essentielle de lœuvre du grand théologien juif.

INTRODUCTION

INTRODUCTION

Les écrits où Maïmonide (') aborde les questions métaphysiques sont :

Les Schemonéh Peraqim, « Huit chapitres », introduction au commentaire sur la mischna d'Abolh ;

U Introduction à la section de Zeraïni ;

Le Commentaire sur le A'* chapitre du traité de Sanhédrin ;

Le Séfer ha-Madda, « Livre de la Science », premier livre du Mischnéh-Torah :

Le Maamar 'Tehiath ha-Méthim, « Traité de la résurrection des morts » ;

I. Aboii Iinram (= Amram) Mousa ben Maimoun ibn Abd Allah ou Obeid Allah (serviteur de Dieu), .Moïse b. Maïnion, Maimonide, ou encore Rarabam (abbréviatiou par initiales de iJabbi .Vosché &. 3/ainion) naquit le 3o mars ii35 à Cordoue. Après un séjour à Fez, il se rendit eu Palestine, puis se hxa à Foslat près du Caire. Il mourut le i3 décembre 1204.

Ses ouvrages sont: Maamar ha-Ibboiir (ii38), traité sur le calendrier hébreu.

Millàth Higgayôn (iiSy), écrit sur la Logique.

Igghéret ha-Schemad (1160), lettre sur l'apostasie.

Maamar Qiddoiisch ha-Schém (1160), essai sur la sanctification de Dieu.

SlradJ (Luminaire; (1168), commentaire sur la Mischna.

Igghàreth Té rnan {11-2), épître au Yémen, sur la religion dTsraêl et sur le messianisme.

Mischnch Torah (Répétition de la Loi) ou i'ad ha- 'Hazaqah (Main fortes

4 INTRODUCTION

Le Maaiiiav ha-Yihoiid, « Dissertation sur Tunité de Dieu » :

Le Dalalât al-Haj'irin, en hébreu More Xehoiikim, « Guide des égart3s » (').

Ce dernier écrit est le principal ouvrage philosophique et le chef-d'œuvre de Maïmonide. C'est cet ouvrage que nous utiliserons presque exclusivement pour reconstruire la d(jctrine métaphysique du grand docteur juif.

Nous disons : « reconstruire ». Maïmonide, en efTet, dans son Guide n"a pas pour objet détablir une philosophie sous forme de système (■). Le Guide s'adresse à un public tout particulier, l'auteur prend soin de nous en avertir dans son Introduction. A plusieurs reprises et avec insistance il déclare que son ouvrage n'a pas été composé pour le commun des hommes, mais pour des esprits instruits déjà dans les sciences et la philosophie ('),

(1180), codification de la législation et de la religion juive, tant biblique que rabbinique.

Si-fer ha-Miçvoth (date indéterminée), livre des préceptes mosaïques.

More Xeboukim (Guide des égarés) (1190), grand ouvrage philosophique.

Maamar Tc'hyath ha-Méthim (1191), traité de la résurrection des morts.

Igghéreth le-'Hakmé Marsilia (1194), lettre aux docteurs de Marseille sur l'astrologie.

Maamar ha-Yi'houd, traité sur l'unité de Dieu (date et authenticité incertaines).

Les consultations et lettres de Maïmonide ont été réunies dans les recueils PeC-r ha-Dôr et Kôhéç Teschoabôlh ha-Rambam.

1. Le Guide est écrit en arabe. Munk en a publié pour la première fois l'original et il Ta accompagné d'une traduction française (3 volumes, Paris, 1856-1860). C'est l'édition de Munk que nous avons eu constamment sous les yeux.

2. Cf. IL ch. 2, p. 49: « Sache que, dans ce traité, je n'ai pas eu pour but de composer un ouvrage sur la physique, pas plus que sur la métaphysique— Il ne faut pas que tu croies un seul instant que j'ai eu uniquement pour but d'examiner ces sujets philosophiques, attendu qu'ils ont été traités dans beaucoup de livres, et l'on en a, pour la plupart, démontré la vérité J'ai seulement pour but de rapporter ce dont l'intelligence peut servir à éclaircir certaines obscurités de la Loi ».

3. Voir par exemple IL p. 23 : « Je t'ai déjà fait savoir que j'ai pour but, dans ce traité, non pas d'y transcrire les livres des philosophes, mais d'y rapporter les propositions nécessaires à notre sujet. » Cf. II, ch. 14, p. 114.

INTRODUCTION

qui se trouvent embarrassés par le sens littéral de la Bible, qui sont tiraillés entre les exigences de la spéculation libre et les affirmations de la foi courante. « Dans le présent traité, dit-il (p. i6), je m'adresse à celui qui a étudié la philosophie et acquis des sciences véritables, mais qui, croyant aux choses religieuses, est troublé au sujet de leur sens, à l'éijard duquel les noms obscurs et les allégories le laissent dans l'incertitude ». De là le titre du traité qui s'offre comme un u Guide » des « indécis », des « perplexes », des « égarés ». Le Guide est donc essentiellement une œuvre théologique (') qui a pour objet d'accorder le judaïsme avec la philosophie d'alors, c'està-dire avec le péripatétisme néo-platonisant des philosophes arabes.

Il est de toute importance de ne pas perdre de vue l'angle sous lequel notre docteur s'est placé, si l'on ne veut point trahir ses intentions et faire tort à sa réputation si méritée de penseur systématique qui saisit son sujet de haut, maîtrise la multiplicité des détails, ordonne le chaos des faits et des idées dans une exposition serrée, la plus propre à mettre en lumière les vérités qu'il s'ao^it d'établir. Lorsqu'on ouvre le Guide on est surpris de / l'apparent désordre qui y règne. L'ouvrage débute par des o])servations exégétiques. On nous parle de la nature de Dieu et après seulement on s'efl'orce de démonti-er son existence (')! Cependant, si l'on se rend compte du biais

1. Cf. Introduction et II, ch. 2, p. 5o : « Toutes les fois que. dans un chapitre quelconque, tu me verras aborder l'explication dun sujet déjà démontré soit en ph.vsique soit en métaphysique, tu sauras que ce sujet est nécessairement une clé pour comprendre une certaine matière des livres prophétiques, je veux dire de leurs allégories et de leurs mystères, et que je l'ai mentionné comme étant utile pour l'explication d'un principe relatif au prophetisme ou a une opinion vraie quelconque qu'on doit admettre dans les croyances religieuses ».

2. Déjà Isaac Abravanel (i43--i5oS). dans ses Scheéloth (éd Venise, i5;4, p. 21"), demande pourquoi la théorie des attributs est exposée avant celle de l'existence de l'unité et de la spiritualité de Dieu.

La question des attributs de Dieu était une des plus agitées parmi les

IXTRODUCTIOX

SOUS lequel Maïmonide a envisagé le problème, on constate que ce désordre est souvent savant et habile et qu'une méthode ingénieuse préside à la composition du Guide Q). Comme on Ta indiqué plus haut. l'ouvrage s'adresse à des esprits cultivés, d'éducation philosophique, qui n'arrivent pas à concilier leurs spéculations avec les assertions scripturaires. Ce qui forme la grande pierre d'achoppement, ce sont les textes bibliques dans leur littéralité. Ces textes semblent contredire les conclusions de la raison.

Or Maïmonide part de cette idée qu'entre le judaïsme révélé et la philosophie (c'est-à-dire le péripatétisme), il n'y a pas opposition, mais qu'au fond ils s'identifient, L'Ecriture et la raison sont également d'origine divine, par conséquent leurs enseignements doivent concorder. La philosophie fournit des démonstrations pour les vérités intellectuelles que nous avons traditionnellement apprises par la Doctrine, la philosophie consiste à confirmer les vérités de l'Ecriture au moyen de la spéculation vraie (").

Il convient donc avant tout d'harmoniser les données bibliques avec les résultats de la spéculation, de montrer que l'opposition entre le texte scripturaire et la pensée philosophique est purement superficielle, qu'elle dispa-

docteurs musulmans et juifs ; cf. Pococke, Spec. hist. arab., p. 214 et suiv. Elle avait été soulevée par le néo-platonisme ; cf. Plotin. Enn., VI, 8, 8.

1. Maïmonide nous prévient qu'il ne prétend donner que les premiers éléments ; et ces éléments, il ne les range point par ordre et d'une manière suivie, au contraire, il les présente disséminés et mêlés à d'autres objets Il entend seulement ouvrir une vue sur les questions dernières et non pas en traiter ex professa. Pour bien comprendre son ouvrag-e, nous dit-il encore, il faut combiner les chapitres les uns avec les autres Rien n'est livré au hasard, mais tout est écrit avec exactitude et précision. Voir Introduction ; I, ch. 8, p. 53; ch. i-, p. 6; et suiv. ; cf. Kobèç, II, io>,

2. Cf. III, ch. 54, p. 45s et suiv.. .Maïmonide ne veut point d'une foi aveugle et purement verbale. « La croyance, dit-il, n'est pas quelque chose qu'on prononce seulement de bouche, mais elle doit être conçue dans l'âme avec la conviction qu'elle est telle qu'on la conçoit », Guide, I, ch. 5o, p. 1:9.

INTRODUCTION

raît dès qu'on saisit le sens profond, ésoténque, de la parole sacrée ('), Il faut savoir, en eflet, que les prophètes et les docteurs (*) se sont exprimés sous le voile d"énigmes et d'allégories. Il a existé autrefois au sein d'Israël une interprétation philosophique de la Bible qu'on se transmettait oralement, mais qui a subi de grands dommages du fait des circonstances historiques ('). Certaines de ces explications ont été conservées dans la Hagada (partie non normative) du Talmud et du Midrasch sous forme de symboles ("*). D'ailleurs, on retrouve les mêmes vérités dans les philosophies étrangères, dont les plus anciens représentants puisèrent aux sources juives {'). La foi d'Israël et la philosophie grecque coïncident donc tant au point de vue historique qu'au point de vue dogmatique.

Le principal eflbrt devra par conséquent porter sur l'explication des noms homonymes et des symboles. Cette interprétation sera « une clé pour entrer dans les lieux dont les portes sont fermées ». Grâce à l'interprétation allégorique qui, chez Maïmonide. devient un hardi procédé d'exégèse rationnelle, l'accord entre la religion et la philosophie sera rétabli ; et lumière et confiance seront rendues aux perplexes et aux égarés (^).

Ainsi, par le moyen de son interprétation, Maïmonide

1. L'Ecriture n'emploie pas le langaare philosophique, mais populaire, car elle s'adresse à tout le peuple, aux femmes, aux enfants : cf. I, ch. 26, p. 88, ch. 33, p. 114 et suiv., ch. 40, p. i56 et suiv. ; II. ch. 4r. p. 356 et suiv., etc.

2. Maïmonide applique ég'alement sa méthode aux expressions et sentences talmudiques.

3. Guide, I, ch. ;o ; II, ch. 11 et 29 : Commentaire sur Herakoth, 9, 5.

4. Guide, 1, ch. 40, p. i65 et suiv. ; III. ch. 43, p. 345 et suiv.

5 On sait que cette idée était communément reçue chez les Juifs alexandrins et les pères de l'Eg-lise.

6. Son exégèse se rapproche de l'allégorie alexandrine, non pas qu'elle ait été déterminée par celle-ci, mais elle a été suscitée par les mêmes circonstances. Les Arabes interprétaient allégoriqueraent le Coran, comme d'ailleurs certains rahbins avaient déjà fait la Bible. Le caraïte Benjamin Nahavendi (ix^ siècle) semble avoir été le premier juif qui ait systématiquement appliqué la méthode arabe de Tallégorie pour concilier la foi avec la philosophie. — Il ne serait pas exact d'assimiler complètement

O INTRODUCTION

introduit les idées péripatéticiennes dans l'Ecriture, aristotélise la Bible et fait de la théologie Vancilla philosophiae.

Le Guide comprend trois parties. La première partie est propédeutique, elle enseigne le moyen d'écarter l'anthropomorphisme et de pénétrer dans le sens profond de la pensée biblique. Maïmonide combat l'anthropomorphisme sous toutes ses formes aussi bien le vulgaire qui consiste à prendre à la lettre les images dont se servent les écrivains sacrés que le philosophique qui admet dans la divinité des attributs positifs et ainsi ébranle le dogme de l'unité. Puis il s'attaque à la doctrine des Motécallim (') qui, altérant les lois de la nature, compromettent les vérités religieuses qu'ils s'efforcent d'établir.

Dans la deuxième partie, Maïmonide passe de la démonstration indirecte et négative à la démonstration directe et positive. S'appuyant sur 26 propositions péripatéticiennes, il prouve l'existence, l'unité et la spiritualité de Dieu. Puis il donne sa conception de l'univers. Il se rallie à Aristote, sauf en ce qui concerne l'origine du monde. Il critique la théorie de l'éternité et s'etlorce de montrer que la doctrine juive de la création ex nihilo, sans qu'elle puisse être établie en certitude, n'est pas en contradiction avec la spéculation philosophique, bien mieux qu'elle est moins invraisemblable que l'hypothèse d'Aristote. De plus, la doctrine de la création peut seule y s'accorder avec la révélation, les miracles et la prophétie, dont Maïmonide traite ensuite en détail. La troisième partie débute par une interprétation de la

l'interprétation de Maïmonide à celle de Pliilon. Le philosophe alexandrin pousse l'allég'orie à ses extrêmes conséquences, il allégorise les personnes et les événements. La méthode de Maïmonide, par contre, est d'ordre philologique : elle compare les synonymes, prétend en tixer la signification précise et distinguer les nuances. Ce qui ne veut pas dire que Maïmonide ne sollicite pas les termes dans le sens de ses conceptions personnelles. I. Voir plus loin le chapitre sur l'Existence de Dieu.

INTRODUCTION

vision d'Ezéchiel qui devient une théorie cosmologique. Puis l'auteur agite le problème du mal, de la finalité du monde et de la Providence. Il aborde ensuite l'explication rationnelle des prescriptions religieuses, « l'Esprit des lois de l'Ancienne Alliance » , suivant l'expression d'Adolphe Franck. Mais l'observation des pi^atiques n'est pas le but suprême de nos efforts, elle n'est qu'un moyen et une préparation ; le dernier terme c'est la connaissance métaphysique. Avec cette connaissance nous nous élevons à la perfection, et, par là même, nous nous assurons la béatitude et l'immortalité.

En définitive, le Guide, par une hem-euse conciliation des doctrines révélées avec les enseignements du péripatétisme arabe, prétend nous conduire à la vraie et suprême science, et ainsi nous identifier avec l'intellect agent dans la plénitude de l'être et du connaître.

A quelles sources Maïmonide a-t-il puisé pour établir sa doctrine ?

Il y a d'abord la littérature judaïque : Bible, Talmud, Midraschim ('), Gheonim ('-), théologiens rabbanites et caraïtes ('), que Maïmonide approfondit dans la mesure où les différents écrits lui furent accessibles (cf. Guide, I, ch. 7i;III, ch. i:)C).

1. Talmud et .Midraschim composent la loi orale ou traditionnelle et rapportent les explications et les controverses rabbiniques. Les Midraschim sont des interprétations homilétiques qui suivent le texte biblique, le Talmud est un recueil de traites qui portent sur les sujets les plus variés .

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