‹ Maine de BiranChapitre 26 sur 140 · Mémoire sur l'habitude, p · texte numérisé non relu

Mémoire sur l'habitude, p

la personnalité et fournit à l'opposition irréductible du moi et du non-moi un fondement assuré.

Comment Maine de Biran a-t-il franchi cette dernière étape? Quand est-ce qu'il a trouvé la réponse à cette question posée dans son esprit depuis l'éveil de sa pensée : que pouvons-nous pour notre bonheur? Sommes-nous libres? quelles sont les ressources et les limites de la liberté? A quel moment a-t-il entendu, dans toute leur signification et leur vrai sens, ces paroles qu'il avait répétées à la suite de Destutt de Tracy : « Toute notre connaissance dérive de l'activité » ?i\ous l'ignorons. Sur cette démarche décisive, son journal est muet : à l'heure où il accède à la lumière, il l'a abandonné depuis longtemps; quand il le reprendra, la transformation sera un fait accompli.

Il est en possession de son système. Il a définitivement rompu avec le sensualisme qui ne pouvait manifestement lui fournir ce qu'il cherchait, une force indépendante et un moi autonome. C'est surtout de ce point de vue qu'il l'examine et qu'il en fait la critique, critique pénétrante, et, ce semble, décisive.

Le sensualisme est une doctrine incomplète et fausse. Il ne peut sortir de son erreur; la méthode qui l'y a conduit, l'y maintient, méthode essentiellement vicieuse, ou, pour mieux dire, emploi vicieux d'une méthode bonne quand elle se trouve sur son vrai terrain.

Cette remarque est fondamentale ; il faut la mettre en

pleine lumière : l'erreur des sensualistes, et spécialement de Condillac, fut de transporter dans la science de la pensée et du moi la méthode des sciences naturelles.

Nul ne songe à contester la valeur de la méthode expérimentale : c'est avec raison qu'elle a été accueillie comme une libératrice et qu'elle passe pour une maîtresse de vérité. La réaction dont Bacon fut le promoteur était une réaction opportune. La méthode à priori, déductive, syllogistique, devait être stérile dans les sciences naturelles et elle le fut; elle ne conduisait qu'à des explications purement verbales i. Il fallait d'abord renoncer aux causes occultes, aux quiddités. C'est ce qui fut heureusement fait. Le but de la science était trouvé et les limites de son domaine tracées : elle devait s'en tenir à l'étude des phénomènes en négligeant les substances, rechercher leurs lois sans s'inquiéter des causes; cette recherche était plus aisée. Elle ne relevait que de l'expérience et ne laissait aucune prise aux rêveries de l'imagination. Les phénomènes ne se dérobent pas aux sens comme les substances. La loi est moins mystérieuse que la cause ; c'est une relation de succession entre deux phénomènes : elle est observable comme eux ~.

Plus aisée, cette recherche était aussi plus fructueuse. De quel profit peut être la connaissance d'une cause dont on ne peut rien dire sinon que, par une vertu cachée, elle

1, Édition Cousin, t. IV, fiapjjorts du physique et du moral, p. 21.

2. Rapports du j^hysique et duinoral,\}. 22-23; — Science et psychologie (]\'ouvelles œuvres i)iédites de Maine de Biran, publiées par Al. Bertrand, p. 246, Paris, Ernest Leroux 1887)

produit un effet donné? Les deux termes de la loi au contraire, Fantécédent et le conséquent, sont deux phénomènes. Ils sont l'un et l'autre clairement connus. On peut les mesurer, les peser, déterminer l'énergie qu'ils enveloppent, à la connaissance qualitative faire ainsi succéder une connaissance quantitative ^ Le lien qui les unit en devient sinon plus étroit, du moins plus précis : c'est une loi parfaite, et qui fournit un fondement non plus seulement à de vagues conjectures, mais à une prévision assurée.

Ce n'est là qu'une première démarche. Les lois auxquelles conduit cette enquête sont mulliples; elles semblent incohérentes. Il faut réduire cette multiplicité et atténuer ce désordre, des lois particulières qui groupent des faits extraire des lois générales qui groupent des lois. Le vœu de la science serait de les ramener à une seule et de trouver la formule génératrice dont les lois ne sont que des cas particuliers ~.

C'est par un mouvement analogue et par des abstractions successives qu'on va de l'espèce au genre, du genre au règne, de celui-ci à une notion supérieure et unique qui enveloppe tous les êtres vivants '^.

Ce qui guide les savants dans cette marche vers des lois ou des notions de plus en plus abstraites, c'est le besoin d'unité ; c'est aussi le besoin de clarté, le désir d'éhminer les inconnues du domaine de la science, ou du moins d'en réduire le nombre *.

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