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CHAPITRE II

LA FORME DE LA CONNAISSANCE

Maine de Biran, quand il commence à philosopher, est tout entier sous l'influence de l'école régnante, des idéologues, continuateurs des sensualistes. C'est ce qui décide de la direction de ses études et lui en marque le but. Il se propose, non pas encore de refaire, mais de compléter le Traité des sensations : la philosophie n'est alors à ses yeux qu'une théorie de la connaissance. A cette influence tout extérieure, s'en joint une autre, plus persévérante et plus décisive, qui vient de lui-même, de sa nature, de ce qu'il y a de plus intime en elle. D'un tempérament maladif, mobile, facilement opprimé, il cherche une force pour dominer son impressionnabilité native et fixer dans la paix son âme toujours agitée. C'est sous ces deux influences que se meut son esprit. EUes le conduisent à une théorie de la connaissance où l'effort tient une place prépondérante et qui restaure les éléments à priori de la pensée.

Ces éléments, quels sont-ils? Il y en a deux : le sujet pensant et les notions.

Pour sentir et pour penser, il faut d'abord un sujet; et c'est, semble -t-il, un truisme que de l'affirmer. Cette affirmation est pourtant nécessaire, puisqu'elle a été contredite. Maine de Biran eût accepté la formule de Leibnitz : Nihilest in intellectu quod non prius fuerit in sensu, nid ipse intellectus. Mais il se fût réservé la liberté de l'interpréter. Nous savons en quel sens il l'entend.

Le sujet n'est pas la sensation; il en diffère et lui est antérieur. Pour éprouver la douleur ou le plaisir, il faut un principe qui en soit distinct, qui résiste à l'une et s'abandonne à l'autre.

Le sujet n'est pas la substance. La substance est inaccessible; le sujet réside dans l'effort volontaire et libre, par lequel nous nous séparons de la série phénoménale. Nous nous opposons à eUe, nous la heurtons en un de ses points : c'est de ce conflit que jaillit la conscience et dans cet acte que le moi s'apparait et se constitue.

Cette conception est nouvelle. Descartes avait remarqué la distinction de la sensation et de son objet, et aussi leur différence. Par un procédé analogue, Maine de Biran, de la substance, distingue le sujet. De la substance au sujet, la distance est moins grande peut-être que de Tobjet à la sensation. Mais ni la substance ni l'objet ne nous sont donnés directement; pour parvenir jusqu'à eux, il nous faut des intermédiaires : d'un côté la sensation, de l'autre la conscience et le sujet phénoménal qu'elle enveloppe.

C'est la position déjà prise par Kant. Maine de Biran

THÉORIE DE LA CONNAISSANCE

n'est pourtant pas son disciple. Il a commencé à philosopher sans le connaitre ; il s'est développé sans subir d'une manière sensible son influence; il ne se dirigeait pas vers le même but. Kant était surtout préoccupé de science et de certitude ; Maine de Biran, de l'indépendance du moi. Celui-là cherchait à se sauver du scepticisme; celui-ci à se Ubérer de toute sujétion et de sa propre inertie. Aussi, malgré des ressemblances apparentes, leur conception du moi est au fond très dissemblable. Le moi de Kant ne nous permet pas de pénétrer au delà des phénomènes, d'aborder une réalité plus profonde et de mettre le pied sur le seuil du monde métaphysique; il est intimement uni au monde phénoménal et n'est pas plus consistant que lui. Il ne vient pas de la sensation, mais il ne lui est pas antérieur et ne lui survit pas : Il en est le Ueu, ou plutôt, le foyer idéal, où, comme des rayons épars, convergent tous ses éléments. D'où procède-t-il? Des catégories. Il n'est pas primitif, mais dérivé : Il n'est pas le fondement de l'être; il est le résultat lointain de ce fond mystérieux où résident et d'où émergent les catégories. Le moi de Maine de Biran, au contraire, ne se révèle sans doute que dans une sensation, la sensation d'effort; mais il lui est logiquement antérieur ; et, durant le temps de son apparition, il demeure distinct de tout ce qui n'est pas lui. Il ne procède de rien; tout dérive de lui : il est le principe premier de toute connaissance, l'unité qui l'ordonne, l'énergie qui la produit. Et comme, en même temps qu'il est actif, il est pleinement conscient, il nous introduit, au delà des phénomènes etdu devenir, dans l'intimité de l'être et les profondeurs de la force et de la cause. Le moi de Kant

THÉORIE DE LA CONNAISSANCE

est une unité vide ; celui de Maine de Biran une énergie en acte.

Cette énergie, distincte de la sensation, en est entièrement indépendante; elle n en sort pas et n'en peut sortir: quand elle apparaît, c'est un être nouveau qui surgit, une vie plus haute qui s'inaugure, la vie proprement humaine. La sensation ne devient pas plus une pensée qu'un animal ne devient un homme. Ces métamorphoses fabuleuses, la philosophie ne peut ni les admettre ni même les entendre.

Tandis que la vie inférieure su» développe, tout à coup survient l'effort conscient et libre, le moi : il «'ajoul*? k It sensation. Que lui apporte-t-il? L*umté d«lK>r(l. Sii^ doute, la sensation n'est pas une multiplicilr pure ; êlliî f%\ une, mais d'une unité synthétique et qui s'ignore. Cette unité, parce quelle s'ignore, ne ^e distingue pas des sensations, s'y perd et s'y noie, naît et périt avec elles ci ne pc«l fournir à leur succession un lien, ni k leur nombre un centre. L'effort les leur donne. Il est durable» ell<« »oni transitoires; il est un, elles sont mulliplr»; il est libre, elles sont fatales ; il s'oppose à clic», »'en distingue. Kl c'est parce qu'il en est indépendant, qu'il peut les uoir et leur servir d'appui : il est leur unité permanente.

Il est de plus leur lumière.

Quand la pensée se lève, il se fait comme une illunutt*tion dans le monde intérieur : les phénomcnc!<, tout à l'heure ténébreux et confusément sentis, «ont vuh dans leur ensemble et dans leur détail, dan» leur 9tticc«»ioii régulière, leurs cause» ot leur* principes. C'c«l Tacc^î* à un monde supérieur où luit le jour qui ne connaît pas de

déchn • c'est l'avènement de la lumière intérieure. D'où vient-elle? Les idéologues la nient; les philosophes à priori l'acceptent comme donnée, sauf à en chercher le fondement dernier plus haut qu^eux-mèmes, en Dieu; Aristote la faisait venir du dehors et pénétrer en nous, comme le soleil dans nos demeures, par une ouverture. Maine de Biran, sans nier aucune de ces solutions vers lesquelles il se tournera plus tard, fidèle à sa méthode d expérience intérieure, la cherche ailleurs, en lui-même. Cette tamicre sort de Veffort volontaire : Penser, c'est agir, c'est ^'ouloir II y a sans doute dan* la pensée, comme d*n8 tout .hénom^ûe interne, «n caractère distinclif cl original qui ne sent, ud que par la pensée cUe-mèmc ei ne se définît pas. Maine de Biran a eu le mérite de voir ce qu elle enveloppait d'actif : elle n'est ikis uno image ^ns pn.foud€uret sans vie; eUe est un acte vivant, cUe a sa

racine dans reffort.

Pour iK^nser , il faut être ; pour /^tre, il faut vouloir : avec h volonté, nous avou» la condition esscolieUe et fondamentale de la pensée, le si^et, U ne surgit pasde la scnsalion; il nest pas donne non plu. : il ^ post^ lui-même. Rien n'wi inné, pa.«i même le sujet.

La doctrine de l'innéfté ne va-l-ellc pas réapparaître sur un autre pomt? U moi n'est i^as le seuil élément de la connaissance; il y a encore les idêi^. D où xiennent-ellea?

Maine de Biran rencontre ici, sous ^ forme tradition-

nelle, le problème que toutes les écoles ont agité. Au début de ses recherches, il était surtout en quête d'énergie et d'indépendance ; il l'est maintenant de certitude. Sur quoi la fonder? La question se pose pour lui, comme elle s'est posée au Moyen Age : quand nous employons les termes généraux, quel est l'objet de notre pensée? et en a-t-elle un?

Des trois réponses données à cette question, Maine de Biran en élimine une sans même la mentionner; il accepte simultanément les deux autres, les deux solutions extrêmes et les concilie : il est réaliste et nominaliste.

Si ces deux écoles se combattent, c'est qu'elles sont excessives : elles ont cru à tort que nos idées abstraites étaient toutes de même nature et n'ont pas su discerner les différences essentielles qui les divisent en deux classes bien distinctes ^.

Il y a des notions et des idées générales. Les notions ont un objet un; les nominalistes ne l'ont pas vu. Les idées générales sont le résultat d'une longue élaboration et n'ont pas d'objet qui leur corresponde ; pour l'avoir ignoré, les réalistes ont quitté le terrain ferme et solide de la réalité et se sont égarés dans le rêve.

Toute perception enveloppe trois éléments : « 1° le sujet moi qui perçoit ; 2° le mode perçu ; 3® le terme extérieur où ce mode est rapporté ». Ces trois éléments sont donnés, mais à l'état confus : ils ne deviendront plus nets que par un travail ultérieur. C'est ce traveiil qui donnç naissance aux idées générales et aux notions ^,

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