‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 51 sur 85 · Saini François de Saies · texte numérisé non relu

Saini François de Saies

14 février. Je reprends ce journal après l'avoir interrompa tendant près de deux mois. Ge temps de ma vie s'est passé partie dans les anxiétés, les souffrances, et partie dans les distractions du monde, que je cherche souvent comme moyen d'excitation, et pour essayer de m'arracher à un état de langueur ou de torpeur vers lequel je gravite. Je me suis aperçu de ma décadence intellectuelle dans la composition d'un grand travail sur les pétitions qui m'a donné une peine exirôme pour lier les idées, comme pour rédiger c. parvenir à la fin. Je suis encore mécontent ; c'est un état singulier que d'élre toujours entraîné à faire, à écrire, ne jamais rieu finir, rien faire qui contente un peu ; toujours empressé, agité pour rien.

J'ai l'épris mon livre-journal aujourd'hui, pour y noter la mort de M. le duc de fierry, tils de France, assassiné le dimanche 13 février, à 11 heures et demie du soir, en sortant de rOpéra avec son épouse, qui a été couverte de son sang. Il a été transporté dans une salle de l'administration de l'Opéra, où il est mort à sept heures du malin, après avoir passé la nuit

dans les conirulsions. Le roi s'est transporté dans ce liea de douleur, où était aussi toute la famille. Le nom de Tassassin est Lomel, bomme eictraordinairef qui a le calme et la force du fenatisme.

27 février. Ces derniers jours se sont passés dans la tristesse et les anxiétés qu*a produites le funeste éyénemenl dont Puris rient d'être témoin. Les spectacles, les sociétés, les séances des autorités ont été suspendus ; la consternation a été générale. La retraite du premier ministre Decazes, arrivée le 20, est venue encore préoccuper les esprits; un nouveau ministère réveille d'autres espérances, change le point de vue politique; M. le duc de Richelieu a repris le timon.

Pendant ce temps- là, je suis resté dans mon cabinet, travaillant sur un sujet que je retourne laborieusement : les pétitions. Txdet mentem mecun laborum suorum. Je m'ennuie de mes propres idées ; je ne suis satisfeit d'aucune de celles gui se présentent; j'eflàcc à mesure que j'écris. Heureux les hommes qui sont ou se sentent inspires ! ils ont confiance dans leurs idées et leurs sentiments, précisément parce qu'ils ne se les approprient pas comme l'ouvrage de leur esprit, comme produit de leur activité propre, mais qu'ils les attribuent à Dieu ou à quelque bon génie; preuve remarquable que rhomme a besoin d'un appui au dehors de lui-même. Il sent qu'il n*est pas lui même sa force, sa lumière, son guide, tout ce qu'il y a de bon, de supérieur en lui vient de plus haut, et ce n'est pas son œuvre. La confiance en soi ou en sa force est souvent, sans qu'on s'en doute, la confiance en une autre force, dont on n'est que l'instrument ou l'organe. Tous les hommes qui ont fait de grandes choses et étonné ou éclaire le monde ont cru à des inspirations ou à une fortune plus forte qu'eux.

Gomment voudrais-je, au déclin de l'âge, me satisfaire moi-

même des conceptioas qae je ne deyrais qu'à moi f Je ne puis rien si je ne recoars à celai qui fortifie.

Mars, t mon Dieu, s'écrie Péneloa, que votre esprit de- « vienne le mien et que le mien soit détruit à jamais . » Voilà la véritable, Tunique paix intérieure; on troi^ve en soi un autre point d'appui que soi-même, autre que ce mot si ondoyant et divers. *

« On ne trouvera point la paix dans ces vaines imaginations c de l'orgueil. L'orgueil est incompatibl e avec la paix ; il veut « toujours ce qu'il n'a pas, il veut passer pour ce quMl n^est • point, il veut s'élever sans cesse, et sans cesse Dieu lui f résiste ^ » Avec ma timidité et ma modestie apparente, je suis tourmenté par l'orgueil; il fera le supplice de ma vie, tant que je ne voudrai que satisfaire moi-même et les autres, et que je ne chercherai pas plus haut un esprit qui dirige le mien, ou se mette à sa place.

31 Mars. Vendredi-Saint II se passe toujours en moi des choses extraordinaires, à cette époque de l'année. Depuis quelques jours mon espnt et mon corps sont déviés de leurs lois ordinaires. Le mode de leur union se trouve changé; cette union devient plus intime dans certains moments et l'esprit se trouve confondu avec le corps, appesanti, souffrant, triste par la seule disposition organique ; il a conscience de sa dégradation et ne peut rien, ne tente rien pour ta surmonter. De temps en temps quelques éclairs brillent dans ce désert d'idées ; l'intelligence semble prête à rentrer dans ses droits, mais elle retombe tout d'un coup dans une nuit plus épaisse; le corps lui fait obstacle, l'enveloppe de ses voiles, l'entraîne dans ses tendances aveugles et variables à chaque instant.

Un esprit plein de Dieu, qui serait sous t'influence constante

Page 1