I. Fénelon
de cette graode idée, ne s^arrêterait pas ainsi à examiner de quel côté souffle le Tent de TiDstabilité, et se laisserait diriger au travers des obstacles vers son but immuable, vers la fin une de toute son existence. Mais je n'ai point de but fixe, je ne me sens attiré vers aucune chose certaine, où je puisse trouver mon repos, mon espérance d'avenir. C'est cette indifférence, cette absence de but un, dans la vie, qui me rend si mobile, si léger. Je cherclie des impressions ot des sentiments au sein de la religion que je voudrais aimer, et où je sens confusément qu'est placée toute consolation, toute espérance, mais je ne m'y arrête pas plus qu'à tout le reste ; ce sont toujours des impressions fugitives qui effleurent l'&me.
Heureux, me disais-je hier, en errant dans ce monde comme un somnambule et trouvant l'ennui, le malaise dans la foule des promeneurs de Longchamps, aux boulevards, heureux sont ceux qui sont soumis par^état à des régies fixes, à des devoirs journaliers qui emploient leurs heures ! Ils ne connaissent pas ce tourment de Tincertitude et de l'indétermination qui empoisonne la vie des hommes du monde, ayant la libre disposition de leur temps et de leurs facultés ; car cette liberté, cette activité indéterminée qui erre d'objets en objets oe se fixe su** aucun et les rejette tour à tour, laisse dans l'âme un vide insupportable. Je n'ai joui de la vie qu'autant que j'ai eu un but intellectuel toujours présent, qui servait de lien à mes idées ou aux instants successifs de mon existence. Maii^ ces buts que se donne l'homme studieux ne sont pas permanents : on leâ atteint, on les dépasse ou on s'en dégoûte. Les facultés ne sont pas toujours disposées; et dans l'incapacité de penser, dans ces états de sommeil de l'intelligence qui s'emparent de nous par temps, que faire, que devenir ? Un travail matériel qui n'est pas sujet à ces perturbations d'idées, à ces anomalies de la force pensante, et qui cependant occupe assez notre activité pour nous faire sentir le besoin et le plaisir du
relâchement et des distractions qui alternent avec les heures de contention, iroità'une condition nécessaire de la vie heureuse.
Avril, • Tant qu'on veut le mai qu'on souffre, dit Féneloo, il n'est point mal. > C'est dans ce sens qu'Épictète dit : « Tu auRis beau faire, douleur, je ne dirai pas que tu sois un mal, « cest-à-dire tu ne me feras pas perdre patience, tu ne m'empêcheras pas de t'accepter comme une chose qui vient de la nature, d'une providence bienfaisante, et qui sait mieux que nous ce qu'il nous faut. Les stoïciens et les chrétiens sont dans le même point de vue.
14 avril. « Un moment de recueillement, d'amour et de pré- < sence de Dieu fait plus voir et entendre la vérité que tous • les raisonnements des hommes K > La présence de Dieu s'annonce par cette lucidité d'idées, cette force de conviciioii, ces intuitions vives, pures et spontanées auxquelles s'attache, non pas seulement la vue, mais le sentiment intime de k vérité. Ce n'est pas seulement une conception, une entente de paroles, c'est de plus une suggestion intérieure de leur sens Je plus profond et le seul vrai, sans aucun mélange de sensible ou d'imaginaire. C'est ainsi que Jésus-Christ dit : Veniet Pc^ racletus qui suggeret vobis omnia qusecumque dixero *.
A en juger par re que j'éprouve, et ne considérant que le fait psychologique seulement, il me semble qu'il v aen moi un sens supérieur et comme une face de mon âme qui se tourne par moments (et plus souvent en certains temps, à certaines époques de l'année) vers un ordre de choses ou d'idées, supérieures à tout ce qui est relatif à la vie vulgaire, à tout ce
!• Pénelon.
.'. Ërangile de Baini Jean, chap. xiv, verset ^6.
qui tient aux intérêts de ce monde et ooeupe exclusivement les hommes. J*ai alors le sentiment intime, la vraie suggestion de certaines Tentés qui se rapportent à un ordre invisible, à un mode d'existence meilleur, et tout autre que celui où nous gommes. Mais ce sont des éclairs qui ne laissent aucune trace dans la vie commune, ou dans Texercice des facultés qui s'y rapportent ; je retombe après m'être élevé. Or, qu'est-ce qui m'élève ? Gomment le voile ordinaire qui couvre mon intelligence se trouve-t-il écarté par moments pour retomber aussitôt f D'où me vient enfin cette suggestion extraordinaire de vérités dont les expressions sont mortes pour mon esprit, même quand il les connaît à la manière ordinaire ? Il m'est évident que ce n'est pas moi, ou ma volonté qui produit cette intuition vive et élevée d'un autre ordre de choses. Un sourd qui aurait par moments la perception des sons, un aveugle qui aurait le sentiment subit et instantané de la lumière, ne pourraient croire quils se donnent à eux-mêmes du telles perceptions ; ils attribueraient ces effets singuliers, et hors de leur mode d'existence accoutumé, à quelque cause mystérieuse ; et celui qui lirait dans leur organisation trouverait cette cause dans quelque sens obtus, altéré, que le mouvement vital dégage ou éclaircit par moments. Ainsi est notre intelligence par rapport a cet ordre de vérités, dont des esprits supérieurs, plus parfaitement organisés, peuvent avoir l'intuition habituelle, comme nous avons celle de la lumière ou des sons que les sou[:ds et les aveugles n'ont pas. Mais il faut bien toujours que la cause ou l'objet de ces intuitions soit quelque chose de réel comme la lumière, car le sens ne crée pas l'objet de l'intuition, il en est seulement excité quand il est convenablement disposé. Or, c'est celte disposition, qui parait spontanée, ou dépendante de certaines conditions organiques, qui est ce qu'il y aurait de plus essentiel à cultiver en nous, si nous pouvions en coanatire les moyens. Les anciens philo-
sophes, comme les premiers chrétiens et les hommes qui ont mené une vie vraiment sainte, ont plus ou moins coonn et pratiqué ces moyens. Il y a un régime physique, comme no ré^me moral qui s'y approprie: la prière, les exercices spirituels, la vie contemplative ouvrent ce sens supérieur, développent cette face de notre âme tournée vers les choses du ciel, et ordinairement si obscurcie. Alors nous avons la présence de Dieu» et nous sentons ce que tous les raisonnements des hommes ne nous apprendraient pas. Mais, est-<;e parce que Dieu se rend présent par sa grâce, que nous sommes dans cet état élevé? ou bien la présence de Dieu n'est-elle qu'on résultat de telles dispositions intellectuelles spontanées, et des effbrts que nous faisons, ou des moyens indirects que nous prenons pour nous donner ces dispositions? — Voilà un grand problème.
Mat. J'ai souvent pitié de moi-même; je déplore mes écarts d'esprit ou de raison, la faiblesse et les courtes limites de mesfacultés physiques et morales. Le sentiment de pitié ou de compassion réfléchie du mot sur lui-même est encore assez doux à éprouver, en tant qu'il constate une nature supérieure à celle qui pâtit quoiqu'elle lui soit intimement jointe.
• Toutes les régularités où l'on possède sa vertu, dit Féne- « Ion, sont sujettes à l'illusion et au mécompte. Il n'y a que < les âmes désappropriées par l'abnégation évangélique qui c n'ont plus rien à perdre; il n'y a que ceux qui ne cherchent • aucune lumière qui ne se trompent pas. »
Cette disposition de l'âme n'est peut- être pas aussi différente qu'on le croirait de celle à laquelle le stoïcisme s'est élevé par les forces seules d'une grande nature. Conserver son âme entière et pure, toujours maîtresse de la volupté et de la douleur; ne jamais permettre qu'elle fasse rien témérairement, mais
taire qu'elle soit toajour» suffisante à elle-même, qu'elle n'ait pas besoin qu^n autre fasse quelque chose ou ne le fasse pas, qu'elle n'attende rien des objets du dehors !. . Il ne 8*^t pas de savoir si nous pouvons ou si nous ne pouvons pas arriver de nous-mêmes, par nos propres forces naturelles, à cet état complet d'abnégation et de désintéressement de toutes choses extérieures, si c'est par les secours de la grâce, ou par un effort énergique et soutenu de Tâme que nous pouvons obtenir cette paix intérieure de l'homme qui voit tout (excepté Oieu le vrai bon) au-dessous de lui.
Ec IneiorabilA fatum
bubjecit pedibuB ^.
Toujours est-il que la disposition d'âme est la même ou conçue de la même manière dans le stoïcisme de Biarc-Aurèle et le christianisme de Fénelon.
Juin. « Regardons-nous le monde comme une figure trom- « peuse et la mort comme l'entrée dans les véritables biens ? a Nous accoutumons-nous à ne regarder toutes choses que « selon la foi? Corrigeons-nous sur elle tous nos jugements ? » Ce que Fénelon dit de la foi s'applique parfaitement à la raison, qui est aussi comme un sens interne, supérieur à tous les autres et à tout le jeu de nos facultés appliquées aux choses de ce monde sensible, et qui rectifie tous leurs faux jugements. On n'est calme, heureux et véritablement grand qu'en suivant toujours cette lumière intérieure et en écartant tout ce qui peut l'obscurcir et l'éteindre en nous. Les stoïciens l'ont trèsbien compris, mais ils ont trop cru que l'homme avait en luimême les forces nécessaires pour suivre toujours la raison et