DES MANUSCRITS INÉDITS
DE
M. de Biran n’a publié lui-même que trois de ses écrits : un Mémoire sur V habitude , production de sa jeunesse, un Examen des leçons de philosophie de M . Laromiguière , et un article sur Leibnitz , rédigé pour la Biographie universelle. Il avait de plus commencé, en 1807, l’impression d’un mémoire sur la décomposition de la pensée ; mais au moment où il avait corrigé les épreuves du tiers environ de son travail, une circonstance inconnue, et qu’il désigne lui-même comme « un événement ex- » traordinaire sur lequel il doit garder le silence, » le fit renoncer à cette publication.
Des trois écrits publiés, le premier ne faisait nullement connaître les théories de M. de Biran telles qu’elles existaient dans son esprit, à l’époque de la
XIV HISTOIRE DES MANUSCRITS
maturité de sa vie ; les deux autres étaient des ou-
vrages de circonstance qui ne présentaient ces mêmes théories que dans quelques-unes de leurs applications, et ne permettaient pas d’en apprécier,, d’une manière suffisante, la valeur et la portée. Ce philosophe, cependant, avait exposé ses doctrines dans des rédactions étendues, mais, au moment de sa mort, ces rédactions étaient encore inédites. Il ne fit dans son testament aucune mention de ses manuscrits, se bornant à désigner verbalement et d’une manière générale M. Lainé, son ami, pour son exécuteur testamentaire. Celui-ci pria M. Cousin de prendre connaissance des papiers du défunt, et d’indiquer le parti qu’on pouvait en tirer. Au moment où s’effectua cette démarche, dont on pouvait attendre les meilleurs résultats, un fait regrettable s’était malheureusement accompli : des brochures et des manuscrits faisant partie de la succession de M. de Biran avaient été jetés dans une corbeille, sans le discernement convenable, à titre de paperasses , et portés chez l’épicier par un des domestiques de la maison. Cette fâcheuse incurie a probablement été Ja cause de pertes irréparables.
M. Cousin dressa, sous la date du 15 août 1825, l’inventaire des écrits qui lui avaient été confiés *. Cette pièce ne pouvait faire mention de tous les travaux de M. de Biran, plusieurs de ses manuscrits
1 Voir cet imentaire dans les OEuvres philosophiques de Maine de Jiiran , publiées par Victor Cousin; tome IV, p. 1 à iv.
étant restés en Périgord, et n’ayant pas été remis par conséquent aux mains de M. Lainé. Toutefois, M. Cousin jugea les ouvrages qu’il avait sous les yeux assez importants pour justifier le projet d’une édition en quatre volumes. Ni ce projet, ni l’inventaire qui en était la base ne parvinrent à la connaissance de la famille de M. de Biran, qui reçut au contraire l’avis que dans les papiers philosophiques du défunt « on pourrait trouver un » volume digne de la réputation de l’auteur, mais » que les sujets de métaphysique étaient si peu » du goût du public qu’il était à craindre qu’en » imprimant oh ne retrouvât pas les frais *. » La famille de M. de Biran pensa, que si, des volumineux travaux d’une vie entière, on ne pouvait
tirer qu’un seul volume, et un volume destiné à laisser le public indifférent, il fallait que l’on fût réduit à livrer à l’impression des fragments mutilés, ou des ébauches de nature à donner une idée incomplète et peut-être erronée de la pensée de l’auteur. Elle répondit, en conséquence, que M. Lainé était libre de disposer des ouvrages de son ami, mais que la famille de celui-ci estimait que « sa réputation » et sa mémoire ne devaient pas être compromises » par un ouvrage posthume insignifiant. » Ainsi, l’inventaire du 15 août 1825 ne fut pas transmis aux personnes les plus intéressées à le connaître ; et il survint un malentendu qui eut de fâcheuses consé-
1 Lettre de M. Lainé à M. Félix Maine de Biran.
XVI HISTOIRE DES MANUSCRITS
quences. M. Cousin dut rendre tous les papiers qui lui avaient été confiés, à l’exception d’un manuscrit sur les rapports du physique et du moral de V homme. L’écrivain que ses éminentes facultés, sa haute renommée et ses relations avec le défunt désignaient entre tous pour éditer les œuvres de son maître et son ami, ne put remplir cette tâche dans le moment le plus favorable. Dix années s’écoulèrent sans qu’aucune partie des travaux de M. de Biran fût communiquée au public.
Dès intérêts graves et divers étaient cependant . attachés à la publication de ces manuscrits. La réfutation des doctrines, longtemps régnantes, du Condillacisme, par un écrivain qui avait acquis une connaissance d’autant plus intime de ces doctrines qu’il s’en était cru le disciple, avait une valeur spéciale ; la France philosophique se devait à elle-même d’établir que, .pour abjurer de trop longues erreurs, elle n’avait pas attendu les influences de l’Ecosse et de l’Allemagne ; enfin des sentiments de l’ordre le plus sérieux devaient faire désirer la mise au jour d’écrits qui promettaient de fournir de nouvelles armes aux défenseurs de la dignité de la nature humaine et des saintes espérances de son avenir.
Cette dernière considération était surtout présente à l’esprit de l’un des amis les plus chers du défunt, qui, mieux qu’un autre, pouvait apprécier la valeur morale des travaux de celui qu’il pleurait. M. Stapfer, qui s’était écrié que la mort de M. de Biran était une calamité, exprimait ce qu’il y avait de plus profond
dans ses regrets en disant : « Je m’imaginais que la » philosophie religieuse avait besoin de lui. » La correspondance de cet homme de bien offre le commentaire de ces paroles, commentaire d’un intérêt trop vrai pour être ici déplacé : « Hélas ! (écrivait-il » le 21 septembre 1824), sa mort si prématurée, si » douloureuse pour sa famille et pour ses amis, » pour l’État et pour sa contrée natale, est encore » un deuil pour la religion et la morale, sciences » auxquelles l’ouvrage qui l’occupait aurait donné » de nouveaux appuis. La partie que sa santé et ses » nombreuses occupations de devoir et de bienfai- » sance lui ont permis d’achever appartient à la saine » philosophie, non moins qu’à sa gloire person- » nelle, qui au reste n’est jamais entrée pour la plus » petite part dans les motifs nobles et désintéressés » qui lui ont mis la plume à la main. Dans l’inté- » rêt des sciences, qu’il cultivait avec tant de succès, » et qu’il a enrichies de plus d’un écrit remarquable, » il est vivement à souhaiter qu’aucun de ses tra- » vaux, même simplement ébauchés, ne soit perdu » pour les doctrines sur lesquelles reposent les plus » chères espérances de l’homme , sa dignité morale » et sa foi en une meilleure existence. »
Quelques années après, Stapfer revenait sur le même sujet : « Les manuscrits qu’il a laissés con- » tiennent un trésor de pensées aussi originales et » neuves que solides et dignes de l’attention des » hommes religieux. Leur publication fournirait aux » défenseurs de la spiritualité et de l’immortalité de
XVIII HISTOIRE DES MANUSCRITS
» l’âme des armes précieuses pour la défense des » plus grands intérêts de l’humanité. Des erreurs » funestes (que la secte des Saint-Simoniens a re- » nouvelées et ne propage qu’avec trop de succès), » n’ont jamais été aussi bien réfutées que par Maine » de Biran. Le panthéisme, en particulier, qui lève » de nouveau sa hideuse tête, et .qui fait sa proie de » beaucoup de jeunes gens studieux et adonnés aux » spéculations philosophiques, serait victorieuse- » ment combattu à l’aide de ses doctrines psycholo- » giques. »
*Un fragment d’un autre lettre complète l’indicalion précise de la nature des espérances que Stapfer faisait reposer sur les profondes investigations de son ami. C’est à M. de Biran lui-même qu’il s’adresse : « Il y a quelque chose de calmant et de fortifiant à « la fois, dans les sacrifices qu’on fait au devoir. « Nous exerçons alors, à un plus haut degré, notre » prérogative d’êtres libres et moraux, et nous nous » élevons par moments à une intelligence de la vérité » bien plus vive, et, pour ainsi dire, plus intuitive » que celle, qui est le fruit de la spéculation ou de » l’analyse psychologique. Cette parole du Sauveur : » Faites la volonté de Dieu , et vous saurez alors » si ma doctrine vient de lui , est un grand aver- » tissement de ne pas chercher la vérité par des » moyens uniquement rationnels. L’action par la- » quelle l’être libre, se dégageant des chaînes ma- » térielles, et faisant abnégation de toute vue per- ». sonnelle, d’intérêts purement individuels, s’élève
» au sentiment d’une indépendance qui plane sur » la matière et les penchants, cette action est un » élément nécessaire dans la recherche des choses » immuables et du grand critérium qui est la pierre » d’achoppement de la métaphysique. Il me semble » que votre principe doit, dans le déroulement de » ses conséquences, conduire à des résultats ana- » logues, plus clairement développés et plus scien- » tifiquement établis. »
Les regrets et les vœux dont on vient de lire l’expression, existaient sans doute dans le cœur de plus d’ur*ami de la science, et une longue attente n’avait pu les éteindre, lorsque, en 1834, M. Cousin donna au public un volume des œuvres de Maine de Biran. Ce volume contenait avec l’ Examen des leçons de philosophie de M . Laromiguière , et V Exposition de la doctrine philosophique de Leibnitz , le traité sur les Rapports du physique et du moral , dont il a été fait mention plus haut, et un autre ouvrage inédit de moindre étendue. Cette publication, dont une préface de l’éditeur augmentait l’im- ' portance, était loin toutefois de répondre à la légitime attente de ceux qui connaissaient le nombre et la nature des manuscrits de M. de Biran. Il suffisait, pour s’en convaincre, de lire avec attention l’inventaire de 182o, que M. Cousin avait introduit dans sa préface. Le traité sur les Rapports du physique et du moral était un travail soigné et d’un grand intérêt ; mais c’était un écrit spécial, l’application des principes de l’auteur à une question par-
HISTOIRE DES MANUSCRITS
ticulière. Ces principes, dans leur généralité, avaient été développés dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée y couronné par l’Institut de France, puis dans un mémoire couronné par l’Académie de Berlin, puis encore dans un mémoire couronné par l’Académie de Copenhague ; enfin M. de Biran avait travaillé pendant de longues années à réimir et à compléter tous ces écrits dans un vaste trâvafl renfermant l’exposition complète de sa théorie, travail qui devait être terminé ou à peu près : tout cela , était de notoriété publique, et aucun de ces ouvrages importants ne figurait dans le volume qui Menait de paraître. Ce volume n’était donc, selon les propres expressions de l’éditeur « qu’unè pierre d’at- » tente au monument que méritaient les travaux de » Maine de Biran. »
M. Cousin’ ne pouvait considérer comme terminée « la pieuse tâche qu’il s’était imposée de conserver » et de répandre les travaux et la mémoire de celui » qui avait été un de ses maîtres, et qu’il pouvait ap- » peler le premier métaphysicien de son temps \ » Aussi tenta-t-il de nouveaux efforts. Il ne put atteindre, par suite de circonstances qui me sont inconnues, les manuscrits que la mort de M. Lainé avait fait passer entre les mains des héritiers de cet homme d’État; mais il réussit à se procurer un Mémoire de M. de Biran sur les phénomènes du som -
1 OE uvres philosophiques de Maine de Biran , lome 1, pages x et xi.
meily qu’il lut à l’Académie des sciences morales et politiques, le 31 mai 1834, et qui fut inséré dans les recueils de cette Académie. Il écrivit à Berlin, à Copenhague, et fit des recherches dans les archives de l’Institut de France pour y découvrir les Mémoires couronnés par ces corps savants; mais ces démarches ne pouvaient avoir de résultat, ces divers travaux^aÿant été retirés par M. de Biran. M. Cousin, pour continuer son œuvre, autant que le lui permettaient les circonstances, ne put donc que se procurer de divers côtés quelques autres écrits qui virent le jour en 1841. Ces écrits, joints à la réimpression du traité sur Y Influence de l'habitude , et du Mémoire sur les phénomènes du sommeil y et au volume de 1834, constituèrent une édition des OEuvres philosophiques de Maine de Biran , édition que l’éditeur et le' public étaient réduits à considérer comme définitive *.
Cette publication, bien que digne d’intérêt à plus d’un égard, était cependant un mécompte, soit pour les amis de M. de Biran, soit pour les amis des études philosophiques. Au nombre des nouveaux écrits queM. Cousin s’était procurés, on trouvait la partie du Mémoire sur la décomposition de la pensée, imprimée en 1807 ; c’était un texte donné par l’auteur lui-même, mais ce n’était qu’un commencement. Les autres écrits étaient des fragments plus
1 Le volume publié en d834 est devenu le volume quatrième et demie? de l’édition de 1841 .
XXIP HISTOIRE DES MANUSCRITS
ou moins étendus, mais tous incomplets, parfois sans liaison apparente d’un alinéa à l’autre, pour tout dire, fort difficiles à entendre, soit dans quelques-uns de leurs détails, soit dans leur but et leur ordonnance générale. Enfin et surtout, le travail destiné à résumer les Mémoires couronnés à Paris, à Berlin et à Copenhague, l’écrit principal de M. de Biran, l’écrit qui résumait sa pensée, que lui-même destinait à l’impression, faisait absolument défaut. Cette circonstance éveilla d’une manière toute spéciale l’attention de M. Naville, de Genève *.
M. Naville avait rencontré Maine de Biran à Ge-
nève, dans l’automne de 1822. Se trouvant à Paris, au printemps de 1824, il saisit avec -empressement l’occasion de cultiver une relation à laquelle il attachait le plus haut prix. Il a exprimé lui-même l’impression qu’il reçut de la conversation du philosophe dans les lignes suivantes, extraites de l’un de ses manuscrits : « Au printemps de 1824, j’eus » l’honneur d’être admis dans la réunion qui s’as- » semblait chez lui tous les vendredis. Là se trou-
1 François-Marc-Louis Naville, pasteur, né à Genève, îe H juillet 1784 , mort à Vernier ( canton de Genève) le 22 mars 1846.
Plusieurs notices sur sa vie et ses travaux ont été publiées, entre autres, par M. le professeur Diodati, dans la Bibliothèque Universelle de Genève (août et septembre 1846) ; par M. J. -J. Rapet, dans U Journal de la Société pour V instruction élémentaire (Paris, février 1847) ,• et par M. le comte Petiti di Roreto, de Turin, dans les Armait universali di Statistica (Milan, septembre 1846).
Avaient, entre autres, M. Laine, pair de France, » son plus intime ami, MM. Ampère, Stapfer, Degé-
» rando, Droz, Frédéric Cuvier La conversa-
» tion tombait-elle sur la politique ou sur les grands » intérêts moraux du pays et de l’humanité , » M. Lainé, muet d’ailleurs toutes les fois qu’il s’a- » gissait de métaphysique, s’animait alors, et dans ses » paroles il y avait une si grande élévation d’idées, »tant de chaleur de sentiment, une éloquence si » entraînante, qu’il ravissait tous les esprits, et que y> sa supériorité ne pouvait être méconnue. Mais, » lorsque la conversation roulait sur la philosophie, » ce qui était l’ordinaire, Maine de Biran avait in-
» contestablement l’avantage. Quand tous les savants » qui composaient cette réunion seraient encore vi- » vants, je n’en affirmerais pas moins, sans crainte » d’être démenti, que chacun d’eux avait alors la » conscience de son infériorité, et écoutait le grand » philosophe avec une attention respectueuse, qui » semblait renouveler l’aveu de Royer-Collard : Il » est notre maître à tous. »
Sous l’empire d’impressions semblables, on comprend et le chagrin-de M. Naville lorsque, peu de mois après son retour à Genève, il apprit la fin de celui qu’il avait vu, selon ses propres paroles, « dans » toute la sève et tout le triomphe du génie, » et le vif intérêt avec lequel il s’informa des destipées de ce grand ouvrage dont l’auteur lui avait parlé. « Le fruit de ses méditations serait-il donc perdu » pour la philosophie? » écrivait-il à M. Stapfer, dès
XXIV HISTOIRE DES MANUSCRITS
le 3i août 1824. « Cet ouvrage de psychologie,, au- » quel il travaillait depuis si longtemps, et qui pa- » raissait être si avancé, ne serait-il pas en état de » paraître? » Il adressa les mêmes questions à M. I ,ainé. Enfin, après les publications successives de 1834 et de 1841, partagé entre la satisfaction de posséder ces quatre volumes et le chagrin de devoir se résigner à la perte des parties les plus essentielles de l’œuvre du philosophe défunt, il s’appliqua à une étude approfondie et consciencieuse des ouvrages mis au jour. Son désir était surtout de se rendre un compte exact des degrés successifs par lesquels avait passé l’esprit de M. de Biran dans le développement qui le conduisit si loin du Condillacisme, son point de départ. Ce travail reçut une destination spéciale, sur la v demande de M. le professeur de La Rive, qui désirait l’insérer dans la Bibliothèque universelle de Genève. M. Naville poursuivit le but avec tant de zèle qu’il le dépassa. Sa rédaction achevée, il se trouva en présence d’un écrit trop étendu et pénétrant trop
avant dans le champ des abstractions métaphysiques
pour convenir à un recueil périodique, sérieux à la vérité, mais dont la philosophie n’était pas l’objet spécial : l’article était devenu un livre. Le manuscrit, privé de la sorte de sa destination primitive, méritait d’être publié à part *. Cette publication pouvait acquérir plus de valeur par l’adjonction d’une
1 L’auteur renonça plus tard à cette publication, à laquelle la découverte subséquente des manuscrits de M. de Biraa enlevait toute opportunité.
notice biographique et de quelques fragments inédits. Dans le but de se procurer les matériaux de cette notice et les fragments désirés, M. Naville s’adressa à la famille de Biran.
M. Félix Maine de Biran, étranger, par la nature, de ses occupations, aux sciences philosophiques, mais animé envers la mémoire de son père de sentiments dont les années n’avaient point affaibli la vivacité, accueillit avec empressement la demande qui lui était adressée, et fit immédiatement des démarches auprès des héritiers de M. Lainé. Ces démarches furent couronnées d’un succès sans aucune proportion avec les espérances qui les avaient provoquées. M. Naville reçut en décembre 1843, non pas les simples fragments qu’il avait demandés, mais une caisse considérable pleine de manuscrits. En septembre 1844, il reçut une nouvelle caisse contenant d’autres manuscrits retrouvés à Grateloup , résidence de Maine de Biran en Périgord. Ce double envoi renfermait la plupart des pièces consignées dans l’inventaire de 1825, beaucoup d’autres qui, étant restées en Périgord, n’avaient pu figurer dans cet inventaire dressé à Paris, et, en particulier, sous le titre A’ Essai sur les fondements de la psychologie et sur ses rapports avec V étude de la nature , une vaste composition, qui était visiblement la refonte de tous les. mémoires couronnés, la psychologie si souvent réclamée. #
On comprend que ce fut avec une grande satisfaction que M. Naville prit connaissance du trésor (il
HISTOIRE DES MANUSCRITS
n’usait pas d’une autre expression), mais pour se représenter la plénitude de sa joie, il faut en avoir été témoin. Il avait fini par désespérer du succès de démarches multipliées pendant près de vingt ans ; et une démarche dernière, à laquelle il ne demandait plus qu’un médiocre résultat, réalisait, et au delà, les espérances les plus ambitieuses qu’il eût jamais conçues. Quelque vif que fût ce sentiment de joie, il se mélangea immédiatement d’un regret, le regret que les œuvres de M. de Biran n’eussent pas été publiées au temps le plus propice, et par leur éditeur naturel. Il est certain que, à dater de 1844, une édition des œuvres de Maine de Biran ne pouvait que bien difficilement réunir les conditions de succès d’une édition donnée par M. Cousin en 1825. Mais le mal ne pouvait être mieux réparé que par la remise des manuscrits à celui qui venait d’en prendre possession. M. Naville, en effet, était éminemment propre, par les facultés de son esprit, par ses antécédents scientifiques et par son caractère , à la tâche de veiller à l’édition posthume d’ouvrages tels que ceux dont il s’agissait.
Il avait manifesté, jeune encore, avec une grande puissance d’imagination, une prédilection marquée pour les recherches de la pensée spéculative. Cette direction de son esprit, combinée avec un ardent amour du bien, dirigea ses premières études sur les fondements de la morale. Après de longues méditations sur ce problème capital, sa vie intellectuelle prit, pour un temps, un autre cours : il aborda, presque à titre de délassement, des questions prises
dans les sphères plus immédiatement pratiques de l’éducation et de l’organisation de la charité *. Les succès flatteurs que lui valurent les travaux de cet •ordre ne diminuèrent en rien son penchant pour la métaphysique, science à laquelle il revint, sur la fin de sa carrière, avec un esprit qui, pour avoir acquis plus de maturité, n’avait rien perdu de cette tendance vers l’idéal, qui, trop souvent, s’émousse au rude contact des réalités de la vie. Il se disposait à entreprendre un travail philosophique, qui fût l’expression directe de sa pensée, lorsqu’il se décida, sans l’apparence même de l’hésitation, à consacrer tout son temps à l’œuvre secondaire et sans éclat d’un éditeur. Lorsque quelques-uns des amis de M. Naville, jaloux d’une renommée personnelle qu’il leur paraissait compromettre, lui représentaient qu’il pouvait faire mieux que d’enfouir ses talents dans l’étude des manuscrits d’un autre, il répondait par un sourire dans lequel une sorte d’ironie se mêlait à la bienveillance^ L’œuvre jugée ingrate par ceux qui, pensait-il, ne savaient la comprendre, était, à ses yeux, un service rendu à la noble cause de la science et à la sainte cause du bien, une bonne œuvre dans toute l’étendue
1 De l'éducation publique considérée dans ses rapports avec le développement des facultés , la marche progressive de la civilisation et les besoins actuels de la France . Cet ouvrage obtint, en 1829, une médaille d’or dans un concours ouvert par la Société des méthodes d’enseignement.
De la charité légale. Cet ouvrage, couronné en 1831, par l’Académie française, fut imprimé en 1836.
XXVII! HISTOIRE DES MANÜSCR1TS
du terme. Aussi, sous l’empire d’une imagination toujours jeune, s’adonnait-il avec une sorte d'enthousiasme à une tâche qui satisfaisait à la fois les deux grands intérêts de sa vie : la pensée et la con-* science. Ce sentiment, si vrai, si profond, est peutêtre le plus bel hommage que pût recevoir la mémoire d’un philosophe distingué et d’un homme de bien.
La première chose à faire était de mettre quelque ordre dans des papiers qui s’offraient dans un état de complète confusion. « De cette masse énorme de » manuscrits \ écrivait M. Naville, un tiers environ » présente une écriture lisible ; ceux-ci sont rédigés » avec ordre, mais ils appartiennent aux premières » époques de la carrière philosophique de l’auteur, » ou se rapportent à des ouvrages déjà publiés, et » nous avons dû immédiatement les mettre de côté.
» Le reste est d’une écriture qui devient toujours plus » mauvaise à mesure que le teipps avance. Plusieurs » circonstances se réunissent pour les rendre diffî- » ciles à déchiffrer : ce sont des mots illisibles, des » rédactions diverses entassées soit entre les lignes,
» soit dànsles marges, sans que l’auteur ait pris soin » d’effacer celles qui devaient disparaître ; c’est une » multitude de renvois au milieu desquels on se » perd. En outre, la plupart des feuilles sont déta- » chées, sans qu’aucun numéro en indique l’ordre,
» et souvent sans qu’aucun indice en tête ou en
1 Les manuscrits philosophiques de Maine de Biran, dans leur totalité, les ébauches et les variantes comprises, forment une masse de plus de douze mille pages.
» marge puisse aider à en établir la série. Les ratures » et les corrections, qui se multiplient surtout à la » fin et au commencement des pages, augmentent » encore à cet égard les difficultés. Quelle tâche que » celle de porter la lumière dans ce chaos ! »
Cette tâche était acceptée dans toute son étendue. M. Naville se sentait soutenu dans un travail presque mécanique, par la perspective d’arriver à un point où son œuvre obtiendrait le concours unanime de tous les Français éclairés. « Lorsque nous pourrons na- » viguer à pleine voile sur la mer de la pensée, écri- » vait-il, il ne manquera pas de hautes intelligences, » disposées à nous seconder. Que ne pouvons-nous » pas attendre de M. Cousin, qui a donné tant de » gages d’attachement à Maine de Biran, et de l’in- » térêt qu’il porte à sa mémoire!.... Nous ne crai- » gnons pas d’être trompé dans notre espoir, lors- » que nous comptons sur le haut patronage, l’in- » térêt actif et les directions lumineuses du chef » actuel de la philosophie française. M. Charles de » llémusat, à qui nous avons fait part en détail de » nos découvertes, nous a promis non-seulement son » appui et ses précieux conseils, mais aussi une coo- » pération active à l’œuvre de la publication. La nature » des travaux qui ont dû nous occuper jusqu’à pré- » sent, ne nous a pas encore mis dans le cas de ré- » clamer l’assi$tance de si hautes facultés ; mais on » comprend quelle est la confiance que nous inspi- » rent les bienveillantes dispositions d’un homme » doué du plus noble caractère, et qui s’est honora-
XXX HISTOIRE DES MANUSCRITS
» blement signalé dans le champ de la philosophie. » Enfin, si les occupations multipliées de ces deux » esprits éminents venaient à nous rendre nécessaires » d’autres secours, nous trouverions sûrement des » aides dans cette jeune élite de penseurs qui, sous » l’influence d’un souffle vivifiant, se sont déjà fait des » noms dans la plus haute des sciences. Ils s’estime- ‘» raient heureux, sans doute, de contribuer avec » nous à une œuvre destinée à jeter un jour nou- , » veau sur les grands problèmes qui les préoccupent, » et bientôt ils trouveraient la récompense de leur » dévouement dans les nobles jouissances d’un com- » merce intime avec un esprit, d’une profondeur » extraordinaire, avec une âme qui, exclusivement » captivée par le pur amour de la vérité, exercerait » moralement sur eux la plus salutaire influence. » Encouragé par de telles pensées, M. Naville poursuivait son travail avec ardeur. Il reconstituait les manuscrits, en en recueillant les feuilles dispersées, , et les classait après une étude consciencieuse : en même temps, il jetait sur le papier les premières ébauches d’une biographie de M. de Biran, et d’un article que M. Franck lui avait demandé pour le Dictionnaire des sciences philosophiques . Cependant un pressentiment souvent exprimé l’avertissait que la vie lui ferait défaut avant que sa laborieuse tâche fût achevée. Cette prévision, loin de ralentir son zèle, ne faisait que le redoubler; et bien qu’il eût l’espoir fondé de voir son œuvre poursuivie après lui, il désira, à tout événement, ne négliger aucune des
précautions que pouvait lui inspirer une prudence pleine de sollicitude. « Il est peu vraisemblable que » nous vivions assez longtemps pour voir la fin de ce » travail (écrivait-il une année avant sa mort), en » conséquence nous avons cru qu’il convenait d’at- » tirer dès à présent sur notre œuvre l’attention des » amis de la philosophie, en sorte qu’après nous il ne » manque pas de personnes désireuses de l’achever.» Dans ce but, il inséra dans h Bibliothèque universelle de Genève , quelques fragments de Maine de Biran, et fit connaître en même temps le nombre et la valeur des manuscrits déposés en ses mains. Ce travail fut le dernier. M. Naville sou (Trait depuis, longtemps d’une maladie d’estomac, contre laquelle la vigueur de son tempérament et sa force morale soutenaient une lutte inégale, mais toujours renouvelée. Jamais il ne renonça ni au travail de la pensée, ni à l’accomplissement de devoirs plus immédiatement pratiques qu’il avait volontairement multipliés dans son existence. Son activité ne fut, jusqu’à la fin , que momentanément suspendue, durant les plus violents accès du mal; et, dans les heures mêmes où la résignation du Chrétien demeurait comme le seul devoir imposé , sa pensée, lorsqu’elle se tournait encore vers les choses de ce monde, s’arrêtait avec un intérêt que rien ne pouvait altérer sur cette œuvre modeste d’éditeur, qu’il avait entreprise avec la conscience de rendre un service à la sainte cause de cette vérité qui ne passe pas. Le dernier fragment publié dans h Bibliothèque universelle porte la date de mars 1846. C’est à la
HISTOIRE DES MANUSCRITS
même époque que la famille et les amis de M. Naville conduisaient à leur dernière demeure les dépouilles mqrtelles de celui qui leur avait été redemandé.
Les manuscrits de Maine de Biran avaient été arrachés à l’oubli ; les travaux que réclamait la publication des œuvres inédites de ce philosophe étaient largement ébauchés: il ne fallait plus que marcher dans une route ouverte. Celui des fils de M. Naville qui a continué dès lors l’œuvre commencée espère, en accomplissant cette tâche, rendre un service* à la soience ; mais son premier désir est de remplir avec fidélité un devoir filial.
Au mois de juillet 1847, je fus informé, par l’entremise, de MM. Franck, membre de l’Institut, et de la Valette, député de Bergerac, qu’il serait possible d’obtenir du ministère de l’instruction publique une souscription de nature à faciliter beaucoup la publication des œuvres de M. de Biran. Cette espérance se réalisa, après des transactions assez longues, l’entreprise ayant obtenu l’appui de M. de Salvandy. L’impression commença par Y Essai sur les fondements de la psychologie \ Dix feuilles étaient composées au moment où éclata la révolution de février 1848. Cet
1 Je dois acquitter une dette, en remerciant ici M. J.- J. Rapet, pour la complaisance rare avec laquelle il m’avait promis, et avait commencé à me prêter son concours, dans l'accomplissement de ma tâche d’éditeur. La mort de M. Juventin d’Andilly ne me permet plus que de déposer sur sa tombe un souvenir reconnaissant de même nature.
événement inattendu arrêta l'œuvre commencée, le gouvernement issu de la crise révolutionnaire n’ayant pas jugé à propos d’accorder à M. Ladrange, libraire qui s’était chargé de l’édition, l’appui que lui avait promis le gouvernement qu’on venait de renverser.
Ce contre-temps eut, en réalité de très-heureuses conséquences. En effet, de nouveaux manuscrits découverts dans la bibliothèque de Grateloup, et une révision nouvelle de tous les documents antérieurs, qui dut être faite à l’occasion de cette découverte fournirent la preuve qu’il fallait modifier le plan des OEuvres inédites de Maine de Biran , tel qu’il avait été arrêté en 1847. A ne consulter que les manuscrits contenus dans lès deux envois successifs de 1843 et 1844, on devait croire que Y Essai sur les fondements de la psychologie était la dernière expression de la pensée de l’auteur; mais les écrits retrouvés en dernier lieu établissaient, de la manière la plus positive, que, depuis la composition de cet ouvrage, une transformation essentielle s’était accomplie dans les vues de M. de Biran. Cette transformation, provenant surtout de l’importance nouvelle accordée aux questions religieuses, avait donné naissance à un nouveau travail intitulé : Nouveaux essais d'anthropologie , travail qui devait prendre la place de Y Essai. Cet écrit n’existe que par fragments, et il est visible qu’il n’a pas été terminé, mais il n’était pas moins indispensable d’en recueillir avec soin les débris, avant de présenter au public le livre dont les événements avaient suspendu la publication.
XXXIV * HISTOIRE DES MANUSCRITS
Ce n’est qu’à la fin de 1850, que le nouvel examen des ouvrages de M. de Biran fut assez avancé pour qu’il fût possible de dresser un catalogue raisonné de tous les écrits de ce philosophe. Ce catalogue fut présenté le 26 avril 1851, à l’Académie des sciences morales et politiques *. M. Franck en fit l’objet d’un rapport verbal. « MM. de Rémusat, Mignet, Passy,
» Vivien prirent la parole après M. Franck et insis- » tèrent sur l’utilité et les moyens de la publication » des manuscrits de M. de Biran, et l’Académie » exprima le vœu de voir encourager l’impression » d’ouvrages aussi importants pour la science philo- » sophique et le regret qu’elle éprouverait si le public » en était privé plus longtemps. Elle décida que ce » vœu et que ce regret seraient consignés dans son » procès-verbal 1 2 . »
Fort d’un tel appui, je m’adressai au ministre de l’instruction publique? de cette époque, le priant d’accorder à mon entreprise des encouragements semblables à ceux qu’on avait obtenus de M. de Salvandy. Cette demande fut appuyée d’une lettre que signèrent, avec les membres de la section de philosophie, le secrétaire et le président de l’Académie des
1 Notice historique et bibliographique sur les travaux de M. de Biran, contenant t° l'Histoire des manuscrits inédits de ce philosophe; 2° le Catalogue raisonné de ses ouvrages, tant inédits que publiés; 3° le Catalogue des écrits relatifs à sa vie et à ses doctrines; broch. in-8° de xxxiv et 19 pages. — Cette brochure n’a pas été mis en vente.
2 Compte rendu des séances et travaux de l’Académie des Sciences morales et politiques.
sciences morales et politiques. La réponse du ministre . fut négative. Ce refus ne ma pas fait hésiter dans l'accomplissement d’une tâche que je considère comme un devoir. Mais j’ai dû, cédant aux circonstances, me borner à publier pour le moment, au lieu des écrits philosophiques de M. de Biran, un ouvrage plus court, et accessible par son contenu à un public plus nombreux.
Les Pensées de M. de Biran auraient vu le jour depuis longtemps, sans l’influence de circonstances personnelles, dont je n’ai ni le droit, ni le désir d’occuper le lecteur. Je tiens à dire cependant que l’état actuel de ma santé me faisant de tout travail une fatigue, M. Edmond Scherer a bien voulu mettre à mon service son expérience et son amitié pour la correction des épreuves du présent volume.