CHAPITRE II
LE MOI n'est pas DONNÉ A PRIORI
C'est avec raison que Maine de Biran a marqué l'influence exercée par Descartes sur le sensualisme. En vidant l'être de toute activité réelle, il lui a en effet préparé la voie. Ce serait pourtant une injustice de lui attribuer une conséquence lointaine de son système et de mettre à son compte une doctrine qu'il eût sûrement reniée dans ses résultats et ses formules brutales. Il eût encore, et avec plus de raison, protesté contre l'esprit qui l'anime. 11 n'en eût admis ni la méthode, ni le point de départ ; il n'est rien de plus opposé à la méthode et au point de départ qu'il a lui-même adoptés.
Condillac débute par une hypothèse contestable ; Descartes, par un fait sur lequel le doute, même hyperboUque, n'a pas prise : ce n'est pas une abstraction, mais une réalité concrète. La méthode de Condillac est la synthèse; celle de Descartes, l'analyse. La forme qu'elle revêt ne doit pas faire illusion. L'enlhymème fameux : « Je pense, donc je suis », n'est pas un raisonnement. La première proposition est l'énoncé d'un fait ; la seconde n'est pas la conclusion d'une majeure sous-entendue et d'une mi-
neure exprimée, c'est le résultat d'une simple inspection de l'esprit. Le témoignage direct, immédiat de la conscience nous donne la première; le même témoin, mais plus attentif, nous donne la seconde. L'une exprime un fait dans son unité et sa complexité ; l'autre les éléments, ou mieux l'élément fondamental de ce fait. L'une atteste la pensée ; l'autre le moi, qui est tout à la fois le fondement et l'élément essentiel de la pensée. Le point de départ est sûr, la méthode parait bonne.
Descartes a-t-il réussi dans son entreprise? A-t-il trouvé la nature du moi? Va-t-il fournir du même coup la réponse à cette question : Que pouvons-nous ?
Maine de Biran ne le pense pas. A la doctrine de Descartes, comme à celle de Condillac, il y a une lacune; et cette lacune, elle aussi, provient d'un vice de méthode. Condillac n'arrive pas jusqu'au moi ; il demeure au-dessous, dans la sensation. Ce moi. Descartes le dépasse et se transporte, dès ses premières démarches, dans la substance qui est peut-être le fondement du moi, mais qui n'est pas le moi. Le premier est trop bas, le second est trop haut ; la démarche de l'un est trop terre à terre, l'élan de l'autre est trop prompt. Pour des raisons contraires, ils manquent l'un et l'autre le but.
Relevons d'abord les vices de méthode marqués par Maine de Biran dans l'enthymème de Descartes. Cette critique est minutieuse et, en apparence, purement dia-
LE MOI
lectique; elle nous révélera pourtant ce qu'il y a de faux dans la doctrine de Descartes et nous fera pressentir celle que Maine de Biran lui oppose.
ce Je pense, donc je suis. » N'y a-t-il là, comme l'a dit et répété Descartes pressé par les objections de ses adversaires, qu une simple inspection de l'esprit, quelque chose comme une analyse spontanée et rapide? S'il en est ainsi, le résultat sera mince. Je pense, je suis sont deux formules identiques; et Ton pourra mettre cet eiithymème fameux à côté du raisonnement dont se servait Cicéron pour discréditer les logiciens : Si lucet, lucet; atquilucet; ergo luceL L'esprit demeure stationnaire. Le moi de la première proposition est phénoménal, celui de la seconde l'est également : l'une ne nous révèle rien de plus que l'autre. Passer de Tune à l'autre n'est pas progresser, c'est piétiner sur place K
Pour qu'il y ait progrès, il faut que les deux moi se
distinguent et, comme le premier est phénoménal, que
le second soit nouménal : il faut qu'on aille du fait à la
cause qui le produit, du phénomène à la substance, de la
pensée à l'âme. Et c est bien ainsi que Descartes l'entend.
Mais alors, entre la première et la seconde proposition, il y
a un abîme; et comment le franchir? Le moi enveloppé
dans la pensée est passager, l'âme dure toujours ; il est
intermittent, elle est permanente ; il est relatif, elle est
absolue : l'un manifestement se distingue de l'autre. Si
nous prenons conscience de celui-ci dans toute pensée, il
n'en est pas de même de celle-là; on n'a pas conscience