‹ Maïmonide (volume 2)Chapitre 93 sur 94 · Guide, III, ch. 22. p · texte numérisé non relu

Guide, III, ch. 22. p

."j. Guide. II, ch. 27, p. 21)5; Mischné Torah, traité Teschonhi, VIII §S 1-3.

6. Voir sa Lettre d'adieux. Averroés professe la même doctrine: Albert le Grand séléve contre elle: cf. Guide. I. p. 434, note 4.

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l'autre. I^lles ne se distin^ent qu"eri ce que telle est cause et telle autre elVet ('), Or ce qui survit de Zéid n"est ni la cause ni l'eflet de ce qui survit de Amr. Lame de Zéid et celle de Amr sont nécessairement unes par la forme. Ce qui est un par la forme ne reçoit la multiplicité que par la matière. Dès lors, les âmes, après la mort, forment un tout unique (').

1. Cf. Guide, II, Introd., p. i5 et i6; I, cli. 72, p. SjS: leçodé ha-Torah, II, §5.

2. Guide. I. ch. '4, p. 434- Sur Timmortalite. voir aussi Introduction au -Vs chap. de Sanhédrin, où Maïmonide traite le sujet d"une manière populaire.

Nous avons essayé de l'econstruire la doctrine métaphysique de Maïmonide. Cette doctrine peut se résumer ainsi :

L'existence de Dieu peut être démontrée. Elle ne peut l'être que par l'univers considéré dans son. ensemble. On admettra provisoirement l'éternité du monde pour donner à sa démonstration une base inébranlable. L'existence d'un principe suprême s'établit par la preuve du premier moteur et de l'être nécessaire.

De Dieu nous ne savons rien sinon qu'il est. nous i^orons le tout de son essence. Dès lors il faut rejeter tout attribut essentiel ou positif. On ne saurait admettre que deux sortes d'attributs : des attributs d'action, parce qu'ils se bornent à exprimer les manifestations de l'activité divine ; des attributs négatifs, parce qu'ils dégagent l'idée de Dieu des conceptions grossières. Il reste que Dieu est l'Unité immatérielle, simple, absolue.

Il y a un monde supérieur et un monde inférieur. Le monde supérieur est celui des Intelligences pures ou anges, des sphères et des astres, qui sont des êtres intelligents, libres et pérennels. Chaque sphère a pour principe une Intelligence pure. Il y a dix intelligences, la dixième est l'Intellect agent universel. Les sphères ont le désir de se rapprocher de Dieu ; c'est par l'attrait qu'il exerce sur elles que Dieu les met en mouvement. Contrairement à

Aristote. Maïmonide soutient que Dieu a créé les Intelligences, les astres et les sphères.

Le monde inférieur ou sublunaire est le monde de la matièi-e première qui se différencie en quatre éléments. Le centre de l'univers est la terre. Alors que les êtres du monde supérieur ne périssent point, dans le monde sublunaire seules les espèces demeurent, les individus disparaissent. L'homme est la créature la plus noble de ce bas monde, mais il n'est rien par rapport à l'immuable Tout.

On a admis provisoirement l'éternité du monde, afin de se servir des arguments péripatéticiens pour établir l'existence et l'unité de Dieu. Mais une fois la certitude acquise que Dieu existe et qu'il est l'Un immatériel et pur, on peut à l'aide des propositions même d' Aristote attaquer l'hypothèse d'un monde éternel et s'élever à l'idée d'un Dieu créateur. La création n'a rien d'impossible : même, elle est moins absurde que la théorie de l'éternité. Donc on tiendra que Dieu a créé le monde ex nihilo, d'autant plus qu'admettre la nécessité éternelle du monde ce serait saper la religion par la base, puisqu'il faudrait nier les miracles et la révélation. Quant à la perpétuité du monde, comme elle n'a rien qui soit contraire à la foi, on peut l'accepter.

Dieu est omniscient: il doit réunir en lui toutes les perfections, donc il ne peut rien ignorer. C'est par une connaissance unique qu'il connaît les phénomènes multiples et nombreux. Cette opinion assurément n'est pas sans paraître difïicile à notre entendement ; c'est que nous jugeons de sa science sut la notre. Nous devons croire que rien absolument n'échappe à Dieu, mais il nous est impossible de concevoir sa science.

Dieu est providence. C'est par l'épanchement qui découle de Dieu que tout existe et que tout se maintient. L'influx divin se communique aux Intelligences; celles-ci envoient leurs énergies aux sphères, qui à leur tour font part de leurs forces aux créatures. Dieu est transcendant.

et pourtant sa providence s'étend à tout. Œuvres et lois divines sont d'une extrême justice. Dans le monde sublunaire, la providence ne s'attache, en fait d'individus, qu'à ceux de la seule espèce humaine. Pour les autres espèces, l'individu en tant que tel est livré au hasard. La providence suit l'épanchement divin : providence et intelligence sont connexes. La providence protège l'individu humain à proportion de la perfection de cet individu.

Mais en face de la providence divine se dresse le problème du mal ! — Hé bien, en allant au fond des choses, nous nous persuadons que Dieu ne saurait être l'auteur direct du mal. Toutes ses actions sont purement bonnes, attendu qu'il ne produit que l'être et qu'Etre et Bien c'est tout un. Le mal est privation, il est inhérent à la nature de la matière. Le pessimisme est une erreur anthropocentrique : on juge de l'univers sur la nature humaine. Or l'homme n'est rien dans l'immense Tout. En réalité, l'existence est un grand bien et la plupart des maux sont dus à nos erreurs et à nos vices.

Le monde est l'œuvre d'un plan. Les opérations de la nature jusque dans leurs moindres détails sont sagement réglées. L'univers a donc un but. Le monde a été déterminé par la volonté divine suivant la loi de sa sagesse. Or volonté et sagesse composent l'essence divine. Par conséquent. Dieu est la fin dernière, la fin des fins. Dès l'instant qu'on admet qu'il y a un plan, on est fondé à croire que l'auteur du plan peut concevoir un autre des sein et moxlifier le cours de la nature. Nier le miracle, c'est nier la religion. INlais l'idée de changement répugne au concept du Dieu sage et immuable. On dira donc que Dieu a dès l'origine disposé la nature de telle sorte que dans telles circonstances données il pût se produire des phénomènes extraordinaires. Le miracle n'est point, par conséquent, l'effet d'une intervention particulière de la dtvinité, il rentre dans l'économie primitivement établie de l'univers.

Quant à l'homme, il est absolument libre, il n'y a par

rapport ù lui ni prédestination ni déterminisme. La prescience de Dieu n'empêche pas le libre arbitre, attendu que la connaissance des choses possibles n'exige pas nécessairement qu'elles se réalisent de Tune des manières possibles. Il dépend de nous de fortifier le lien qui nous rattache à Dieu, car il dépend de nous de solliciter l'épanchement de l'intellect universel. Nous remplissons notre destinée, quand nous réalisons notre essence qui est de posséder la connaissance intelhg-ible. Ainsi nous acquérons les vertus dianoétiques, nous nous élevons à la perfection suprême et nous nous assurons l'immortalité. L'intellect devenu en acte, l'intellect acquis, s'identifie à l'intellect agent universel. Seule l'àme des hommes d'élite obtient l'immortalité, les autres hommes sont voués à la destruction. Les âmes après la mort forment un tout unique.

Tel est, en bref, le système métaphysique de Maïmonide. Comment définir cette doctrine ? Elle prétend être un spiritualisme : elle affirme un Dieu transcendant, libre, créateur, providence, une àme immortelle. En réalité, elle nous offre un Dieu inconnaissable et indéterminé. Unité pure et ineffable, des lois naturelles inflexibles, une intelligence impersonnelle et la réabsorption de fàme individuelle. La doctrine de Maïmonide n'est pas non plus le pur rationalisme, puisqu'elle fait une part importante à cette force mystérieuse de l'épanchement divin et donc reçoit des éléments mystiques. Il n'en est pas moins vrai que pour Maïmonide la raison est la faculté maîtresse, puisqu'il soumet tout, même fEcriture, à sa juridiction, puisque à ses yeux le dernier terme de f activité et la suprême perfection c'est la connaissance intelligible, puisque seule la raison est immortelle. Xous croyons donc pouvoir définir sa doctrine : un rationalisme transcendant mêlé d'agnosticisme et de mysticisme.

Maïmonide est-il un penseur original? Non, sans doute,

si l'on entend par originalité invention d'idée neuve. Maïmonide, en effet, n'a apporté aucune de ces vues géniales qui découvrent à l'esprit des horizons ou des profondeurs jusqu'alors inaperçues. Il emprunte ses idées philosophiques aux commentateurs grecs et aux interprètes arabes d'Aristote. Cependant Maïmonide n'est pas un simple écho, ni un pur compilateur, ni un plus ou moins habile ajusteur. Maïmonide est personnel dans sa méthode d'abord : « Je n'ai pas appris d'un maître ce que j'en pense », dit-il {Guide, III, p. (5). Au moyen de l'interprétation allégorique, qui chez lui devient une exégèse rationnelle singulièi'ement hardie, il arrive à résoudre des difficultés en apparence invincibles et de la sorte à concilier le judaïsme avec la philosophie. Il est personnel dans la vigueur de sa critique, par exemple, du système des Motécallîm. Il est personnel aussi, en ce qu'il ne suit pas aveuglément les penseurs qu'il a pris pour guides ; il n'hésite pas à les combattre, quelquefois même il s'en sépare sur des questions de première importance, témoin son attitude envers Aristote qu'il déclare impeccable en physique, mais sujet à caution en métaphysique. D'une façon générale, Maïmonide ne se borne pas à reproduire simplement l'opinion d'autrui, il la repense et la fait sienne : il dégage avec force et pénétration les grands problèmes et il en poursuit la solution avec une logique serrée et systématique.

Dans tous les cas, au sein du judaïsme, il a fait œuvre de novateur. Rien ne le prouve mieux que les polémiques violentes dont le Guide fut l'occasion et l'objet. Nous n'avons pas à retracer l'histoire des luttes pour et contre Maïmonide. Nous nous bornerons à signaler les points de doctrine qu'on considérait comme particuliers à notre docteur et qui devaient exciter tant de colère chez certains rabbins. Ces points de doctinne sont les suivants :

1° On ne doit introduire en Dieu aucune espèce d'attribut positif.

a» La raison est le souverain critère, ce qu'elle réprouve ne saurait être enseigné par la religion. D"où sollicitation des textes au moyen de l'exégèse allégorique.

3° Au cas où Aristote eût établi démonstrativement que le monde est éternel, cette conception pouvait s'harmoniser avec l'Ecriture.

4° C'est la connaissance, et non point la pratique morale, qui assure l'immortalité.

5° L'homme supérieur jouit d'une providence spéciale. G^ La prophétie est un épanouissement naturel des facultés humaines. Elle a sa source dans l'opération universelle de l'intellect agent, foyer commun des intelligences. L'intervention de Dieu est purement négative, en ce sens qu'il ne fait qu'empêcher quelqu'un d'être prophète.

j° Toute révélation est pui-ement spirituelle et intérieure.

S"- Les préceptes mosaïques ont une motivation rationnelle.

Jl nous reste à dire un mot de l'influence de Maimonide. Cette influence s'exerça à la fois sur la pensée juive, la pensée chrétienne et la pensée musulmane. « Son Guide, dit Munk ('), a puissamment contribué à répandre de plus en plus parmi les Juifs l'étude de la philosophie péripatéticienne et les a rendus capables de devenir des intermédiaires entre les Arabes et l'Europe chrétienne, et d'exercer par là une influence incontestable sur la scolastique. Dans le sein de la Synagogue, le Guide a produit des résultats qui ont survécu à la domination du péripatétisme et dont l'influence se fait sentir jusqu'aujourd'hui. C'est par la lecture du Guide que les plus grands génies des Juifs modernes, les Spinoza, les Mendelssohn, les Salomon Maimon et beaucoup d'autres ont été introduits dans le sanctuaire de la philosophie. L'au-

I. Mélano-es de philosophie jiii^re et arabe (Paris, iSôg). p. 4Sô.

torité de ce livre devint si grande que les kabbalistes eux-mêmes ne purent s'y soustraire ».

Aussi bien, pour se convaincre immédiatement du rôle joué par Maïmonide dans le monde civilisé d'alors, il suffit de considérer l'aire de dilTusion de son ouvrage, la rapidité avec laquelle il fut traduit et le nombre de commentaires qui y furent consacrés.

Dix années ne s'étaient pas écoulées depuis l'apparition du Guide (1190), qu'en France, à Lunel, Samuel ibn Tibbon entreprenait de traduire en hébreu le chef-d'œuvre de Maïmonide. Peu après parut dans la même langue une version due au poète espagnol Juda Al-Harizi. Ainsi le Guide eut tôt fait de pénétrer dans les milieux intellectuels du judaïsme et d'y déterminer un profond mouvement d'idées.

Le nombre de commentaires que suscita le Guide forme toute une littérature ('). Parmi ces commentaires, nous citerons ceux de Moïse ben Salomon de Salerno (1240), Schemtob Palquéra (1280), Abraham Aboulafia (1290), Joseph Caspi (i33o). Moïse Narboni (i362), ProfîatDuran dit Efodi (i4oo), Ascher ben Abraham dit Bonan Grescas (1438), Schemtob ben Joseph ben Schemtob (1488), Isaac Abravanel (i493), David ben Juda (messer Léon)(i526), Mordechaï lafé (i594), Salomon Maimon (1791), Isaac Satanow (1796).

D'un autre côté, dès le commencement du xiir siècle, le Guide avait dû être traduit en latin, attendu que les plus éminents représentants de la scolastique chrétienne se montrent très au courant de l'ouvrage philosophique de « Rabbi Moyses Aegyptius ». comme ils appellent Maïmonide ('-). Déjà Alexandre de Haies et Guillaume

1. Voir Steinschneider, « Die hebraeischen Commentare zum « Fùhrer » des Maimonides », dans Festschrijl zum siebzigsten Geburtstage Berliner's (Fraiicfort-sur-le-Mein, 190 3).

2. Moïse de Salerno déclare qn'il a lu le Guide en latin avec >'icolo Pagiia di Giovenazzo. qui fonda en iaa4 un couvent dominicain à Trani. Voir Perles, Monatsschrift f. Gesch. a. Wixsens. d. Judenthums, XXIV*

d'Auvergne ont utilisé le Guide. Albert le Grand doit beaucoup au docteur juif, il le met pinncipalement à profit pour défendre la foi contre certaines théories aristotéliciennes. Mais l'action de Maïmonide fut encore plus considérable sur Thomas d'Aquin (') qui éAidemment avait étudié à fond le Guide et qui ne lui est pas seulement redevable de beaucoup de ses idées, mais jusqu'à un certain point de la conformation de son système. On relève encore des traces de l'influence maïmonidienne chez Vincent de Beauvais, Bonaventure, Duns Scot.

En 1629, Jean Buxtorf le jeune, le célèbre hébraîsant de Bàle. donna une nouvelle version latine du Guide. d'après Ibn Tibbon. C'est par cette version que Leibniz eut connaissance du grand ouvrage de Maïmonide, qu'il annota chapitre par chapitre, presque page par page (-).

De bonne heure aussi, le Guide fut lu par les Arabes. Ma'imonide l'avait écrit en arabe, mais avec des caractères hébreux. Il avait pris cette précaution, craignant de choquer les musulmans par sa théorie de la prophétie, au cas où l'on s'aviserait de l'appliquer à Mahomet. Cependant le Guide fut vite transcrit en lettres arabes, et le traducteur hébreu Ibn Tibbon avait déjà entre les mains un exemplaire de ce genre. Un ouvrage d'un prêtre copte, Raschid Abou'l Kheir. contient des citations du Guide ( '). Al Tébrizi a commenté une partie du Guide (*).

année; Steinscliiieider, Hebr. Bibliographie, XV, 87, XVII. 6S: Gùdemann, Geschichte des Erziehungswesens, II, p. 228. Cette traduction a été retrouvée par Josepli Perles a la bibliothèque royale de .Munich. La traduction latine de Giustiniani, parue en iSao à Paris, n'était qu'une copie de cette ancienne traduction.

1. « Mairaonides est le précurseur de Saint Thomas d'Aquin et le More yeboLikJtim annonce et prépare la Siimma theologiae », Saisset, dans Revue des deux Mondes, 1S62.

2. Cf. Foucher de Careil, Leibniz, la philosophie juive et la Cabale (Paris, 1861).

3. Munk, Xotice sur Joseph b. Jehouda (Paris, i84a), p. 27. n. i.

4. Steinschneider, Die hebraeischen Uebersetzungen des Mittclalters (Berlin, 1893), p. 36i.

Dans la deuxième moitié du xiii' siècle, Ibn Hoùd al Moursî instruit les juifs de Damas dans le livre de Maïmonidc ('). Joseph Caspi ou Bonafoux d'Argentières (xiv° siècle) raconte qu'à Fez les juifs étaient chargés dans les écoles mahométanes de faire des conférences aux étudiants arabes sur le Guide. La doctrine de Maïnionide fut même jugée sévèrement par les croyants musulmans. L'orthodoxe Makrizi prétend que Maïmonidc fit de ses corehgionnaires des athées, des « moattil )) (').

C'était là un jugement qui eût fortement surpris et ému Maïmonide, lui qui précisément avait déployé toutes les ressources de son savoir et de son génie pour maintenir la religion en face de la science et de la philosophie.

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