Science et psychologie, p. 159-iGO
Comme Platon, Maine de Biran admet une réalité essentielle, type et modèle de tout ce qui est. Mais cette réalité n'est pas au-dessus de nous; elle est en nous, elle est
nous-même.
Comme Aristote, il reconnaît que le monde matériel où nous sommes plongés n'est pas une simple apparence; qu'il enveloppe une réalité faite à l'image du moi ; que les objets de la sensation ne sont pas des ombres inconstantes et vides, mais des êtres vrais.
Et de même qu'il y a deux formes du réel, il y a deux modes de connaissance : les sens et la conscience. Par les sens, nous atteignons les modes extérieurs et sensibles; par la conscience, l'effort et les notions qui se fondent sur lui. Nous n'aboutissons pas ainsi à deux formes distinctes de connaissance, l'opinion et la science, comme le voulait Platon; mais aux deux éléments d'une science unique : les sens nous en fournissent la matière, et la conscience, la
forme.
Cette dernière formule, plus que la précédente, indique le vrai caractère de la théorie biranienne. Elle a, comme nous venons de le dire, des points de contact avec celle des réalistes et des nominalistes. Mais son allure est plus moderne : elle évoque surtout le souvenir de la philosophie de Kant.
Toute connaissance, dit Kant, résulte de deux éléments : la matière et la forme. La matière vient de l'objet, la forme du sujet. La matière, avant son union avec la forme, n'est pas seulement inconsciente ; elle n'est ni ne peut être un objet : elle se dérobe par sa nature à toutes les catégories qui sont les conditions de la pensée. La forme est donnée
THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
à priori- elle est la condition de la pensée. La pensée ne peut donc s'en dégager ni instituer une enquête sur son origine et son fondement. U faut se borner à constater qu'elle est donnée et à reconnaître le lien qui l'umt à la pensée. Il n'y a pas de pensée sans forme et la forme ne nous est connue que dans la pensée.
Maine de Biran place la matière, avant son union avec la forme, hors de la conscience ; il ne la rejette pas hors de la pensée. La sensation inconsciente n'est évidemment pas l'objet d'une connaissance directe et immédiate; mais une induction légitime nous permet d'arriver jusqu'à eUe, de l'ériger en objet, de la penser.
La forme vient du sujet. Elle se résout, elle aussi, en deux éléments : le sujet et les notions qui en dérivent et ne sont que la conscience claire que le sujet prend de luimême. Le sujet, tel que le pose Maine de Biran, a des ressemblances avec le sujet de Kant. Mais, comme nous l'avons dit plus haut, il est plus consistant et plus ferme. Au lieu d'être le résultat des catégories, il en est le fondement. El l'unité, qu'il introduit dans la connaissance, il ne l'a pas reçue; il la possède de lui-même. Il n'est pas dérivé, mais primitif : rien ne lui est antérieur.
Il est solidaire des notions ; il en est inséparable, comme les catégories le sont du sujet. Et le lien qui les unit, plus soUde, est vraiment infrangible. Les notions ne sont pas la condition de la pensée; elles sont la pensée dans son exercice primitif et fondamental; elles sont la conscience que l'activité prend d'elle-même. Cette activité n'existe que par la conscience, et la conscience que par cette activité : ce sont les deux aspects d'un acte unique.
MAINE DE BIRAX.
éminemment simple. Supprimer les notions, ce n'est pas anéantir la pensée par une voie indirecte, en la privant des formes qu'elle doit nécessairement revêtir; c'est l'atteindre immédiatement dans son existence et son activité essentielle. Les notions nous sont données en même temps que le moi dans l'acte qui le constitue, et par lui. C'est peu de dire qu'ils sont solidaires ; ils sont identiques.
Le moi est réel et consistant; les notions en sont la reproduction idéale. Elles ne sont donc pas des formes vides, comme les catégories de Kant; elles ont un objet accessible et connu, le moi. Par une induction légitime, on les transfère à la nature entière dont elles nous révèlent les dessous. La connaissance, au lieu de se réduire à la série des phénomènes et aux lois à priori qui les lient, nous tire de nous-mêmes et, dès le premier instant, nous met en contact avec l'extérieur ; bien plus, elle nous introduit dans le monde métaphysique qu'on regardait comme clos et nous le fait saisir d'une prise immédiate.
Les notions sont l'élément essentiel delà conscience; leur objet est le fondement du réel : les lois de la connaissance et les lois de l'être se correspondent. Et, dans cette harmonie, il n'y a rien ni d'illogique ni de mystérieux, puisque ces deux lois dérivent de la même source, naissent du même fait, sont les deux aspects, idéal et réel, d'une seule chose.
Cette conception qui avait paru aller au-devant de la théorie kantienne et semblait pouvoir s'envelopper des mêmes formules, s'en éloigne donc de plus en plus et finit par la contredire. Sans doute, ni le sujet ni l'objet ne sont aussi consistants que, en cette phase de son évolution in-
THÉORIE DE LA CONNAISSANCE
teUectuelle, l'a cru Maine de Biran. Il a bien dépassé U lion phénoménale et trouvé, par la conscience et 1 inaSn! l'activité jaillissante qui la soutient et la produit Mai il s' apercevra bientôt que cette activité, moins super- Si et moins mobile que les phénomènes, a besoin Si réalité plus profonde encore pour relier ses intermittences et soutenir son action. .,,, idées par U essaiera alors de compléter sa théorie des idées par J! théorie de la raison et de donner à l'être un fondement plus ferme.