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souffrance intérieure, il a non seulement senti, mais clairement aperçu la lacune essentielle de la philosophie régnante. Gondillac ne fait sa part ni à l'activité ni à la volonté; son œuvre n'est pas définitive. Maine de Biran appelle de ses souhaits la philosophie qui doit la compléter, il serait plus juste de dire, la refaire. Et c'est luimême qui répondra à cet appel.
Il y répond dès son premier essai, ce Mémoire sur l'habitude qui passe pour sensualiste et qui Tétait en effet dans sa première rédaction. Mais dans la seconde, celle qu'il a éditée lui-môme et dont il prend vis-à-vis du public la responsabilité, quel progrès déjà sur Gondillac M On sent bien que le sensualisme ne le tiendra pas longtemps captif. Son œuvre est d'un disciple, mais destiné à s'affranchir. Dès lors il est infidèle. Il parait l'ignorer ; et plus tard, quand il en sera venu à une pleine conscience de sa doctrine, il s'obstinera, spectacle touchant et rare, à reporter sur ses maîtres, Destutt de Tracy et Cabanis 2 non pas sans doute tout l'honneur de sa
1. Voici la question posée par Tlnstitut (Classe des sciences morales et politiques) : « Déterminer quelle est l'inlluence de l'habitude sur la faculté de penser, ou, en d'autres termes, faire voir l'effet que produit sur chacune de nos facultés intellectuelles, la fréquente répétition des mêmes actes. » Ce sujet avait été mis au concours en l'an VIU. Le prix ne fut pas donné. Le manuscrit de Maine de Biran avait pourtant été distingué. C'est ce même travail qui, remanié, obtint le prix en 1802 et fut publié par Maine de Biran lui-même en 1803, précédé d'une longue introduction. De 1801 à 1803, ses idées se modifient sans cesse et de plus en plus se distinguent du sensualisme de Condillac. — Cf. Picavet, La philosophie de Biran de l'an IX
à l'an XI.
2. « C'est à vous deux, qui êtes unis dans mon esprit et dans mon cœur, c'est à vous que je dois rapporter toutes mes idées, tout ce que je suis à l'époque présente de ma vie intellectuelle. La lecture des Mémoires fit dans
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découverte, mais le mérite de l'avoir suscitée. Et cela même était excessif. Les conclusions auxquelles il est conduit par l'analyse, sont voisines de celles que Destutt de Tracy et même Cabanis avaient acceptées et elles étaient énoncées à peu près dans les mêmes termes 1. Mais, si les formules sont identiques, l'esprit en est différent. Ce qui pour les uns n'était que Fexpres sion peutêtre inexacte d'une théorie rencontrée par hasard et rétractée aussitôt que comprise ^ était pour Fautre la première mdication d'un système destiné à se développer et à s'éclaircir, au lieu d'un point d'arrêt, un point de départ ^,
mon esprit une évolution dont il conservera probablement toujours les traces >> (Lettres inédites citées par Al. Bertrand, La Psychologie de l effort, p. 76, Félix Alcan, Paris, 1889). ^ y e;
1. Action voulue et sentie d'une part, et résista nce de l'autre ; voilà j'ose n en pas douter, le lien entre les êtres sentants et les êtres sentis ; c'es't là le point de contact qui assure très certainement ceux-là de l'existence de ceui-ci (Destutt de Tracy, Traité d'idéologie, c. vu, p. 136, Paris 1817)
... La conscience du moi senti, du moi, reconnu distinct des autres existences, ne peut s'acquérir que par la conscience d'un effort voulu- en un mot, le moi réside exclusivement dans la volonté (Cabanis, Rapports du pfiys. et du mor., 11, p. 361, Paris, 1805).
2. Si par être actif on entend seulement agir, sentir une sensation un souvenu-, un rapport, est une action tout comme sentir; ainsi nous ne sommes
?ntr Tu' "" """ ^"' ^'"' *'*"'''• ^*' ^" ^^"*^^*^^' P^r ét^e actif on entend agir librement, c'est-à-dire d'après sa volonté, il n'y a peut-être
pas une action dont nous soyons moins les maîtres que de sentir ou de ne pas sentir un désir : ainsi, à ce compte, il n'y aurait pas en nous une faculté Pluspassiveque celle de vouloir (Destutt DE Tracy, loc. cit., c v. p 70) JrJfT' ^'"' '"'"'''" P'' ^'"' Monsieur, j'ai tâché de le faire en m'eman du principe que vous m'avez pour ainsi dire légué et le suivant
vl. r,""'' ^''''' '"* P" '"'^^ P'™^"^*^ j»^^^'à présent. Vous
vous êtes jete dans une route différente et, en adoptant de nouveaux prin-
pes, vous en avez suivi de votre côté les conséquences avec une force de
étonnante, supérieure. Plus nous avancerons chacun de notre côté
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La lacune que, dès l'éveil de sa pensée, il avait pressentie, Maine de Biran tente de la combler : il veut refaire Tœuvre de Condillac. Tentative impossible. Il s'en apercevra bientôt et verra que la philosophie sensualiste n est pas à refaire, mais à rejeter.
Quelle est l'influence de l'habitude sur la faculté de penser? Cette question, posée par l'académie en l'an VIII, venait à son heure. Vraiment suggestive, elle allait, comme un réactif puissant, révéler les éléments constitutifs
de la pensée.
Elle produit sur nos facultés des effets contradictoires : Elle affermit et exalte les unes, elle amortit et tend à annihiler les autres. La divergence des effets trahit la différence de la cause. Et comme cette cause, on ne peut rattribuer à l'habitude qui ne change pas, il faut la trouver dans les facultés elles-mêmes. Il y a des facultés passives, comme le veut Condillac; il y a aussi des facultés actives. Elles se manifestent par le mouvement, par une tendance au mouvement, par l'effort. Mouvoir sa main, tendre l'oreille, sont des formes diverses de cette activité. C'est par elle que nous connaissons. Les facultés passives ne nous renseignent que sur elles-mêmes, c'est-à-dire sur l'état de nos organes et sur les impressions de notre âme ; les facultés actives nous font sortir de nous-mêmes. Aux unes nous devons nos sensations, aux autres nos percep-
plus nous nous écarterons, et je vous avoue que j'éprouve un sentiment pénible en me trouvant déjà assez loin de vous dans quelques points essentiels... C'est vous qui m'avez abandonné... Veuillez songer surtout que si je m'égare, c'est en suivant vos premières traces (Lett. inéd. à Destutt de Tracy, Al. Bertrand, La Psychologie de l'effort, p. 79).
tions. C'est aux perceptions qu'il faut attribuer et l'origine et le progrès de la pensée. Par elles nous connaissons et le monde et nous-mêmes ; et c'est de Teffort où le moi et le monde se trouvent en conflit, que surgit cette double connaissance : c'est par lui que se constitue et sur lui que se fonde notre personnalité.
On pourrait croire, sur cet exposé, que Maine de Biran est déjà en possession de sa doctrine. Il s'achemine vers elle peut-être; mais il n'en a encore que la forme extérieure les mots. Pour lui, en effet, l'activité, c'est le mouvementl'effort lui-même n'est qu'un mouvement entravé. « Que sont toutes les opérations de l'âme? sinon des mouvements et des répétitions de mouvements. >> Ces paroles de Bonnet, qu'il a mises en épigraphe à son Mémoire sur l'habitude, marquent le point où il est parvenu et aussi le pomt où il s'arrête. L'activité s'oppose à la passivité ; cette opposition n'est pas complète : ce sont deux branches sorties d'un même tronc. Le fond de la doctrine sensualiste n est pas contesté. Il demeure entendu que tout dérive de la sensation, que la sensation à son origine, comme en son développement ultérieur, est dans une dépendance étroite de l'organisme : « La faculté de penser n'est que lensemble des habitudes de l'organe central. » Et Maine de Biran se propose de faire appel à la physiologie pour eclaireret compléter l'étude psychologique des facultés : il veut faire marcher de front les deux enquêtes. Comme Undillac du reste, il admet l'existence de l'âme, d'une Hme placée dans une demeure inaccessible, hors des prises ^e la conscience, qui est peut-être la condition lointaine ^e lapensée, mais à qui l'on ne peut faire appel pour l'ex-
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il ?
pliquer. Ce n'est pas là, du moins pour le moment, qu'est sa vraie doctrine philosophique.
Elle est tout entière dans la théorie delà sensation qu'il renouvelle déjà, non pas dans son fond, mais dans ses formules et surtout ses tendances : sous cette forme, elle lui appartient en propre et marque la direction de son esprit. Elle est destinée à se développer ; il est aisé d y voir les germes de sa doctrine future. L'intelligence n'est pas une réceptivité pure; elle est active. L'effort est la condition de toute connaissance objective et le fondement de la personnalité. Au-dessous de l'intelligence, de la perception se trouvent les impressions passives, la sensation. Ces deux facultés sont distinctes; l'une n'est pas l'autre. Et, ce qui est plus essentiel encore. Tune ne devient pas l'autre. Le point de départ de toute l'évolution mentale n'est pas la sensation, mais la perception : ce n'est pas la passivité, mais l'activité. L'évolution n'est donc pas spontanée, mais volontaire. Dans la théorie de la sensation transformée, les vraies causes de tout ce qui est en nous se trouvent hors de nous : c'est le monde qui produit le moi. Pour Maine de Biran, l'opposition du sujet et de l'objet est primitive et irréductible : le fond du sujet est activité spontanée ou volonUire, et c'est l'activité volontaire qui donne le branle à tout le progrès intérieur ^ .
Il ne restait plus qu'à prendre une conscience plus nette de cette doctrine, et qu'à la compléter en recherchant d'où venait le mouvement. Il procède de la liberté qui rompt l'enchaînement fatal des phénomènes, qui fonde
- 1. Mémoire sur V habitude , p. 45-46.
la personnalité et fournit à l'opposition irréductible du moi et du non-moi un fondement assuré.
Comment Maine de Biran a-t-il franchi cette dernière étape? Quand est-ce qu'il a trouvé la réponse à cette question posée dans son esprit depuis l'éveil de sa pensée : que pouvons-nous pour notre bonheur? Sommes-nous libres? quelles sont les ressources et les limites de la liberté? A quel moment a-t-il entendu, dans toute leur signification et leur vrai sens, ces paroles qu'il avait répétées à la suite de Destutt de Tracy : « Toute notre connaissance dérive de l'activité » ?Nous l'ignorons. Sur cette démarche décisive, son journal est muet : à l'heure où il accède à la lumière, il l'a abandonné depuis longtemps; quand il le reprendra, la transformation sera un fait accompli.
Il est en possession de son système. Il a définitivement rompu avec le sensualisme qui ne pouvait manifestement lui fournir ce qu'il cherchait, une force indépendante et un moi autonome. C'est surtout de ce point de vue qu'il l'examine et qu'il en fait la critique, critique pénétrante, et, ce semble, décisive.
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Le sensualisme est une doctrine incomplète et fausse. Il ne peut sortir de son erreur; la méthode qui l'y a conduit, l'y maintient, méthode essentiellement vicieuse, ou, pour mieux dire, emploi vicieux d'une méthode bonne quand elle se trouve sur son vrai terrain.
Cette remarque est fondamentale ; il faut la mettre en
pleine lumière : Terreur des sensualistes, et spécialement de Condillac, fut de transporter dans la science de la pensée et du moi la méthode des scieuces naturelles.
Nul ne songe à contester la valeur de la méthode expérimentale : c'est avec raison qu'elle a été accueillie comme une libératrice et qu'elle passe pour une maîtresse de vérité. La réaction dont Bacon fut le promoteur était une réaction opportune. La méthode à priori, déductive, syllogistique, devait être stérile dans les sciences naturelles et elle le fut ; elle ne conduisait qu'à des explications purement verbales i. Il fallait d'abord renoncer aux causes occultes, aux quiddités. C'est ce qui fut heureusement fait. Le but de la science était trouvé et les limites de son domaine tracées : elle devait s'en tenir à l'étude des phénomènes en négligeant les substances, rechercher leurs lois sans s'inquiéter des causes ; cette recherche était plus aisée. Elle ne relevait que de l'expérience et ne laissait aucune prise aux rêveries de l'imagination. Les phénomènes ne se dérobent pas aux sens comme les substances. La loi est moins mystérieuse que la cause ; c'est une relation de succession entre deux phénomènes : elle est observable comme eux -.
Plus aisée, cette recherche était aussi plus fructueuse. De quel profit peut être la connaissance d'une cause dont on ne peut rien dire sinon que, par une vertu cachée, elle
1. Édition Cousin, t. IV, Rapports du physique et du moral, p. 21.
2. Rapports du physique et dumoral,^. 22-23; —Science et psychologie (Nouvelles œuvres inédites de Maine de Biran, publiées par Al. Bertrand, p. 246, Paris, Ernest Leroux 1887)
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produit un effet donné? Les deux termes de la loi au contraire, Fantécédent et le conséquent, sont deux phénomènes. Us sont l'un et l'autre clairement connus. On peut les mesurer, les peser, déterminer l'énergie qu'ils enveloppent, à la connaissance qualitative faire ainsi succéder une connaissance quantitative ^ Le lien qui les unit en devient sinon plus étroit, du moins plus précis : c'est une loi parfaite, et qui fournit un fondement non plus seulement à de vagues conjectures, mais à une prévision assurée.
Ce n'est là qu'une première démarche. Les lois auxquelles conduit cette enquête sont multiples; elles semblent incohérentes. Il faut réduire cette multiplicité et atténuer ce désordre, des lois particulières qui groupent des faits extraire des lois générales qui groupent des lois. Le vœu de la science serait de les ramener à une seule et de trouver la formule génératrice dont les lois ne sont que des cas particuliers ^.
C'est par un mouvement analogue et par des abstractions successives qu'on va de l'espèce au genre, du genre au règne, de celui-ci à une notion supérieure et unique qui enveloppe tous les êtres vivants ^.
Ce qui guide les savants dans cette marche vers des lois ou des notions de plus en plus abstraites, c'est le besoin d'unité ; c'est aussi le besoin de clarté, le désir d'éliminer les inconnues du domaine de la science, ou du moins d'en réduire le nombre *.