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plus pénétrante, ce résultat le condamne : il aboutit, sans motif et en dépit de toute logique, à l'impossible suppression de la substance et de la cause.
Ces notions sont dans l'esprit. Nul ne saurait nier leur présence ni se passer de leur concours. Condillac luimême serait contraint d'en faire l'aveu. Elles lui fournissent les antécédents nécessaires de la sensation et comme le fondement de son système : « J'approche, dit-il, une rose du nez de la statue, son âme est modifiée en odeur de rose. » Pour que la sensation naisse, il faut donc qu'il y ait une rose, une statue, une âme, en un mot, des substances et des causes. Dès lors, voici le dilemme qui se pose. Ou ces mots n'ont pas de sens ; et alors pourquoi les employer? de quel secours peuvent-ils être? Ou ils en ont un ; et alors quel est-il? On est mis en demeure de donner le contenu des notions qu'ils expriment et d'en assigner l'origine. C'est vainement qu'on les déclarerait illusoires et qu'on affirmerait qu'elles n'ont pas d'objet. Cette réponse ne résout pas la difficulté; elle l'aggrave. Si ces notions ne viennent pas de l'objet, d'où peuvent-elles surgir? Du sujet? Mais le sujet n'est pas distinct de la sensation; et, de la sensation à la cause, il y a une distance que Condillac est le premier à déclarer infranchissable. Quelle est leur origine? C'est la question fondamentale de la psychologie. Elle n'est même pas effleurée.
Cette question perdrait évidemment beaucoup de son importance, si la conclusion que Condillac croit pouvoir adopter était légitime et si nous devions nous débarrasser de ces notions. Nous ignorerions d'où elles viennent.; et ce serait regrettable. Nous saurions du moins
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qu'elles n'ont aucun droit à séjourner dans notre esprit; et c'est ce qui importe. Mais comment en arriver là et comment prouver que les idées sans lesquelles le système n'aurait pu ni se construire ni même s'énoncer, sont inutiles et que, l'édifice une fois achevé, il faut, au risque de le laisser suspendu dans le vide, retirer le fondement sur lequel il reposait?
CondiUac n'a qu'une ressource, c'est de prétendre qu'il a subi une contrainte, que cette contrainte lui a été imposée par les habitudes antérieures de sa pensée. Ces notions ne sont qu'une de ces hypothèses « que nous ne devons admettre que par provision, et seulement jusqu'à ce que la raison ou la suite des expériences réfléchies l'ait confirmée ou infirmée. Alors on s'engage d'après la méthode des hypothèses, admise avec succès dans plusieurs branches des sciences naturelles, à prouver que la première supposition d'où l'on part est absolument vraie en tout, en tant qu'elle s'accorde avec les phénomènes, et qu'elle les représente exactement; ou qu'elle est fausse et doit être exclue de la science, comme étant ou opposée avec quelques-uns des faits qu'elle est destinée à cxpUquer, ou inutile et de nul emploi, si ces faits peuvent être expliqués d'une autre manière, et sans avoir recours à l'hypothèse
dont il s'agit » ^
CondiUac se croit en mesure de tenir cet engagement. Que les substances et les causes aient une réalité, peu importe, pense-t-il. Ce qui lui parait incontestable, c'est que nous n'avons aucun moyen de les atteindre. Nous ne pou-
î. Science et psychologie, p. 177-178.
vons, par suite, justifier les idées que nous en avons. Le système entier de nos connaissances se développe sans elles. Elles sont inutiles; il ne reste plus qu'à s'en débarrasser.
Ce raisonnement repose sur une confusion inacceptable. L'hypothèse qui sert de point de départ et comme de fondement à Ja théorie de CondiUac, ne peut être assimilée aux hypothèses pro\isoires des sciences naturelles. Cellesci sont arbitraires : elles sont posées librement par nous ; nous pouvons les modifier, les supprimer, les remplacer. Copernic, pour expliquer les mouvements réels et apparents de notre système planétaire, suppose que la terre tourne autour d'un soleil immobile; mais l'hypothèse contraire est intelligible, et longtemps on l'a crue vraie. Pour prendre parti et pour se fixer, l'esprit attend de l'expérience un témoignage décisif.
Pour admettre les idées de substance et de cause, au contraire, il n'attend de l'expérience ni confirmation ni démenti. C'est vainement qu'on tenterait de les lui présenter comme hypothétiques. Avant tout examen, il les tient pour fondées et valables. Bien plus, il ne peut s'en débarrasser : elles s'imposent à lui, soutiennent toutes ses démarches; et, quand il croit s'en être débarrassé, s'il veut s'examiner avec sincérité, il s'aperçoit que, déguisées ou apparentes, elles sont toujours là. « Qu'on essaie donc de s'en passer, seulement quelques instants, et d'imaginer une sensation abstraite d'un sujet sentant et d'une chose sentie 1. »
On n'y réussira pas. Ces notions s'insinuent malgré nous
t. Science et psychologie, p. 177.
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en nous; elles sont la condition de la pensée. C'est une gageure impossible que d'essayer de se soustraire à leur empire. Elles ne sont pas seulement données; elles sont nécessaires et par là se distinguent des hypothèses scientifiques. « On peut en physique opposer les observations les unes aux autres, feindre que les phénomènes soient autres qu'ils ne paraissent, et comparer le tableau de l'imagination à celui des sens, ou soumettre le premier à la vérification de Texpérience. Mais comment vérifier par Texpérience des notions qui, par leur nature, sont les conditions universelles et nécessaires de toute expérience, sans lesquelles rien de ce que nous appelons fait ne pourrait exister pour nous? Comment justifier aussi par les déductions de la raison ce qui constitue la raison même? quelle pourrait être la règle, la base, le point d'appui de l'entendement pour prouver les lois qui le régissent ou se prouver lui-même 1? » Il nous faudrait sortir de nous-mêmes, devenir, non plus seulement parce dédoublement intérieur qui constitue la conscience, mais par une opération dont nous n'avons aucune idée, des êtres distincts et différents de notre pensée, les spectateurs de notre vie mentale et les juges de ce qui est la règle de tous nos jugements. Tout raisonnement est caduc, qui ne tend pas à justifier ces notions en leur assignant un fondement. Ce fondement, parce qu'elle la rejeté à priori, la philosophie sensualiste ne peut le fournir. Elle se condamne par là : elle s'est placée hors de la pensée qu'elle devait expliquer.
Condillac a donc échoué dans sa tentative. Il ne pouvait réussir. Il prétend se fonder sur l'expérience et il la né-