‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 117 sur 135 · PenséeSf p · texte numérisé non relu

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Supprimer d'un geste violent, mais décisif, la tristesse et la douleur, éliminer le mal, s'attacher au bien et s'y établir d'une volonté inébranlable, quel rêve! C'est une mort du sentiment. Comme la vraie mort, elle a des attraits auxquels ne résistent pas les âmes faibles et douloureuses. Mais elles s'aperçoivent bientôt du vide de cette doctrine. Les paradoxes hautains du stoïcisme ne sont que des jeux de logique. On n'élimine pas la douleur i. Et la volonté, on peut essayer de la raidir et de Timmobiliser dans une attitude héroïque ; on n y réussit pas -.

Maine de Biran l'a tenté pourtant. Il a cru qu'on pouvait, puisqu'on les prévoyait, se mettre en garde contre les écarts futurs de la liberté et les prévenir. Si l'expérience de nos faiblesses peut énerver la volonté en lui inspirant la défiance, le sentiment de son pouvoir et de son efficacité peut l'affermir. « Le souvenir d'un acte renferme le sentiment de la puissance de le répéter. Ce sentiment, aperçu dans le présent, est prévu pour le temps futur. L'agent moral prédétermine ses actes à venir, contractant ainsi un engagement qu'il se sent libre de remplir. »

C'est ainsi que, dupoint où nous sommes, nous projetons notre volonté dans l'avenir, nous en redressons dès maintenant le fléchissement possible, et nous la fixons. Pour y parvenir, nous ne nous appuyons pas seulement sur nousmêmes, mais sur quelque chose de ferme et d'immuable, ridée du devoir, qui ne varie pas, qui ne passe pas, et à laquelle on peut suspendre et attacher sa volonté.

1. Pensées^ p. 365-370; Œuvres inédites..., t. III, p. 527-529.

2. Sa morale pratique (du stoïcisme) est au-dessus des forces de l'humanité {Pensées, p. 409).

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LA VIE DE L ESPRIT

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Elle se lie ainsi elle-même par des liens d'une heureuse nécessité. Qu'on ne la redoute pas, il ne faut craindre que celle qui vient d'en bas, de la matière, du corps, des sensations aveugles et fatales. Celle qui vient d'en haut, de la région des idées, est libératrice : elle nous arrache à la servitude de l'instinct pour nous porter vers la lumière et nous y établir.

La théorie était belle sans doute, mais les espérances qu'elle faisait concevoir étaient chimériques. Maine de Biran avait trop de sincérité pour ne pas le reconnaître et pour s'y tenir malgré les démentis de l'expérience.

Il n'y trouvait ni force ni appui. Elle n'en fournit pas en effet. D'où viendraient-ils? De l'idée du devoir? Cette idée abstraite est par elle-même inerte et inefficace. De la liberté? Mais la liberté, la liberté nue reste inactive aussi longtemps que rien ne la vient solliciter. Du sentiment qui la meut? Mais il est variable ; et autant que la liberté ellemême, il a besoin d'être fixé : il nous faut pour l'appuyer une force plus haute, celle que Dieu nous fournit ^ Tout ce qui nous vient de ce côté, Maine de Biran l'appelle une grâce.

C'est le point précis de la lutte. C'est ici que Maine de Biran se sent menacé dans son autonomie et craint de voir, avec rindépendance de sa volonté, sombrer sa personnalité elle-même. Il lutte en désespéré; il ne cède que con-

1. Le secours de Dieu nous est nécessaire dans les choses mêmes qui sont, ou paraissent être en notre pouvoir. Je me trouve dénué de toutes mes facultés, précisément parce que j'ai trop compté sur moi-même, et que je n'ai pas pris l'habitude de me confier dans un secours et un appui supérieur, de le demander par la prière afin de me fortifier (Pensées^ p. 291-292).

traint. Et c'est un spectacle du plus haut intérêt de suivre, dans le journal où il a laissé le récit fidèle de ses inquiétudes et de ses enquêtes, le mouvement de sa pensée. Malgré ses résistances intimes, son ascension est continue vers une vérité plus compréhensive. Il ne résiste pas à la lumière ; il serait difficile de rencontrer une âme plus sincère, plus loyale, plus vraiment disposée à se soumettre à la vérité. Mais il la voit mal. C'est en lui-même, en effet, qu'il la cherche : c'est par la conscience qu'il veut l'atteindre. Or, démêler dans un acte réel, vivant et libre, toutes les forces qui se composent, pour le produire, est une entreprise malaisée K Quelque aptitude qu'il ait pour s'examiner lui-même, quelque prompt et quelque aigu que soit son regard intérieur, il ne faut pas être surpris de ce que, devant un objet si complexe et si mobile, il demeure indécis. Il n'avance qu'avec précaution dans cette étude, et aussi avec crainte. Il ne veut pas nier l'action de Dieu que sa faiblesse réclame et que d'ailleurs il sent présente. Il peut encore moins se résoudre à abdiquer sa liberté ; il lui semble qu'il disparaîtrait avec elle. Nous allons pourtant le voir, malgré ses résistances, restreindre de jour en jour le champ de cette faculté, atténuer son rôle et en venir, sinon à la nier, du moins à transformer entièrement son concept.

Quelle est la part que nous pouvons revendiquer dans

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