Ibid., p
même sa direction. Or il n'en est rien : de Tefficacité de l'effort nous n'avons nul pressentiment. Sans doute, pour vérifier cette assertion, il faudrait pouvoir remonter par le souvenir au premier acte volontaire et là constater qu'avant de l'avoir appris de l'expérience, nous ne pouvions prévoir le résultat du vouloir; et cette régression est impossible. Mais il n'est pas impossible de tourner cette difficulté et de combler cette lacune du souvenir.
Le lien entre le vouloir et le mouvement se rompt quelquefois ; on devrait avoir conscience de cette rupture. L'effort est inefficace, ou il disparaît. Si la conscience, comme on le prétend, le pénètre, elle devrait être avertie de cette stérilité accidentelle ou de cette absence. Elle n'en sait rien. Le paralytique veut et ses membres demeurent inertes ; il croit pourtant se mouvoir, il le croit jusqu'à ce que des expériences répétées aient ébranlé sa confiance en lui-même. N'est-ce pas une preuve qu'il ne sent pas directement l'effort, mais que, sur la foi d'expériences antérieures, après un acte de volonté, il attend le mouvement, comme il attend, après l'aurore, le lever du soleil? La conscience ne va donc pas au delà du phénomène saisir l'effort : elle ne le perçoit pas.
Il faut aller plus loin et dire que cette perception est impossilile et contradictoire. La volonté est suivie du mouvement; mais entre ces deux phénomènes, la succession n'est pas immédiate, ni, par suite, la liaison. Ils sont très distants l'un de l'autre, situés aux deux bouts d'une longue chaîne : entre eux s'insère toute une série d'événements physiologiques. La volonté produit une
modification dans le cerveau, celle-ci en produit une dans la moelle, la moelle dans le nerf, le nerf dans le muscle, le muscle se contracte et le mouvement suit. Ces modifications successives unissent la volonté et le mouvement' ; mais aussi elles les séparent. De plus, elles sont incon scientes. Dès lors, voici la question qui se pose : La conscience, dit-on, dépasse les phénomènes, pénètre au delà, saisit le lien qui les unit. Un lien? Lequel? Un lien immédiat entre la volonté et le mouvement? Il n'y en a pas. Un lien entre la volonté et les événements intermédiaires? Qui oserait le dire, et prétendre qu'il a conscience d'opérer, dans son cerveau et dans ses nerfs, une pression ou une modification dont il ignore la nature? Cette conscience est manifestement impossible. On ne peut percevoir la liaison de deux termes sans connaître ces termes eux-mêmes. Or c'est la science, et une science récente, qui nous a fait connaître les modifications qui du cerveau se propagent jusqu'aux muscles. La conscience ne les atteint pas; et, quelque effort qu'elle fasse, elle ne peut les atteindre : elles sont par leur nature placées hors de ses prises. Il est donc légitime de conclure que le témoignage qu'on attend de la conscience en faveur de l'effort, elle ne le donne ni ne peut le donner. Et ce que la conscience ignore, qui peut le savoir? L'effort, l'énergie active, dernier reste des entités métaphysiques, doit être chassé de la science, de celle du moins qui se ré clame de l'expérience.
Ce n'est pas tout. Il suit de là que l'effort, qui est ignore,
i. Éd. Cousin, t. IV, p. 379.
n'existe pas et que, rejeté hors de la science, il doit être mis hors du réel. S'il s'opérait par lui, le mouvement serait impossible. Qu'on se remette dans l'esprit ce que nous venons de dire et qu'on se représente la situation de la volonté. Elle est séparée du mouvement qu'elle veut produire, par des intermédiaires nombreux. Comment va-t-elle s'y prendre pour aboutir? Il ne suffit pas qu'elle ordonne pour se faire obéir; il faut qu'elle agisse, qu'elle fasse efibrt, qu'elle dégage une force qui, aj)rès un long trajet dans l'organisme, produira son effet dans le mouvement. De quel côté la diriger? Comment la volonté pourra-t-elle le savoir? Il faut quelle le sache pourtant. Elle n'agit pas à lafaçon des forces aveugles et instinctives ; elle tend vers un but fixe, elle se propose un acte déterminé, distant d'elle, complexe. Pour répondre au dessein qu'elle se propose, tout doit se faire en pleine lumière. Elle est plongée dans les ténèbres.
Dira-t-on que les diverses parties de l'organisme sont tellement liées les unes aux autres qu'elles s'ébranlent toutes sous la même impulsion, que le mouvement final et les événements qui le précèdent forment une synthèse indivisible, un bloc, et que c'est à lui que s'adresse l'effort? Cette assertion est contestable; de plus, elle laisse la difficulté intacte. L'effort s'adresse à ce bloc? Soit. Mais par où l'aborder? Il ne s'agit pas de produire un mouvement quelconque, une agitation désordonnée; il s'agit de produire un acte prévu et conforme à nn plan nettement tracé dans l'esprit. La force dégagée dans l'efiort ne doit point se heurter au cerveau en un point quelconque, au hasard ; elle doit être dirigée. Avec les mouvements à accomplir.
LE MOI. il9
son plan d'application doit varier. Comment le déterminer et le reconnaître dans cette masse nerveuse qu'est le cerveau, peut-être confusément sentie, mais assurément inconnue dans sa nature, dans sa forme, dans sa structure? N'est-il pas évident qu'on demande à la volonté et à l'effort un acte qu'elle ne peut fournir? La conscience qui éclaire le terme de son action, en laisse les débuts dans les ténèbres; elle rend impossible sa première démarche, et par suite la condamne à l'inertie. L'effort ne lui est donc pas un secours, mais un obstacle invincible. Pour la délivrer et lui rendre sa liberté, il faut en exorciser le fantôme. Les événements connus et inconnus de la conscience se suivent conformément à leur loi, et la volonté aboutit, par des intermédiaires dont elle n'a pas à se soucier, au mouvement qu'elle doit accomplir.
Il y a donc entre l'expérience extérieure et intérieure, parallélisme et parité complète : au dedans, comme au dehors, les phénomènes bornent notre vue. Et si nous ne pouvons soulever ce voile, ou en rompre la trame pour voir, au-dessous d'eux, ce qu'ils nous cachent, c'est qu'ils ne nous cachent rien. Les connaître et constater la loi qui règle leur succession, c'est épuiser le contenu du réel. Nous n'avons pas conscience de l'effort, nous ne pouvons pas en avoir conscience; et de cette ignorance nécessaire, il est légitime de conclure qu'il n'existe pas.
Hume, avec son école, nie la conscience de l'effort ; Maine de Biran et, avec lui, des philosophes en grand nombre
^^^ MAINE DE BIRAIff.
qui tous ne se réclament pas de sa doctrine, l'affirment. Ces assertions contradictoires se heurtent; et ceiDendant elles ont pour objet un fait de perception immédiate au sujet duquel la contradiction devrait être impossible. On ne peut en rester là. Si la conscience de l'effort est illusoire, il faut expliquer cette illusion et démêler les phénomènes intérieurs qui lui donnent naissance et la produisent. C'est ce qu'on a fait.
Les explications fournies sont de deux sortes : les unes physiologiques et les autres psychologiques. On les oppose souvent les unes aux autres; et peut-être en effet sont-elles animées d'un esprit différent et même contraire. La tendance des physiologistes est de nier l'effort et la volonté elle-même pour leur substituer la sensation de mouvement; les psychologues, au contraire, s'ils ne vont pas jusqu'à nier les sensations qui accompagnent le mouvement, sont portés à faire une part prépondérante à la volonté. Mais, si leur esprit diverge, leurs doctrines ne se combattent pas nécessairement. H nous semble qu'on peut les unir et retrouver ainsi les éléments nécessaires pour reconstituer ce qu'ils a^DpelIent l'illusion de l'effort.
Les sensations musculaires ne peuvent unir la volonté au mouvement. Au lieu de se diriger du centre à la surface, du cerveau, siège de la volonté, aux muscles et aux membres, organes du mouvement, elles vont de la périphérie au centre : pour employer les mots techniques, elles sont afférentes, nonefférentes. Il y a là deux preuves du néant de l'effort.
La première résulte de la direction de ces sensations :
elles ne viennent pas du cerveau puisqu'elles s'y rendent. L'efiFort n'est pas une force unique et simple qui s'épanouit dans les membres et y détermine le mouvement ; ce sont au contraire les mouvements et les contractions multiples de l'organisme qui convergent vers un point, s'y réunissent en faisceau, y prennent l'apparence de l'unité et y produisent l'illusion de l'effort. Ce qui le prouve, c'est qu'avec les sensations, le sentiment de l'effort est aboli. Un malade, dépourvu de sensibilité dans la moitié supérieure du corps jusqu'au niveau de l'ombilic, perd le sentiment de l'effort. Il veut, il croit mouvoir ses membres; ils bougent à peine. L'effort est nul; mais, en l'absence des sensations qui d'ordinaire le lui révèlent, le malade en est réduit à se fier à une croyance qui n'a de fondement que dans le passé : c'est une première preuve En voici une seconde, plus précise et plus décisive encore. Qu'on fasse le compte de ces sensations musculaires sans en négliger aucune, on verra qu'il est adéquat au contenu de la conscience ; il ne reste rien pour prendre le nom d'effort et qu'on puisse attribuer à linffuence de la volonté. « Quand nous pressons du doigt la détente d'un pistolet imaginaire, ne percevons-nous pas une force efférente, l'effort en lui-même et seul? Les sensations musculaires qui pourraient le voiler et qui, dit-on, se substituent à lui, ou plutôt le constituent réellement, sont absentes. Le voilà donc isolé et sous le regard de notre conscience. — Il nous le semble. Mais un examen plus attentif et une analyse plus précise nous révélera tout un ensemble de sensations, d'abord inaperçues. Notre doigt est immobile, il est vrai; mais la ])oilrine se fixe et s'affermit, la res])i-
122 MAIXE DE BIRAN.
ration se modifie, la glotte se ferme, les sourcils se contractent. )) Qu'on épuise toutes ces sensations élémentaires, elles rendent compte de la sensation complexe et totale; il ne reste rien pour l'effort.
Reste pourtant la volonté. Et, si quelques physiologistes la nient, ils ont tort, et tort contre le témoignage de la conscience.
Hume avait reconnu entre elle et le mouvement une relation de succession constante. Nous voulons ; le mouvement suit. C'est la loi : on ne peut la dépasser. Mais on peut la préciser, chercher, par une analyse plus exacte, quel est celui des éléments enveloppés dans la volonté qui est l'antécédent nécessaire du mouvement. Or c'est la pure idée de l'exécution du mouvement. Des expériences nombreuses ont montré que sa présence suffisait pour provoquer le mouvement.
Pour qu'elle soit efficace, il faut que cette image représente, non la sensation intérieure du membre qui agit, mais le mouvement lui-même, tel qu'il peut être perçu par les sens. « Nous entendons, dit M Renouvier, par l'idée de l'exécution du mouvement, l'idée du mouvement comme s'exécutant et comme il serait extérieurement perçu s'il s'exécutait, et non l'idée de ce mouvement que doit sentir celui de nos membres qui l'exécute. »
Il faut de plus que cette représentation intérieure soit accompagnée d'un acte de la volonté, d'un fiat, qui lui ouvre la voie et la rende victorieuse dans le conflit des représentations contraires qui, comme elle, tendent à se réaliser. Cette addition de M William James est adoptée par M. Renouvier, qui définit l'effort : Le maintien d'une
représentation de jussion. Et cette formule un peu dure est peut-être la plus précise. Ainsi s'explique d'ailleurs la croyance elle-même. Que cela soit! disons-nous, et notre corps s'ébranle. Que cela soit! et notre esprit se détache de lui pour adhérer à son objet. Bien plus, cet objet luimême, la volonté souvent le crée.
Nous avons maintenant tous les éléments de l'effort; et nous pouvons nous rendre compte du nombre et de la suite des événements psychologiques et physiologiques qui sont enveloppés dans un mouvement volontaire. — - Il parait simple, il est très complexe : il y a dans l'esprit la représentation du mouvement à accomplir, un effort purement intellectuel pour la maintenir présente, un fiât libérateur qui écarte les images antagonistes et ouvre la voie à son efficacité ; il y a dans le corps un ensemble de modifications du muscle, des tendons de la poitrine, de la glotte, des sourcils qui se propagent de la surface à l'intérieur.
Ces deux séries phénoménales se succèdent : la première est l'antécédent, la seconde le conséquent. Or, on aurait tort d'imaginer pour expliquer cette relation un lien réel, l'effort; de l'une à l'autre, il y a solution de continuité. La première est efférente, si ce terme n'est pas trop impropre pour désigner, non pas un mouvement, mais une tendance; la seconde est afférente. Celle-ci par conséquent n'est pas, en un sens matériel et quasi mécanique, issue de l'autre; mais elle va au-devant de l'autre : en sa présence, elle entre en activité et spontanément. N'est-ce pas ainsi que, dans les œuvres d'art, le but à atteindre suscite, sans qu'on scmge à lui attribuer une
efficacité réelle, par une sorte de contact, tout ce qui tend à le réaliser? L'imagination s'éveille, les images se présentent, s'organisent; et, pour les exprimer, des profondeurs de la mémoire surgissent les termes appropriés. L'activité matérielle, ou plutôt organique, est identique à l'activité mentale. On pose devant elle un but à poursuivre; elle s'ébranle spontanément : les muscles se contractent, les nerfs se tendent, le mouvement se produit. Ces événements ne sont pas connus, mais ils sont sentis. Ils ne sont pas vus du dehors, mais se reproduisent dans la sensation et pénètrent ainsi dans la conscience.
Qu'on réunisse toutes ces sensations, qu'on place à côté d'elles les événements psychologiques qui les précèdent, à savoir le maintien d'une représentation de jussion, on aura tout le contenu de la conscience quand nous opérons un mouvement volontaire, la traduction détaillée, exacte et complète de l'effort. Il est donc illusoire.
C'était la dernière des entités métaphysiques; il faut y renoncer et s'en tenir aux phénomènes.
Si cette critique était fondée, ce serait la ruine du système de Maine de Biran. La métaphysique lui survivrait peutêtre; mais il faudrait lui chercher, hors de l'expérience, un autre fondement : la seule voie jusqu'ici découverte pour aller, au delà des phénomènes, saisir d'une prise directe une réalité plus profonde et plus vraie, resterait désormais
impraticable. Ce serait pour les doctrines spiritualistcs, non pas une défaite définitive, mais un grave échec. Maine de Biran a tout fait pour l'écarter.
Reprenons dans leur ordre les difficultés proposées : V La première, qui se fonde, pour éliminer l'effort, sur le parallélisme nécessaire de l'expérience intérieure et de l'expérience extérieure, ne vaut pas qu'on s'y arrête longtemps. Ce n'est pas une critique de la philosophie de l'effort, c'est l'énoncé de la thèse coutraire. Pour la juger, il faut la bien entendre sans doute, mais ne pas trop s'y attarder et passer directement aux vraies preuves».
2° La cause est inconnaissable : au repos, elle est inacces^ble. — Elle l'est sans doute. Mais une cause en repos est-eUe cause? Elle ne l'est qu'au moment même où elle agit et tant qu'elle agit. Cette critique s'adresse à une conception de la cause qui n'est pas ici en question. Que la substance — et en cpioi une cause inactive diffère-t-elle de la substance? — que la substance soit et demeure toujours inconsciente, nul n'est plus disposé aie reconnaître que Maine de Biran. Le but de ses recherches, c'est justement de trouver un moi qui ne soit pas la substance et dont l'activité donne prise à la conscience. Conscience et activité libre sont pour lui s^Tionymes. Cette activité est identique à l'effort et n'existe que pendant qu'elle agit"-. Elle ne se confond pas avec son effet : l'effet, c'est l'nnpulsion reçue par le terme qui lui résiste ; il en est distinct comme le non-moi l'est du moi.
11 est aisé de voir que, ainsi entendue, la cause échappe