Œuvres inédites..., t. I, p
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On discerne maintenant la place qu'il faut assigner à Maine de Biran. Il est et il se dit réaliste et nominaliste ; mais il ne l'est pas à la manière de ses devanciers.
Platon accorde un objet aux idées générales. Il les multiplie outre mesure et les situe dans une région inaccessible et mal définie, mais loin, et au-dessus des ombres au sein desquelles nous nous mouvons. Aristote se refuse à ce dédoublement de la réalité. Pour lui, comme pour son maître, le sensible et l'intelligible sont distincts ; mais ils ne sont pas séparés. Le même objet est sensible par ses modes et intelligible par son essence. Les modes sont multiples, répandus dans l'espace, matériels; l'essence est une et simple, immatérieUe comme l'idée de Platon. C'est l'idée elle-même, non pas déchue, mais descendue du monde imaginaire où elle était reléguée et désormais incarcérée dans les ombres. Elle en est la réalité intérieure : intimement unies, les idées et les ombres sont les deux faces d'un être unique. Nous connaissons les ombres par les sens, les idées par l'intelligence. Nous ne pouvons entrer directement en contact avec celles-ci ; mais les ombres les manifestent : c'est là que nous les voyons. Nous avons la faculté de saisir et de reconnaître lintelligible dans le sensible, l'absolu dans le relatif, le nécessaire dans le contingent. Les réalistes se réclament de Platon et les conceptuaUstes d' Aristote. A les bien entendre, ces deux philosophies sont deux formes du réalisme. Sans se confondre avec elles, Maine de Biran les rap-
THÉORIB DE LA CONNAISSANCE. l"?»
pelle lune et l'autre. Il croit, comme Platon, que nous Ivons accès dans le monde intelligible. Nous sommes en commerce avec lui, non pas par un retour vers le passé et par le souvenir d'une préexistence mystérieuse, mais par une vue directe, continuelle, contemporaine de l'éveil en nous de la vraie vie, de la vie humaine. Les idées ne sont pas hors de nous, mais en nous. Elles ne sont pas innombrables comme l'avait cru Platon, mais concentrées en une seule qui est notre activité libre, que nous saisissons d'une prise immédiate et puissante. D'elle, rien ne nous échappe : ses limites sont celles même de la conscience.
Cette activité est le fondement de notre être et constitue le sujet pensant. C'est à son image qu'est faite tonte réa- Uté Cette expression est peut-être inexacte. Entre la force qu'est le moi et ceUe qui gtt au fond des choses, objet de la pensée, il n'y a pas de ressemblance, dit Marne de Biran, mais identité. Les modes aperçus par la sensation sont semblables; les activités qui sont situées sous eux, qui les supportent et les produisent, sont identiques'. Par là, Maine de Biran semble se rapprocher de Platon et voir entre le moi et les objets cette relation inexpliquée qui lie les idées et les ombres. Nous croyons pourtant que ce n est là qu'une apparence, une forme de langage un peu étrange, et qu'au fond Maine de Biran, comme Aristote, place en chaque objet, sous les apparences sensibles qui le manifestent, une réaUté métaphysique analogue a ceUe du sujet pensant. Elles ont leur type dans le moi, mais elles sont réelles.