Epltre.Cbap. ▼, verset
?. Les troubles politiques, nés du mouvement général de l'Europe et des mesures adoptées par les chambres, qui sigoalèrent Tannée
bilité perpétuelle. I a deuxième esi celle des esprits les plus réfléchis, qui cherchent longtemps la vérité en eux-mêmes ou dans la nature, en séparant les apparences des réalités, et qui> ne trouvant aucune base fixe à cette vérité, tombent dans le scepticisme par désespoir La troisième enfin est celle des âmes éclairées des lumières de la religion, les seules vraies et immuables. Ceux-là ont seuls trouvé un moyen d'appui fixe ; ils sont forts de ce qu'ils croient. Les grands écrivains du siècle de Louis XIV n'ont été forts et grands que par les croyances ; elles ont disparu, et les hommes les plus spirituels n'ont plus été que des singes dont on admire les tours de passe-passe': ils ont de Tesprit, voilà tout. Mais cet esprit ne fonde rien pour le bonheur ou la vraie gloire des sociétés ou des individus. Je vois des hommes d'esprit qui ne croient qu'en eux-mêmes ; ils sont boufSs d'orgueil, toujours contents de ce qu'ils dfsent; il s'imaginent que le monde les admire, et, en effet, cette confiance qu'ils ont en eux excite celle des hommes incapables do juger : les bons juges s'en moquent.
Ce qui fait le bon esprit, le seul qui porte la lumière, c'est la croyance dans Tesprit de Dieu qui souffle où il veut. L'homme qui en est animé sent qu'il ne peut rien par luimême, mais qu'il peut tout en celui qui le fortifie. De là lui vient aussi une véritable énergie, une force proportionnée à l'inspiration ou à la croyance dans l'inspiration. La plus fâcheuse des dispositions est celle de l'homme qui, se méfiant de lui-même au plus haut degré, ne s'appuie pas sur une force supérieure et ne se livre à aucune inspiration ; il est condamné à n'être nul aux yeux des hommes, comme à ses propres yeux.
C'est le trouble et non la souffrance qui nuit à l'âme. Le trouble est une double peine: c'est une peine que la volonté repousse et qu'elio aug'n<*nte en la repousraal. Accepter toute
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souffrance sans résister, c'est ie moyen d'être tranquille etsaus trouble, quelles que soient les causes externes ou internes de peine ou de malaise.
«Depuis le 11 jusqu'au 20 juin j'ai été constamment dans un état maladif: toutes les membranes muqueuses sont affectées et produisent des désordres : la fièvre, la toux, un abattement singulier qui se communique à l'âme et lui ôte toute énergie de pensée et de volonté. Cette fâcheuse disposition est entretenue par le temps pluvieux et troid qui dure depuis un mois. Nous avons été ainsi pr^^vés des beaux jours du printemps; je n'ai encore rien senti de vivifiant dans l'air. Gomme une plante qui se desséche, j'attends l'influence du soleil ; je souffre violence. Plût à Dieu que, mon corps étant abattu,, mon âme reprit sa vie et ce goût des vérités éternelles perdu depuis si longtemps dans une vie frivole, mondaine et toute selon la chair. C'est alors que je dirais avec Fénelon : c Frappez, Sei- *< gneur, j'y consens ; que vos coups les plus rigoureux sont « doux, puisqu'ils cachent tant de miséricorde. » Pourquoi mon âme n'est-elle pas affamée de justice et de vérité comme mon corps de nourriture et mes sens divers des excitations accoutumées? Ce paip quotidien céleste ne se trouve pas dans le monde.
En réfléchissant sur le progrès de décadence de ce corps que j'ai tant aimé, je me disais qu'il y aurait plus que compensation pour le bonheur si mon âme, n'étant plus troublée comme auparavant par autant de soins et de passions, se trouvait plus maltresse chez elle et faisait plus librement ce qui est son affaire propre. Mais il y a des difficultés ou des obstacles inhérents soit à l'âme, soit au corps. 11 faut un certain degré ou un certain état de force physique pour que les facultés ialellectuelles et morales puissent s'exercer ; il est tel degré d'abattement ou d'altération d'organisme, où l'être pensant disparaît ou n'est plus rien pour lui-même. Lorsqu'on voit les facultés
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inteUectuelles se développer el s'éteodre pendant quePorganisme tombe en décadeuce, c'est que les conditions ou les instruments propres de la pensée sont maintenus en bon état^ ou que leur activité même s'accroît, pendant que les organes externes appropriés aux choses ou aux besoins sensibles perdent leur empire. Il est des hommes chez qui ces deux parties de Torganisation sont en équilibre et concourent parfaitement au développement soutenu des deux vies. Il en est dont la partie animale est seule bien disposée et dont l'âme reste toujours commune; mais ceux qui^ avec tous les signes de la faiblesse organique, ont des facultés intellectuelles supérieures, ne doivent pas moins avoir cette partie de l'organisme qui concourt à l'exercice de la pensée bien et fortement constituée.
Il y a deux choses recommandées par Marc-Aurèle pour conserver la tranquillité de l'âme : la première de penser que ce ne sont point les choses elles-mêmes qui nous tourmentent, mais le jugement que nous en portons; la seconde de penser que ce que nous voyons va changer dans un moment: dès lors pourquoi s'en tourmenter? Hélas I je me tourmente précisément de cette idée que tout change, que je suis moi-même dans un flux perpétuel el que je ne sais où trouver mon point d'appui. Les conseils de Marc-Âurèle tendent bien à nous rendre indifférents sur la possession des choses, sur le bien ou le mal que nous leur attribuons, mais ils ne nous apprennent pas comment nous pouvons y suppléer et trouver ailleurs notre paix.
c Les sages du monde, dit Pascal, ont placé les contrariétés dans un même sujet, les uns attribuant la force à notre nature, les autres la faiblesse à celte même nature, ce qui ne peut subsister ; au lieu que la foi nous apprend à les mettre en deux sujets diiïérenls : toute l'inlirmité appartient à la nature, toute In puissance au secours de Dieu. •
Quoiqu'il soit vrai de dire que la force et la Caiblesse<, doot nous trouvons en nous le mélaoge, ne résident pas dans le même sujet, il ne s'ensuit pas que toute la force soit hors de nous, dans un sujet tout-puissant, supérieur et étranger au mot. Il suffit d'admettre deux natures différentes qui se trouvent merveilleusement et mystérieusement combinées dans 'existence de l'homme tout entier ; c'est ce que l'étude de nousmêmes nous apprend à chaque instant. La loi de l'esprit, de l'âme agissante et libre est sans cesse opposée à la loi du corps, de cette misérable chair dominée, entraînée par des passions qui obscurcissent l'esprit et empêchent ses fonctions. La puissance de l'Âme (exagérée par les stoïciens) vient de Dieu, qui Ta donnée en créant l'âme, et, dans ce sens, toute la puissance appartient originellement à Dieu ; mais n'est-elle actuellement que la puissance ou la force de Dieu, tellement qu'il n'y en ait aucune part appartenant en propre à Fâme ? Si on le disait, il faudrait dire aussi que l'âme n'est rien par elle-même, car sa substance ne peut être autre chose que sa force ; en ôtant l'une, l'autre est ôtée par cela même. Le point de vue mystique qui anéantit la force, ou la met toute en Dieu, annule aussi la substance avec le mot.
L'homme est naturellement porté à se faire le centre de ses réflexions. En s'abandonnant trop exclusivement à cette disposition, en ne se donnant pas hors de lui un grand objet, un grand but de la vie, il se trouve rappelé sans cesse à sa sensibilité, à ses peines, aux jugements qu'on porte de lui, à sa condition actuelle, à la destinée du reste de sa vie. La religion et l'élude sont les deux puissances qui nous défendent contre cette préoccupation habituelle de nous-mêmes, source féconde d'inquiétude; seules, elles peuvent assurer notre bonheur.
Le plus grand bienfait de la religion est de nous sauver du
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doute et de l'incertitude, le plus grand tourment de Tesprit humain, le vrai poison de la vie. Tout est indéterminé, fugitif et mobile dans un esprit dénué de croyances religieuses. Depuis qu'on veut tout savoir, tout connaître, depuis que chaque petit esprit tend à tout rabaisser à son niveau, à tout comprendre dans SH petite capacité, la sphère des croyances, ou du monde invfsible, s'est rétrécie de plus en plus. En traitant les personnes et les choses les plus élevées avec unefeimiUarité insolente, on n'a plus rien respecté, rien admiré. Le culte des parents, celui de Dieu, celui de la patrie ont paru comme des chimères à des cœurs froids et dénaturés, à des esprits qui ont voulu se rendre compte de tout et analyser les objets des sentiments avant de s'y livrer. De là cette dégénération des âmes, cet affaiblissement croissant de caractère ; car on n'est fort que de ce que l'on croit et non pas de ce que l'on sait. Credidipropter quod loeutus $um i. Combien d'hommes de nos jours parlent sans croire, sans penser !
Le plus grand mal de l'homme est de ne savoir point diriger sa vie et de ne tenir à aucun principe. La religion règle l'esprit; elle fait bien plus, elle règle le cœur. Je souffre les maux passés et présents, causés par l'oubli de ces principes et le dénûment des croyances. Quand je jette un regard sur ma vie presque terminée, je suis confus et humilié en voyant combien elle a été vide et inutile I J'ai été souvent et malheureusement occupé du jugement du monde ; je me suis fait de grandes illusions sur ce jugement. Tant que je me suis plu à moimême et que j'étais plein d'un amour-propre enivrant, j'avais la fatuité de croire que je faisais de l'effet partout où je me montrais, sans avoir môme besoin de parler et d'agir ; je me faisais un mérite imaginaire des moindres choses, et il me
1. Deiixicnie Épîtro d»; sainl Paul aux Corinlhicn;:. (ihap. iv V .13.
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semblait que les autres devaient en juger de même ; parce que j'étais mon centre à moi môme, je pensais être celui des autres, qui devaient s'ouljier pour penser à moi. Le mécontenteoneat, le mépris de moi-môme, le sentiment croissant de mes imperfections et de ma faiblesse m'ont fait passer à un autre extrême ; j*ai pensé que le monde devait me juger aussi mal que je me jugeais; je me suis senti découragé, embarrassé, timide en présence de tous les bommes ; j'ai fui toutes les occasions de paraître, de me produire ; j'ai sacrifié mes devoirs mômes à cette mauvaise bonté, et je suis au point de ne plus compter sur Testime ni Papprobation de personne, moi qui ai eu la prétention d'être placé au premier rang par les qualités agréables et solides, par la beauté du corps, de Tesprit, de l'âme. Ces mécomptes rendent la période actuelle de ma vie très maiheureuse, mais ils servent d'introduction à une vie meilleure si je puis me rattacber au monde invisible et m'y absorber de nouveau.
27 juin. En revenant du bain, à dix beures, j'ai été frappé comme d'un coup de foudre, en apprenant lu mort du jeune Loyson, qui babite la môme maison que moi ^ C'était un compagnon ; il cultivait les lettres et la philosophie avec succès et une facilité étonnante. Ce jeune homme se nourrissait de sentiments mélancoliques qui présageaient, ce semble, sa fin prématurée. 11 me disait duns les premiers jours de sa maladie : t J'ai cru que le phénomène allait disparaître tout à fait, • faisant allusion à nos conversations précédentes où nous appelions phénomène tout ce qui tient à notre sensibilité actuelle, ou qui s'y manifeste immédiatement.
mon ami ! si, comme nous Tavons pensé ensemble quelquefois» les âmes ont un mode de communication intime et