‹ Maine de BiranChapitre 25 sur 140 · Pensées, p. r · texte numérisé non relu

Pensées, p. r

souffrance intérieure, il a non seulement senti, mais clairement aperçu la lacune essentielle de la philosophie régnante. Condillac ne fait sa part ni à l'activité ni à la volonté ; son œuvre n'est pas définitive. Maine de Biran appelle de ses souhaits la philosophie qui doit la compléter, il serait plus juste de dire, la refaire. Et c'est luimême qui répondra à cet appel.

Il y répond dès son premier essai, ce Mémoù'e sur r habitude qui passe pour sensualiste et qui l'était en effet dans sa première rédaction. Mais dans la seconde, celle qu'il a éditée lui-même et dont il prend vis-à-vis du public la responsabilité, quel progrès déjà sur Condillac M On sent bien que le sensualisme ne le tiendra pas longtemps captif. Son œuvre est d'un disciple, mais destiné à s'affranchir. Dès lors il est infidèle. Il parait l'ignorer ; et plus tard, quand il en sera venu à une pleine conscience de sa doctrine, il s'obstinera, spectacle touchant et rare, à reporter sur ses maîtres, Destutt de Tracy et Cabanis 2 non pas sans doute tout l'honneur de sa

1. Voici la question posée par l'Institut (Classe des sciences morales et politiques) : « Déterminer quelle est l'inlluenee de l'habitude sur la faculté de penser, ou, en d'autres termes, faire voir l'effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles, la fréquente répétition des mêmes actes. » Ce sujet avait été mis au concours en l'an VllI. Le prix ne fut pas donné. Le manuscrit de Maine de Biran avait pourtant été distingué. C'est ce même travail qui, remanié, obtint le prix en 1802 et fut publié par Maine de Biran lui-même en 1803, précédé d'une longue introduction. De 1801 à 1803, ses idées se modifient sans cesse et de plus en plus se distinguent du sensualisme de Condillac. — Cf. Picavet, La philosophie de Biran de l'an IX à l'an XI.

2. « C'est à vous deux, qui êtes unis dans mon esprit et dans mon cœur, c'est à TOUS que je dois rapporter toutes mes idées, tout ce que je suis à l'époque présente de ma vie intellectuelle. La lecture des Mémoires fit dans

découverte, mais le mérite de l'avoir suscitée. Et cela même était excessif. Les conclusions auxquelles il est conduit par l'analyse, sont voisines de celles que Destutt de Tracy et même Cabanis avaient acceptées et elles étaient énoncées à peu près dans les mêmes termes i. iMais, si les formules sont identiques, l'esprit en est différent. Ce qui pour les uns n'était que l'exprès sion peutêtre inexacte d'une théorie rencontrée par hasard ef rétractée aussitôt que comprise', était pour l'autre la première indication d'un système destiné à se développer et à s'éclaircir, au lieu d'un point d'arrêt, un point de départ "^.

mon esprit une évolution dont il conservera probablement toujours les traces... » (Lettres inédites citées par Al. Bertrand, La Psychologie de l'effort, p. 76, Félix Alcan, Paris, 1889).

1. Action voulue et sentie d'une part, et résista nce de l'autre ; voilà, j'ose n'en pas douter, le lien entre les êtres sentants et les êtres sentis; c'est là le point de contact qui assure très certainement ceux-là de l'existence de ceux-ci (Destltt de Tracy, Trailé d'idéologie, c. vu, p. 136, Paris, 1817).

... La conscience du ?«oi senti, du moi, reconnu distinct des autres existences, ne peut s'acquérir que par la conscience d'un effort voulu; en un mot, le moi réside exclusivement dans la volonté (Cabanis, Rapports du phys. et du mor., u, p. 361, Paris, 1805).

2. Si par être actif on entend seulement agir, sentir une sensation, un souvenir, un rapport, est une action tout comme sentir; ainsi nous ne sommes pas plus actifs dans un cas que dans l'autre. Si, au contraire, par être actif on entend agir librement, c'est-à-dire d'après sa volonté, il n'y a peut-être pas une action dont nous soyons moins les maîtres que de sentir ou de ne pas sentir un désir: ainsi, à ce compte, il n'y aurait pas en nous une faculté plus passive que celle de vouloir (Destutt de Tracy, loc. cit., c. v, p. 70).

3. Ce que vous n'avez pas fait, Monsieur, j'ai tâché de le faire en m'emparant du principe que vous m'avez pour ainsi dire légué et le suivant aussi loin que mes forces ont pu me le permettre jusqu'à présent. Vous vous êtes jeté dans une roule différente et, en adoptant de nouveaux principes, vous en avez suivi de votre côté les conséquences avec une force de tête étonnante, supérieure. Plus nous avancerons chacun de noire côté

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La lacune que, dès l'éveil de sa pensée, il avait pressentie, Maine de Biran tente de la combler : il veut refaire l'œuvre de Gondillac. Tentative impossible. Il s'en apercevra bientôt et verra que la philosophie sensualiste n'est pas à refaire, mais à rejeter.

Quelle est l'influence de l'habitude sur la faculté de penser? Cette question, posée par l'académie en l'an VIII, venait à son heure. Vraiment suggestive, elle allait, comme un réactif puissant, révéler les éléments constitutifs de la pensée.

Elle produit sur nos facultés des effets contradictoires : Elle affermit et exalte les unes, elle amortit et tend à annihiler les autres. La divergence des effets trahit la différence de la cause. Et comme cette cause, on ne peut l'attribuer à l'habitude qui ne change pas, il faut la trouver dans les facultés elles-mêmes. Il y a des facultés passives, comme le veut Gondillac; il y a aussi des facultés actives. Elles se manifestent par le mouvement, par une tendance au mouvement, par l'effort. Mouvoir sa main, tendre l'oreille, sont des formes diverses de cette activité. C'est par elle que nous connaissons. Les facultés passives ne nous renseignent que sur elles-mêmes, c'est-à-dire sur l'état de nos organes et sur les impressions de notre âme ; les facultés actives nous font sortir de nous-mêmes. Aux unes nous devons nos sensations, aux autres nos percep-

plus nous nous écarterons, et je vous avoue que j'éprouve un sentiment pénible en ine trouvant dt'jà assez loin de vous dans quelques points essentiels... C'est vous qui m'avez abandonné... Veuillez songer surtout que si je m'égare, c'est en suivant vos premières traces (Lett. inéd. à Destutt de Tracy, .\l. Bertrand, La Psychologie de l'effort, p. 79).

tions. C'est aux perceptions qu'il faut attribuer etForigine et le progrès de la pensée. Par elles nous connaissons et le monde et nous-mêmes ; et c'est de l'effort où le moi et le monde se trouvent en conflit, que surgit cette double connaissance : c'est par lui que se constitue et sur lui que se fonde notre personnalité.

On pourrait croire, sur cet exposé, que Maine de Biran est déjà en possession de sa doctrine. Il s'achemine vers elle peut-être; mais il n'en a encore que la forme extérieure, les mots. Pour lui, en effet, l'activité, c'est le mouvement; l'effort lui-même n'est qu'un mouvement entravé. « Que sont toutes les opérations de l'âme? sinon des mouvements et des répétitions de mouvements. » Ces paroles de Bonnet, qu'il a mises en épigraphe à son Méinoire sur l'habitude, marquent le point où il est parvenu et aussi le point où il s'arrête. L'activité s'oppose à la passivité; cette opposition n'est pas complète : ce sont deux branches sorties d'un même tronc. Le fond de la doctrine sensualiste n'est pas contesté. Il demeure entendu que tout dérive de la sensation, que la sensation à son origine, comme en son développement ultérieur, est dans une dépendance étroite de l'organisme : « La faculté de penser n'est que l'ensemlile des habitudes de l'organe central. » Et Maine de Biran se propose de faire appel à la physiologie pour éclairer et compléter l'étude psychologique des facultés : il veut faire marcher de front les deux enquêtes. Comme Condillac du reste, il admet l'existence de l'âme, d'une âme placée dans une demeure inaccessible, hors des prises de la conscience, qui est peut-être la condition lointaine de lapensce, mais à qui l'on ne peut faire appel pour l'ex-

pliquer. Ce n'est pas là, du moins pour le moment, qu'est sa vraie doctrine philosophique.

Elle est tout entière dans la théorie de la sensation qu'il renouvelle déjà, non pas dans son fond, mais dans ses formules et surtout ses tendances : sous cette forme, elle lui appartient en propre et marque la direction de son esprit. Elle est destinée à se développer ; il est aisé d'y voir les germes de sa doctrine future. L'intelligence n'est pas une réceptivité pure; elle est active. L'effort est la condition de toute connaissance objective et le fondement de la personnalité. Au-dessous de l'intelligence, de la perception se trouvent les impressions passives, la sensation. Ces deux facultés sont distinctes; Tune n'est pas l'autre. Et, ce qui est plus essentiel encore, l'une ne devient pas l'autre. Le point de départ de toute l'évolution mentale n'est pas la sensation, mais la perception : ce n'est pas la passivité, mais l'activité. L'évolution n'est donc pas spontanée, mais volontaire. Dans la théorie de la sensation transformée, les vraies causes de tout ce qui est en nous se trouvent hors de nous : c'est le monde qui produit le moi. Pour Maine de Biran, l'opposition du sujet et de l'objet est primitive et irréductible : le fond du sujet est activité spontanée ou volontaire, et c'est l'activité volontaire qui donne le branle à tout le progrès intérieur *.

Il ne restait plus qu'à prendre une conscience plus nette de cette doctrine, et qu'à la compléter en recherchant d'où venait le mouvement. Il procède de la liberté qui rompt l'enchaînement fatal des phénomènes, qui fonde

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