‹ Maine de Biran [microform]Chapitre 5 sur 135 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

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et c'est leur pure lumière qui éclaire les démarches de leur pensée et semble la guider. Apparence trompeuse. Eax aussi, ils obéissent à des pressions intérieures mal définies : ils en subissent la servitude. Les doctrines auxquelles ils .se croient conduits par des nécessités logiques, ne sont souvent qu'une satisfaction donnée aux exigences d'une nature inquiète : « Fata viam ijiie?iient, » disaient les anciens. Et, en parlant ainsi, ils songeaient sans doute à une loi fatale, mais aussi à ces énergies latentes que le monde porte en son sein, dont rien ne saurait entraver la marche et qui se traduisent par des événements aussi nécessaires qu'imprévus. Il en est ainsi des forces qui gisent au fond de nos âmes : elles cherchent une issue; et cette recherche, qui, chez les âmes vulgaires et les esprits sans vigueur, se termine à une inquiétude toujours inapaisée, aboutit chez d'autres plus puissantes à une doctrine ferme. C'est de ces profondeurs qu'émerge le système conçu, de cette obscurité que jaillit la lumière.

Nous connaîtrions d'une manière insuffisante la philosophie de Maine de Biran et nous serions exposés à la mal entendre, si nous ignorions sa vie, si nous ne savions non pas tant ce qu'il a fait que ce qu'il a été, quelle était sa nature, quelles ses aspirations. Il nous les a révélées lui-même avec une sincérité que rien ne peut mettre en défaut. Soupçonnait-il que son journal, après sa mort, serait livré au public? Peut-être; mais il n'y pensait pas et, devant ce confident muet, il retrouvait la liberté qui lui manquait ailleurs. Délivré de toute crainte, sans réserve discrète et jmns déguisement, il vidait sa pensée; et par là nous le pénétrom» à fond.

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Il est de ceux pour qui la philosophie n est pas un jeu, mais une entreprise grave où leur vie tout entière est engagée , qui vont à la vérité avec leur sens et leur raison, leur cœur et leur esprit, avec toute leur âme. Elle serait bien incomplète et bien superficielle, l'étude de ses doctrines qui s'en tiendrait aux idées ordonnées en système; elle s'arrêterait à la surface. Il faut aller plus avant; il faut sous le système trouver l'homme, le connaître en lui-même, en ses agitations et impuissances, en ses tendances toujours en éveil, surtout en ce désir fondamental qui ne prend que par degrés conscience de luimême et que rien d'humain ne saurait apaiser. Il y a là un dynamisme intérieur qui éclaire sa pensée et qui nous permet d'en saisir, à travers ses variations, Funité organique et vivante.

François-Pierre Gontier de Biran ^ naquit à Bergerac le 29 novembre 1766. Son père était médecin; et c'est sous sa direction qu'il commença ses études. Il les termina à Périgueux, chez les doctrinaires : éducation religieuse qui ne laissa pas dans son âme des traces bien profondes ; il paraît l'avoir oubliée, lorsqu'en 178i il vient à Paris pour

1. Ce n'est que plus tard qu'il prit le nom de Maine d'une propriété, « Le Maine », près de Mouleydier; on ignore à quelle date. Une requête datée du 26 février 1787, où il réclame pour sa sœur Marie- Victoire et pour lui l'entérinement des lettres de bénéfice d'âge, est signée de ce nom. U n'est pas le seul de sa famille qui l'ait porté. Son cousin Jean Gontier, garde du roi, était sieur du Maine. \\ signait : Maine de Biran.(AranMScn^s conservés aux archives de la Dordogne.)

LES SOURCES DE LA DOCTRINE

entrer aux gardes du corps. Les salons étaient encore ouverts. Il y trouve les succès que lui valurent toujours son extérieur agréable et sa distinction naturelle ; il en est heureux et cède aisément à l'entraînement du plaisir : vie frivole et légère qui l'eût peut-être conquis pour toujours, si son départ forcé n'était venu y mettre un terme. En 1789, aux journées des 5 et 6 octobre, il est à son poste, aux côtés de Louis XVI, pour le défendre contre la foule que conduit Maillard et que Lafayette réussit à peine à contenir 1. Il est blessé au bras et bientôt les gardes du corps sont licenciés. Il prolonge quelque temps son séjour à Paris, étudie les mathématiques. Mais il comprend vite que, trop compromis en faveur de la cause royale, il verra se fermer devant lui toutes les carrières ; et il prend à regret, semble-t-il, la décision de se retirer dans sa terre de Grateloup.

Son père et sa mère 2 étaient morts. Son unique sœur, Marie-Victoire, qu'il avait tant aimée, les suit bientôt dans la tombe. Le voilà seul, dans une inaction dont il n'espérait pas sortir de longtemps. On était en pleine Terreur; et rien ne faisait encore prévoir la chute, prochaine pourtant, de Robespierre. Ce repos forcé, ces morts récentes, cette solitude inattendue, le souvenir qu'il y avait emporté des journées d'Octobre, l'écho de journées plus tragiques encora qui venait l'y assaillir, eurent sur lui une influence

1. Les gardes du corps avaient été placés en avant du château de Versailles, pour défendre le roi contre l'attaque des factieux. Son cheval fut tué sous lui et il n'échappa au poignard des assassins que par des circonstances presque miraculeuses (Disc, de M. Chiîhaud de la Rigaudie à la Chambre des députés, 11 juillet 1824).

2. Son père se nommait Jean Gontier et sa mère Camille Deville.

BÏAIXE DE BIRAN.

salutaire et décisive. Ses opinions politiques sont désormais fixées. Son âme s'ouvre aux pensées graves et, désertant la vie frivole, il entre, pour n'en plus sortir, dans la philosophie. Ce fut une vraie conversion où les idées religieuses eurent peu de part et qui décida de son avenir.

Quelques années après, quand la France, délivrée de Robespierre, s'essaie à une vie normale et régulière, le 14 mai 1795, il est nommé administrateur de la Dordogne* qui, deux ans après, le 13 avril 1797, l'envoie au conseil des Cinq-Cents ; et là il se déclare avec tant de vigueur contre les tendances révolutionnaires qu'au coup d'État de fructidor, son élection est annulée.

Il rentre à Grateloup le 1**' juillet 1798, en compagnie de sa jeune femme-, qui devait sitôt mourir. Ce sont les années douces, c'est le bonheur qu'il ne retrouvera plus et vers lequel se reporteront toujours ses regards et sa pensée^. Il est libre,débarrassé du mandat qu'il avait sollicité sans doute, qu'il sollicitera encore plus tard et qui pourtant lui est un fardeau. La solitude vers laquelle il fut toujours attiré par un secret penchant de son cœur, désormais embellie, lui est un repos, une joie. Son journal est là, son journal interrompu en 1795 à son entrée dans la vie publique. Il ne sent pas le besoin de le reprendre. Ces entretiens austères avec lui-même lui sont inutiles, ou ne lui suffisent plus. C'est d'un autre côté qu'il s'épanche dé-

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