Commentaire sur le A'0 chap. du traité de Sanhédrin
ayons une idée claire. Entre ces joies et les joies spirituelles qui sont infinies et durables, il ne saurait y avoir ni rapport ni comparaison.
Tout comme la béatitude des anges, béatitude sans connexion avec Tordre sensible, mais jaillissant de la contemplation divine, est immensément au-dessus de tout bonheur terrestre, ainsi l'homme qui s'est élevé à la pureté ne prend plus après la mort aucun plaisir aux joies terrestres. Déjà dans ce monde il y a une hiérarchie de bonheurs ; beaucoup d'hommes, par exemple, préfèrent les satisfactions de l'honneur aux jouissances purement physiques. A plus forte raison dans le monde futur où nos âmes connaissent la vraie sagesse. Une béatitude inaltérable, ineffable et incomparable nous y attend. « Ah! s'écrie le psalmiste, qu'elle est grande ta bonté, que tu tiens en réserve pour tes adorateurs, que tu témoignes à ceux qui ont foi en toi » (Ps., XXXI, 20) ! Et les sages ont dit : « Dans le monde futur il n'y a ni manger, ni boire, ni commerce, ni haine, ni jalousie, ni rivalité; mais les justes siègent parés de leur couronne, et jouissent de la splendeur de la divinité » (Talmud Berakôth, 17a). Ces derniers mots ne doivent pas être pris littéralement. Quand on dit des justes qu'ils siègent « parés de leur couronne », on entend que leur âme demeure immortelle, conservant leur intelligence qui est une part de Dieu même. Quant aux mots « ils jouissent de la splendeur de la Divinité », cela signifie que l'âme vit dans la félicité, parce qu'elle saisit la vérité dans sa plénitude, comme les anges qui goûtent le bonheur, du fait qu'ils pénètrent la nature de l'existence divine.
Oui, le suprême bonheur réside dans cette communion avec Dieu, dans cette participation à sa gloire. L'immortalité de l'âme est assurée par l'immortalité du Créateur en récompense de l'effort pour s'élever jusqu'à lui, ainsi qu'il est écrit : « Afin que tu sois heureux et que tu prolonges tes jours » [Dt., XXI, 7) dans la vie dont la durée ne cesse point. Et tous les justes, sans distinction
d'origine ou de croyance, ont part à la vie éternelle1.
Il nous reste à dire un mot de la résurrection des morts. Maïmonide en parle dans son Commentaire sur Sanhédrin, X. « La résurrection, dit-il, est un principe fondamental delà Loi de Moïse; la nier, c'est renier le judaïsme. D'après la Tradition, elle ne s'effectuera qu'en faveur des justes. Cela va de soi : comment les méchants renaîtraientils, eux qui, dès cette vie, sonl considérés comme morts? »
Dans le Guide, ce dogme est complètement passé sous silence. Aussi bien, ne s'encadre-t-il aucunement dans le système de Maïmonide '. Il suffit de se rappeler sa théorie de l'immortalité. Dès l'instant que l'intellect acquis s'est identifié avec l'intellect agent universel, que donc le sage jouit de l'immortalité, que vient faire la résurrection? Certes, si quelqu'un en avait besoin, ce n'est pas le juste, puisqu'il est déjà en possession de la béatitude ; c'est le méchant — mais il est voué à la destruction !
Cependant, contredisant sa doctrine philosophique, pour se justifier de l'accusation d'hétérodoxie que lui avait attirée son extrême réserve, Maïmonide écrivit son Traité sur la résurrection*. Il y affirme comme une croyance sûre et obligatoire la renaissance des morts. Mais cette croyance, ajoute-t-il, n'est pas démontrable philosophiquement, elle est affaire de foi, n'y ayant d'autre preuve du miracle que sa réalisation même. Au surplus, la résurrection ne doit pas former notre principale préoccupation, car là n'est point le dernier mot de notre destinée. Celle-ci se consomme dans la vie future, où il n'y a ni chair, ni matière. La résurrection rentre dans la sphère du surna-
1. EU. Melakim, VIII; EU. Teschouba, III, 5; Kobéç, 4b ; cf. Talmud Sanhédrin, 56a et 105a; Tocifta Sanhédrin, ch.|13; cf. Juda Haiévi, Kozri, I. 1, § 111 ; Isaac Arama, Akéda, 63a; Manassé ben Israël, De Immortalltate, 1. Il, ch. 7.
2. Joseph ben Juda, disciple de Maïmonide, avait soutenu à Damas que ce dogme n'est qu'un symbole. On sait que les Saddncéens et ceux que le Talmud appelle « épicuriens » rejetaient la résurrection ; cf. lre ÉpUre aux Corinthiens, XV, 12.