‹ Maïmonide (volume 2)Chapitre 57 sur 94 · I. Guide, III, ch. 19, p. i4i. — a- Ib.. ch · texte numérisé non relu

I. Guide, III, ch. 19, p. i4i. — a- Ib.. ch

Ce qui parait plus difficile, c'est que la science divine embi-asse Tinfîni. Pour éviter cette difficulté, on a soutenu que la science divine ne porte directement que sur le permanent, c'est-à-dire sur les individus du monde supérieur et sur les espèces du monde sublunaire. Mais d'autres ont objecté que cette opinion n'exclut point la multiplicité de la science divine, et ils ont abouti à cette conclusion que Dieu ne connaît que sa propre essence.

Pour ma part, dit Maïmonide. je pense que la cause de tous ces embarras réside dans le fait d'avoir établi un rapport entre notre science et celle de Dieu. Dire, comme les philosophes, que nos intelligences sont incapables de comprendre l'essence divine, c'est déclarer par là même qu'elles sont incapables de concevoir comment il a connaissance des choses. Cette connaissance n'est pas la même que la nôtre, pour que nous la puissions juger par analogie. Il n'y a là qu'homou}"mie. communauté de noms, mais nul rapport véritable.

En ce qui regarde la question du possible, le fait pour Dieu de savoir qu'un être possible quelconque arrivera à l'existence ne fait aucunement sortir cet être possible de la nature du. possible. La connaissance anticipée des futurs contingents n'exige pas que l'un d'entre eux se réalise nécessairement. Toute la législation sacrée implique le principe que la prescience divine ne fait pas soi'tir le possible de sa nature.

La science de Dieu diffère de la nôtre : i" en ce que cette science qui est une embrasse une multitude d'objets d'espèces diU'érentes ; 2" en ce qu'elle porte sur ce qui n'est pas encore ; 3' en ce qu'elle s'attache à ce qui est infini : 4^ en ce qu'elle ne subit pas de changement par la perception des choses nouvellement survenues ; 5" en ce que la prescience divine ne fige pas pour ainsi dire l'un des deux cas possibles, bien que Dieu sache d'avance d'une manière précise lequel des deux se réalisera.

En résumé, de même que sans saisir la véritable essence de Dieu, nous savons pourtant que son être est le plus

parfait, qu'il n'est afTecté d'aucune imperfection, ni passion, ni modification, de même, sans comprendre ce que sa science est en réalité, puisqu'elle est son essence, nous savons pourtant qu'il ne peut lui survenir aucune science nouvelle, que sa science ne peut avoir ni multiplicité ni borne, que rien de ce qui est ne peut lui être inconnu, et que la connaissance qu'il a de ces choses laisse intacte leur nature, le possible conservant sa nature de possibilité. Que si l'on trouve du contradictoire dans ces propositions, c'est que nous en jugeons par notre science humaine qui n"a rien de commun avec la divine, si ce n'est le nom. Il en est de même pour les mots d" « intention » et de « providence ». Tous ces mots n'ont pas le même sens par rappox't à Dieu. Ce sont là des vérités qu'il convient de ne jamais oublier, sous peine de tomber dans d'inextricables dlïicultés et dans les plus graves erreurs (').

Il faut considérer qu'il y a une grande différence entre la connaissance que l'artiste possède de l'œuvre qu'il a élaborée et la connaissance qu'un autre possède de cette même œuvre (^). L'artiste n'a fait que réaliser une œuvre qui existait dans son idée et dont il avait d'avance une connaissance exacte. Mais pour tout autre qui contemple cette œuvre la science suit l'exécution. Il en est ainsi de notre science humaine et de la science de Dieu par rapport à l'univers. Ce que nous savons, nous le tenons de la contemplation des êtres : aussi notre science ne s'étendelle point sur le futur ni sm' l'infini : nos connaissances se renouvellent et se multiplient à mesure que nousacquérons plus d'expérience. Pour Dieu, par contre, ce n'est pas des choses que lui vient la connaissance qu'il en a ; les choses dépendent de sa science qui les a précédées et établies telles qu'elles sont. Pour Dieu donc il n'y a pas de science multiple ni neuve. En connaissant toute la réa-

Page 1