‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 119 sur 135 · BIAISE DE BIRAN · texte numérisé non relu

BIAISE DE BIRAN

La vertu est Fœuvre commune de l'homme et de Dieu. Elle relève de Dieu : c'est lui qui fournit la force de l'accomplir. Elle appartient à Thomme : c'est lui qui en a l'initiative. Peut-on la lui laisser? Vouloir, c'est choisir; et choisir, c'est aimer. Ne faudra- t-il donc pas qu'il y ait, précédant tout acte de volonté, même le premier, un amour, un attrait et une sollicitation de Dieu? De plus, accueillir la grâce, se livrer à son attrait, c'est la grâce essentielle.. Pour incliner la volonté vers un objet extérieur et un acte de vertu, il faut une sollicitation intérieure ; mais, pour céder à cette sollicitation, n'en faut-il pas une autre? Ne faut-il pas que cette force auxiliaire qui nous aide à nous déterminer, non seulement environne la liberté, mais la pénètre et lui fournisse l'énergie suffisante pour cette démarche décisive qui est le libre choix?

Avec des hésitations, des retours, de vrais scrupules, Maine de Biran en vient à retirer à la liberté et cette initiative qu'il lui avait accordée, et même la pleine propriété de la décision et du choix qui paraît la constituer.

Il y a au fond de nos âmes un amour inné de la vertu : Nous tendons au bien, spontanément, nécessairement ; c'est de ce côté que notre volonté est orientée, comme notre intelligence est tournée vers la vérité. Or Dieu est le bien comme il est la vérité. C'est donc vers lui que nous allons par toutes nos facultés, ou plutôt c'est lui qui nous attire*.

1. L'àme par ses désirs, et en yertu de sa nature intellectuelle, tend à l'union avec Dieu (.Pensées, p. 38 1^

LA VIE DE L ESPRIT

Cet attrait est fondamental : il est contemporain du premier acte de la liberté; et, logiquement, il lui est antérieur. Sans amour, nous pourrions juger; mais entre deux voies ouvertes à notre activité, nous ne parviendrions pas à choisir : Famour est la condition de la liberté. Il la précède, la sollicite, il la restreint. Il ne la détruit pas : elle y perd peut-être quelque chose de son indépendance; mais elle ne disparait pas, si elle peut céder ou résister aux attraits qui la circonviennent, si elle conserve une pleine possession d'elle-même et que la libre décision lui appartienne. Lui appartient-elle? N'est-elle pas, elle aussi, entre les mains de Dieu?

Ce qui éveille sur ce point l'inquiétude de Maine de Biran et lui inspire un doute, c'est que, comme ses impressions, sa volonté est mobile. Elle est mobile, non seulement dans le choix, ce qui attesterait sa liberté; mais en elle-même, dans son fond, ce qui semble révéler sa dépendance : elle est forte ou faible selon les jours. Prendre une décision et la tenir est une œuvre tantôt aisée , tantôt ardue ; et ces variations ne ressortissent pas à l'œuvre qu'il s'agit d'entreprendre, mais à la volonté elle-même, qui est débile ou vigoureuse.

D'où lui vient cette force ou cette faiblesse? Maine de Biran déclare que, s'il se consulte lui-même et s'en rapporte à son expérience intime, elle vient immédiatement du corps. Tout notre être moral lui est intimement lié. On a voulu établir une séparation complète, et même une opposition, entre l'âme et le corps, la pensée et la matière; et l'on a cru la voir dans ce fait que la ruine progressive de l'organisme n'entraîne pas la décadence de la pensée. On s'est

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trompé. La pensée sans doute parait surnasrer et même devenir plus active, quand le corps vieilli commence à s'affaisser; c'est que la partie du corps qui lui sert d'organe n'est pas encore atteinte. Qu'elle le soit; et, dans un corps en apparence sain, on la verra vaciller et bientôt s'éteindre, comme une flamme sans alimenta II en est de même de la volonté, qui est la racine de tout acte d'intelligence aussi bien que de tout choix : elle est solidaire de l'état du corps, reçoit de là, du moins en apparence, toute sa force ou sa faiblesse et disparaît avec lui. Cette dépendance est un fait 2. Physiologistes et théologiens ne peuvent le méconnaître : il y a là pour eux un point sur lequel leurs dissentiments doivent cesser, et comme un terrain de conciliation. Le fait admis, ils peuvent l'interpréter à leur guise. Pour les uns, les premiers, c'est par là que la volonté humaine se rattache à la matière, à la nature qui est la mère universelle et le réservoir inépuisable de l'être. Pour les autres, le corps n'est que l'intermédiaire de l'action divine : Dieu, par lui, reprend partiellement possession de notre volonté et remédie à son indigence en lui fournissant de sa force. C'est parmi ces derniers que se

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