Al. Bertrand, Loc. cil., p
daiciit de la vigueur ou de la débilité du corps, plus immédiatement, des impressions inconscientes qui en résultaient. Même pendant la période mystique qui a clos sa vie, à l'heure où il avait trouvé, au-dessus de lui, en Dieu, un appui assuré pour sa volonté défaillante, il se demande toujours si les élans de sa volonté ne dépendent pas d'une énergie vitale momentanément affermie, et si l'union du corps et de la volonté n'est pas j^lus étroite qu'il ne l'avait pensé. Ce qui ne lui parait pas douteux, c'est que, si la volonté peut résister aux entraînements de l'inconscient et se raidir en s'appuyant sur une force plus haute, elle subit pourtant son influence et s'en trouve affermie ou afifailjlie.
Cette action est incontestable ; et par elle, on peut expliquer des phénomènes qui passent pour mystérieux.
La suggestion, l'hypnotisme venaient défaire leur apparition. On pouvait les dédaigner, comme on l'a fait longtemps. Maine de Biran était trop sincère et trop soucieux de science pour s'en tenir là : il avait trop de philosophie pour ne pas chercher une réponse au problème qui se posait, d'autant que ce problème était de ceux dont il pouvait difficilement se désintéresser : il s'agissait de l'autonomie de la volonté.
Si je puis suggérer à autrui ma pensée et m'emparer de sa volonté pour la diriger à mon gré, la conscience n'est pas close et la volonté n'est pas une force indépendante et libre. C'est une conclusion trop hâtive, répondra Maine de Biran, et qui n'est pas contenue dans les faits qu'on invoque. La conscience est close; c'est un sanctuaire inviolable : nul ne peut y pénétrer, nul ne peut
surtout s'insinuer dans l'intérieur de la volonté, se substituer à elle et la régir.
Mais, si l'on ne peut s'emparer d'elle, on peut agir sur elle. On le fait tous les jours par les conseils, par les menaces, jiar les ordres. Que de forces la subjuguent, que de séductions l'entrainent ! Il n'y a pas là une prise de possession immédiate, mais une influence qui s'exerce. Pour être suivi, le conseil doit être entendu; pour être exécuté, l'ordre doit être compris : entre ma volonté et la volonté d autrui, il y a un intermédiaire, l'intelligence. Il peut y en avoir d'autres. La suggestion et l'hypnotisme nous en fournissent un nouveau : le corps, l'organisme, l'inconscient. Ma pensée, au lieu de suivre la route ordinaire et lumineuse et de mouvoir la volonté en passant par l'intelligence, suit une voie inférieure et obscure, chemine à travers l'inconscient et va, à son insu, incliner et entrainer la volonté : par les passes, c'est le corps qui parle au corps. Jusqu'où va le pouvoir de transmettre ainsi des pensées, c'est ce qu'il est difficile de dire. L'état de notre corps, à chacun des instants de notre vie, ne traduit-il pas l'état de notre âme, traduction obscure, inaccessible directement à l'intelligence? Mais le corps ne l'entend-il pas et ne peut-il pas la transmettre? En nous, il y a un retentissement de l'organisme dans l'intelligence, de l'inconscient dans le conscient ; qui nous empêche de croire que, par un mouvement analogue, mais contraire, toute pensée consciente affecte l'inconscient, modifie l'organisme, que les modifications de celui-ci se transmettent à des organismes étrangers et par là se font sentir, soit à l'intelligence, soit à la volonté? Que de faits vien-
ncnt à l'appui de cette hypothèse, ou plutôt, attestent cette action du corps sur le corps ! L'ennui est contagieux comme la passion. Ils se propagent l'un et l'autre, même dans le silence; et dans une grande assemblée, ils s'amplifient : leur intensité paraît y être proportionnellement au nombre. Est-ce que l'autorité est toujours en raison directe de la valeur morale? Est-elle même toujours en rapport avec l'énergie de la volonté? N'y a-t-il pas des hommes qui se font obéir sans effort et sans déploiement d'énergie? Leur nature est plus puissante et l'empire qu'ils obtiennent est comme une contrainte physique qu'ils exercent sur les autres, uniquement par leur présence. Mon génie étonné tremble devant le sien, disait Néron en parlant de sa mère. Il y a dans cette parole un essai de révolte et un aveu d'impuissance : le corps était vaincu et il entraînait la volonté dans sa défaite.
Nous avons marqué plus haut la cause de cette action. S'il y aune barrière entre les sensations et l'intelligence, celle qui sépare l'inconscient de la volonté est plus haute. Mais de même que l'intelligence est éveillée par les sensations, la volonté est émue par les impressions de l'inconscient. Il ne peut y avoir de bas en haut d'influence directe et réelle, mais il existe une sympathie ou une émulation qui la supplée. C'est par elle que la volonté, sans rien perdre de sou autonomie, reçoit le contre- coup des impressions sourdes et fatales qui s'agitent au-dessous d'elle ; c'est par elle encore que ces impressions se propagent. La môme loi de solidarité qui unit les facultés d'un môme être, unit les êtres entre eux. Deux corps voisins tendent à se mettre au même ton, comme
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les cordes de deux instruments à vibrer à l'unisson ^
En nous, il y a deux vies entièrement distinctes. Ce ne sont pas deux rameaux sortis d'un même tronc ; les troncs eux-mêmes sont séparés. En l'une nous trouvons les sensations, les affections, les appétits, l'énergie vitale, l'âme sensitive ; en l'autre la pensée, l'effort, l'âme, source de Fintelligence et de la volonté. La première est inconsciente ; la seconde est consciente. Ces deux vies, quoique distinctes, se côtoient l'une l'autre, se mêlent, tendent au même but ; et c'est en cela surtout que réside leur unité. Parties de points difiFérents pour conspirer à une même fin, il faudrait, semble-t-il, puisqu'elles sont distinctes, qu'elles fussent unies par une action et une réaction incessante. Elle existe en effet, mais limitée. Dans le système de Maine de Biran, l'action descend, elle ne remonte pas : la pensée agit sur la sensation et s'en empare ; la sensation n'agit pas sur la pensée. C'est une première limite. Il y en a une seconde : le domaine de la pensée est identique à celui de la liberté.