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CHAPITRE PREMIER

Dès les temps les plus éloignés, on discerne dans la pensée juive deux courants, l'un plus mystique, l'autre plus rationaliste. Ils apparaissent l'un et l'autre dans la Bible, dans les Apocryphes, dans le Talmud et le Midrasch 4. La tendance mystique2 s'accentue chez les juifs au contact de Babylone et de la Perse, on se préoccupe de plus en plus des noms de Dieu et des anges.

De la tradition mystique est sortie la Cabbale qui se développe d'abord en Italie et dans la France méridionale, puis gagne l'Espagne et l'Allemagne. A quelle époque remontent les premiers documents cabbalistiques, c'est ce qu'il est impossible de déterminer avec précision. Quoi qu'il en soit, au vme siècle après l'ère chrétienne nous sommes en présence de toute une littérature : Othiôth de Rabbi Aqiba (alphabet de R. Aqiba), Schiour Qôma (mesure de la taille divine), Hékalôth (Palais), etc. L'une surtout de ces œuvres jouit d'une grande faveur, c'est le Séfer lecira, « Le Livre de la Création » (qui pourrait bien

1. La tradition ou loi orale se trouve consignée sous deux formes : 1» sous forme de commentaires homilétiques qui suivent le texte sacré, Midrasch; 2° sous forme de traités, Talmud, dont la Mischna constitue le texte et la Ghemara, le commentaire.

2. On célébrait des mystères dans le temple môme de Jérusalem, cf. Ézéchiel, VIII.

,,'rtir qu une copie judaïsée du vieux livre hindou Oupnekhât Tchehandek). Les commentaires sur cet écrit se suivent rapidement. Le premier est de Saadia en 931 : puùn iennent, peu après, ceux d'Isaac Israéliet de Sabbal;u Donnolo, celui de Juda ben Barzillaï au commencehkmiI du \m" siècle. Au xui,: siècle, l'enseignement ésotérique trouve un crédit croissant et la philosophie juive .11 généra] se teinte fortement de cabbalisme.

On peut distinguer quatre périodes dans l'histoire de la • abbale : I. les origines jusqu'au Séfer Iecira; 2. le développement sous l'influence de ce livre, ixeau xn° siècle; 3. la rédaction du Zohar, bible de la Cabbale, xine au \ iv siècle ; h. la floraison subséquente.

La Cabbale est un mélange de cosmogonie, de théosophie ei de magie. Elle attribue un rôle essentiel aux nombres et aux lettres '. Entre l'Un absolu et le monde il y a des puissances intermédiaires émanées, les dix Se- Brôth. Il existe quatre mondes : 1. celui de l'émanation acilah) ; ±. celui de la création (beriah) ; 3. celui de l'organisation (iecirah); 4. celui de l'action (aciah). Dieu renfermant tout l'être, comment d'autres êtres peuvent-ils exister? C'est que Dieu s'est concentré en lui-même (cimçoum), pour laisser de l'espace aux autres êtres. Le corporel émane donc du spirituel. Par son âme, l'homme est en relation avec le monde intelligible; au moyen de la prière, de la vertu, de la connaissance, il peut avoir une action sur l'univers supérieur et sur le monde inférieur. Le mal est un principe positif. Nous savons seulement ce que Dieu n'est pas, non point ce qu'il est; il est l'Infini, c'est-à-dire la négation de toute négation.

À cMé de la mystique se développe la tendance pro-

1. Dtja, dans le Talinud, on s'occupe de la mystique des lettres. Dans le traité Berakôth, 58% R. Juda dit au nom de Rab : Becalél savait combiner les Lettres au moyen desquelles le monde a été crée. Ailleurs, Berahôlh, Qiddouschin, 71% Gkiltin, G8% Soucca, 53% Sanhédrin, 05% Va] rabba, ch. 32, on se préoccupe du Nom sacre de Dieu-, dans San hé\ drin, 67*, on parle du traite ffilkôth Iecira, «Lois de la Création »j dtm Uaghiga, 12% il est question de dix essences intelligibles.

prement philosophique. Au contact des Grecs, les allégoristes alexandrins, Aristobule, Eupolémos, Artapan, Démétrius, Ezéchiel s'efforcent de concilier les idées pythagoriciennes, platoniciennes et stoïciennes avec les doctrines bibliques. Le plus célèbre d'entre eux, Philon (ier siècle avant l'ère chrétienne), s'inspire d'Heraclite, de Parménide, de Platon, d'Empédocle, de Zenon, de Gléanthe. Sa conception repose sur une combinaison du monde des Idées de Platon avec la Raison de l'univers des Stoïciens, sauf que pour Philon comme pour Platon Dieu est transcendant, tandis que le Logos stoïcien est immanent. Le Logos est intermédiaire entre le monde des Idées et le monde sensible. La matière est coéternelle à Dieu, elle est le mal.

Par le canal des Syriens, des Byzantins, des Arméniens, des Perses, Juifs et Arabes entrent en commerce avec Platon, Aristote et les néo-platoniciens. Dans les cloîtres des moines syriens, on traduit les ouvrages de science et de philosophie grecques. L'académie fondée à Gondéchapour en Susiane par Kosroês Ier, en 530, contribue à la diffusion des connaissances philosophiques et médicales, et Harrân, en Mésopotamie, est un centre d'études mathématiques et astronomiques. Le khalife El-Mamoun, en établissant à Bagdad une université avec une bibliothèque et un observatoire, détermine un puissant mouvement scientifique. Juifs et Musulmans font passer en arabe un grand nombre d'ouvrages grecs.

Du vme au xme siècle, les Arabes ont, comme philosophes, en orient, Ibn Abîr-Rabi qui, vers 840, compose un ouvrage de psychologie, Al-Kindi, Les Frères de la Pureté ( « Ikhwân éç-Çafa », société de philosophes à Bassora qui rédigèrent en 51 traités toute la somme de la philosophie arabe), Al-Fâràbi (mort en 950), Motahhar al-Maqdisi qui en 966 écrit un résumé des connaissances de son temps, Ibn Sina ou Avicenne (980-1037), Al-Gazâli (1059- 1111), Schahrastâni (1086-1153); en occident, Idn Bâdja ou Avempace (xnc siècle), Ibn Tofaïl (mort en 1185),

, MAIMONIDK.

Ibn Roschd ou Ivcrroès (1126-1198). Parmi les nombreules sectes qui se forment, il faut signaler la secte mystiqUC des Soufts, puis Les Moutakallimoun, docteurs du ,,, ,i parmi eux les Motazélites ou Dissidents, secte rationaliste, fondée an vin" siècle à Bassora par Wâsil il. ii Al.i

D'abord, au contacl immédiat des Grecs dont ils ont d'importants ouvrages à leur disposition, ensuite sous l'influence des docteurs musulmans, les Juifs se livrent à la spéculation philosophique. Les Garaïtes commencent lr mouvement.

Les Caraltes <m « scripturaires » se prononcent pour l'examen personnel de la Bible et rejettent le judaïsme talmudique. Vers le milieu du vme siècle, en pays babylonien, Anan ben David fonde la secte. Benjamin ben Moïse Nahavendi (ixc siècle) demande qu'on ne se lie poini à des autorités, mais qu'on examine et étudie par - .1 même. Il s'attaque à l'anthropomorphisme, il admet un Logos entre Dieu et le monde. Dans la deuxième moitié du IXe siècle, Nissi ben Noah et Daniel al-Koumisi s'élè- \. ut vivement contre les extravagances mystiques. Au \ siècle, Al-Kirkisani écrit un traité sur l'Unité de Dieu, Joseph ben Abraham Haroéh ou Al-Basir introduit le Ka~

I. Kal6.rn, « parole », « discours », « spéculation »; les Moutakallimoun lonl ceux qui spéculent », les dialecticiens, les scolastiques ; en hébreu Medabberim, « loquentes ». Le Kalàm est une théologie orthodoxe qui se i onstitua vers le 11e siècle de l'hégire et qui se développa avec l'introduction du péripatétisme parmi les Arabes. « La science des fondements de la foi appuyés par des preuves s'appela Kalàm », dit Teftazâni, commentateur des 'Aqâcid de Neséft (éd. de Constantinople, 1313, p. 15). Cf. ibn Khaldoûo dans de Sacy, Chrest. arabe, I, p. 467) et Falaquera dans More ha-

Horé, éd. de Presbourg, p. 152. Schahrastani définit ainsi le Kalàm : « Les principes (ossoul) sont l'objet de la science du Kalàm, et les conséquences

foron*) sont l'objet de la science du droit ». Les Moutakallimoun admettant la création de la matière, la nouveauté du monde, un Dieu libre, •ndant et agissant sur le monde, les atomes, sans cesse Dieu en crée •le nouveaux. Tout ce qui existe est immédiatement l'œuvre de Dieu. Les privations ou accidents négatifs sont produits par Dieu tout comme les nts positifs. L'âme elle-même n'est qu'un accident que Dieu continue de maintenir. Dieu seul est cause. Deux faits ne s'enchaînent jamais néceslairement l'un l'autre. L'ensemble de l'univers pouvait être tout autre qu il n'est.

lâm chez les Garaïtes, David ibn Merwan al-Mokammés insiste sur la définition des attributs. Au xn6 siècle Juda ben Elie Hadassi compose son Eschkôl Hakôfer, « Grappe de raisin », alias Se fer ha-Péléç « Livre de la Balance », où, à côté d'autres questions, il s'occupe de science et de philosophie.

Aux Garaïtes s'opposent les Rabbanites, tenants de la tradition. Ils sont les créateurs de la philosophie systématique parmi les juifs.

Isaac ben Salomon Israéli, célèbre comme médecin, vivait à Kairouan (845-950). Il s'est occupé de philosophie dans les écrits qui suivent : Le livre des définitions et descriptions. Le livre des éléments, Le livre de l'esprit et de lame, Le commentaire au livre lecira. La raison est l'énergie qui met la cause en relation avec le causé. L'homme, en se connaissant lui-même, connaît parfaitement tout ce qui est. La fin de l'homme est spirituelle ; par le mélange de l'âme avec le corps l'homme doit parvenir à la connaissance des choses et à la distinction du bien et du mal. Lésâmes des justes s'unissent à Dieu après la mort, tandis que celles des méchants sont plongées dans l'enfer. Ce sont les intelligences pures ou anges qui produisent les songes au moyen desquels l'homme reçoit certaines connaissances supérieures.

Saadia ben Joseph de Fayoum (892-942) est l'auleur d'un Commentaire du livre lecira et du Livre des croyances et des doctrines *. Il se préoccupe d'établir l'unité de Dieu, la création e nihilo, l'importance des pratiques et la résurrection. Dieu a trois attributs : vie, puissance, sagesse; mais ils ne forment que des aspects de l'essence une. L'homme est le centre et la fin de la création. Les sphères ne pensent ni ne parlent. L'âme ne peut rien sans le corps; après la mort, elle est engourdie; lors de la résurrection, elle s'unira de nouveau au corps et sera jugée.

1. En arabe : Kitâb al-Amanât wa'l-Itiqâdât ; en hébreu : Emounôth ve- Déôth.

MAIM0N1DE.

\„ x liècle, Doùnasch (Adonim) ben Thamim de Kai-

oompose au Commentaire du livre Iecira. Au.xi«siè-

B&'hya ben Joseph ibn Pakoudade Saragosse écrit le

/ s devoirs du cœur ' et Les Réflexions sur fâme L>.

!),,.,. et! I i N absolu, concept qui enveloppe l'existence et Paternité Ce que nous savons de Dieu nous vient de Ja ttion el du spectacle de la nature. Le plus haut degré ,\r moralité, c'esî l'amour de Dieu qui procure la béatitude. Le problème de la liberté est insoluble : il faut aflirmcr à la fois que L'homme est libre et que Dieu ordonne La rémunération a lieu aussitôt après la mort. Vers le même temps, Salomon ibn Gabirol, ou Avicebrol et Ivicebron, de Malaga (1021-1070), fait paraître La ,■ de I ie et le Livre de la Moralité'1. Au sommet il y i l.i Divinité, inconnaissable et indéfinissable. De la prime essence émane par voie de rayonnement toute la série des huis. Toute existence, aussi bien intelligible que sensiblc, se compose de matière et de forme. Une seule et même matière esl répandue dans l'univers depuis la sphère suprême jusqu'à la dernière, sauf que cette matière est d'autant plus Lumineuse et subtile qu'elle est plus proche de la source première. En Dieu, il faut distinguer l'essence de l.i propriété. La propriété, c'est la volonté, ie verbe sant, créateur de la forme. Elle tire d'elle-même les formes e1 les réalise dans la matière qui, elle, dérive de ssence de Dieu. Au sein de l'absolu, Unité qui embrasse el dompte tous les contraires, ces deux puissances sont à l état d'indifférence; dans l'univers temporel et spatial, parcontre, elles se différencient et se développent sous l'aspect de matière et de forme.

D'inspiration néo-platonicienne est également la Méditation de l'amc :> d'Abraham bar Hiya qui vécut àBarcelone 1065-1136). bans le même temps, Moïse ibn Ezra de

at/i Hôbôth ha Lebabôth.

i 6th ha-Néfesch.

Weqôr lHayîm.

(iddôth ha-Néfesch.

//- ghyôn ha-Néfesch.

Grenade (1070-1139) publie le Parterre d'aromates*" ; il insiste sur l'impropriété des noms et des attributs divins.

Dans son Microcosme % Joseph ibn Çaddiq de Cordoue (1080-11 ^9) part de la contingence du monde pour prouver le Créateur. Dieu est l'Un ineffable, les attributs ne sont que des expédients. La Volonté produit le monde intelligible, puis vient le inonde des sphères, puis le monde périssable. Les sphères sont faites d'un cinquième élément, elles sont animées et supérieures à l'homme. L'homme est un microcosme, en se connaissant lui-même il s'élève à Dieu.

Plus mystique est Juda Halévi, né en 1085 en Castille, auteur du Kozri. Il met la foi et la tradition au-dessus de la spéculation. La prophétie, lumière surnaturelle, est le plus haut degré de la connaissance. Cependant la ïorah ne renferme rien qui répugne à la raison. Même lorsque nous semblons appliquer à Dieu un attribut positif, nous ne voulons en réalité que nier le contraire. La liberté est fondée sur la nature du possible. Dieu intervient quand il lui plaît dans l'enchaînement des lois. En suivant la Loi on s'assure la béatitude.

Abraham ibn Ëzrade Tolède (1088-1167) traite de sujets philosophiques dans le Fondement de la crainte de Dieu 3 et dans de nombreux passages de ses Commentaires sur la Bible. Il est imprégné de néo-platonisme.

Pour xVbraham ibn Daoud de Tolède (1110-1180), auteur de La foi sublime 4, la connaissance philosophique est la fin suprême. Il y a neuf sphères, lesquelles sont animées et douées de pensée. L'existence de Dieu se démontre par la preuve du premier moteur et par celle de l'être nécessaire. Il ne saurait être question que d'attributs négatifs et de relation. Aux sphères président les Intelligences pures ou anges; la dixième Intelligence est l'intellect

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