Charles Loyson, maître de conférences à i*École normaJe
secrète, auquel lee corps ne participent pas, votre âme, ne pouvant plus se manifester maintenant par ces moyens visibles* dont l'usage m'a tant de fois édifté et consolé, doit avoir d'autres moyens de se faire sentir à la mienne et de lui inspirer des sentiments meilleurs, des croyances plus fixes!
Le 28, à neuf heures du matin, j'ai assisté à la cérémonie funèbre de l'enterrement de mon jeune ami. Il est en paix. Sa vie était pleine de souffrances. J'espère que cette âme si belle^ n'étant plus empêchée, offusquée par une mauvaise machine, jouit maintenant de la plénitude de vie de lumière.
29 juin. En quoi consiste la vraie humilité ? Un homme peut avoir la plus grande méfiance de lui-même, se croire ou se seutir toujours au-dessous des autres, et avoir, malgré cela, un orgueil qui agite et tourmente sa vie. S'il s'afflige ou s'inquiète de sa faiblesse, s'il fait des efforts pour lutter contre elle, s'il prend en haine les hommes qui le surpassent, s'il ne recherche la retraite que pour éviter l'humiliation des comparaisons, il n'est pas humble de cœur, mais plein d'orgueil. Au contraire, celui qui sent sa force et sa supériorité sur les autres hommes aura la vraie humilité s'il pense habituellement que tout ce qui l'élève est un pur don de Dieu, qui peut lui être retiré à chaque instant, que sa force ne vient pas de lui même, mais de plus haut que lui. L'humilité n'est plus un instinct mais un sentiment réfléchi.
Fin d'août. J'ai passé tout ce mois et la fin du précédent dans des occupations sérieuses do mon choix. J'ai refait mon Mémoire à l'Académie de Copenhagite, dans l'intention de le communiquer à M. le médecin Royer-GoUard, qui m.'a consulté sur un cours qu'il se propose de faire à Cbarenton, au sujet de raliénalion mentale. J'ai eu pour objet, dans cette deuxième
composition, de montrer comment les physiologistes qui ont traité du physique eldu moral de Thomme sont tombés dans de graves erreurs, en confondant les faits de l'âme avec les phénomènes de Torganisme. Ce travail a duré un mois. Tai été heureux et actif dans tout cet intervalle ; j'avais un point d'appui fixe, un seul objet qui servait de centre à mes idées ; j'y étais tout entier ; le monde des affaires et des intriguesavait disparu pour moi ou ne me servait que de distraction. C'est ià ce qu'il me faut pour être aussi bien que ma nature ou mes habitudes le comportent ; il faut que les affaires et tout ce qui fait le principal fond de la vie extérieure, même la plus sérieuse, ne soient pour moi qu'un accessoire, une diversion nécessaire à des occupations vraiment sérieuses, celles qui se rapportent à un monde invisible, absolu. Toutes les fois que le monde extérieur m'a absorbé au point que je n*ai plus considéré les occupations philosophiques que comme des diversions, j'ai senti que je n'avais plus aucun point d'appui réel, et j'ai flotté au gré des opinions humaines, tourmenté de mille fantômes, de besoins, insatiables, relatifs au monde frivole et passager.
Après avoir terminé mon travail sur les rapports du physique et du moral, et l'avoir mis, à ce que je crois, en état d'être imprimé, quand il sera temps S ï^i rempli un engagement que j'avais contracté avec les auteurs de la Biographie universelle, et j'ai fait l'article Mérian, extrait de son éloge, par Ancillou» à la suite duquel j'ai inséré quelques réflexions psychologiques, relatives aux arguments de Mérian contre la philosophie leibnitzienne *.
1. Ce travail, demeuré inédit du vivant de Tauleur, a été publié dans l'édition de M. Cousin, sous le titre de Nouvelles cantidérations tut les rapports du physique et du moral de i^ homme.
2. Cet écrit, dont il ne parait pas rester de trace dans les papiers de l'auteur, n'a pas été publié. L'article Mérian, dans la Biographie universelle^ est de M. Us ter i,
DE MAniE DE BIRAN. 1820. 3H
4 septembre. Arrivée au Mural. — Plaisir de famille. — Mon ârae s'est déshabituée de la joie ; je ne goûte plus de plaisirs vifs ; il y a comme un voile répandu sur les objets de mes plus douces jouissances.
Grateloup^ 9 septembre. « Il ne faut pas, dit TertuUien, que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse. Leur choix est fait : ils ont sacrifié la chair à l'esprit, tous les biens sensibles et passagers aux biens éternels : ils peuvent 'donc se réjouir, goûter une joie pure dans toutes les afflictions de cette vie, et trouver une source de vrais plaisirs dans ce qui plonge tous les hommes dans la tristesse. Cette tristesse ne proviendrait pour eux que des murmures de la chair, qui n'est pas encore assez abattue. » — « Otez Timpiété, » dit Pascal, « et la joie sera sans mélange. »
En n'ayant égard qu'aux faits psychologiques, rien n'est plus évident que la distinction de la joie ou de la tristesse morale qui tiennent à Pâme, et de la douleur et du plaisir qui ne touchent que l'animal, il est une satisfaction, une joie de tempérament qui s'allie quelquefois avec une tournure d'esprit inquiète et des idées sombres i les hommes ainsi disposés portent la gaieté dans les réflexions les plus tristes. Au contraire, la mélancolie physique peut s allier avec un esprit gai, et de ce contraste ressort la gaieté, le comique des situations. Molière avait cette deuxième disposition : Montaigne paraU avoir eu la première : il jugeait de haut tous les maux de la vie humaine et les siens propres, avec une sorte de gaillardise qui semblait tenir bien plus à l'humeur ou au tempérament qu'à la force de l'âme et aux réflexions habituelles.
17 novembre. L'&me est un feu qu'il faut nourrir. Tout ce qui est propre à nourrir l'âme n'augmente pas pour cela les cou-
PBNSÉES
naissances, comme ce qui entrelient la vie physique et lui donne le plus d'activité n'en donne pas pour cela un plus grand volume au corps. Il est des vérités intellectuelles et morales qu'il ne suffit pas d'avoir acquises et de bien conuaitre. Cette connaissance claire et distincte, qui suffît pour la spéculation, est insuffisante pour la pratique : il faut que les vérités s'incorporent à nous et nous pénétrent longtemps, comme la teinture s'imbibe peu à peu dans la, laine qu'on veut teindre. 11 y a une pénétration lente de chaque jour, une intussusœp^ tion de la vérité, qui doit !ious conduire dans toute la vie, qui fait que cette vérité devient à notre âme ce que la lumière du soleil est à nos yeux, qu'elle éclaire sans qu'ils la cherchent. Les âmes même les plus parfaites, les plus réfléchies ne font guère que tournoyer autour d'elles-mêmes, comme dit Fénelon, sans avancer vers Dieu; nos méditations, pour être solides, ne doivent point être fondées sur nos propres pensées, mais sur celles de Dieu ou sur sa parole même.
Fénelon parle de ces âmes entièrement dépendantes du goût sensible et du calme intérieur, qui sont en danger de perdre tout au premier orage. Elles ne tiennent que par ce qu'il y a de sensible ; dès que la sensibilité se retire, tout tombe sans ressource : c'est là mon histoire.
Les âmes parvenues à un assez haut degré de perfection ne sont plus sous l'empire tle la sensibilité; la vie de l'esprit semble absorber en elles tout ce qui est. mortel; toutes les facultés inférieures, sont contenues dans l'obéissance aux supérieures. C'est de là qu'il Tant partir pour apprécier ce que dit Fénelon, d'accord avec les mystiques, sur l'influence de la grâce, sur le laisser-aller et la désapprobation. Sans doute, lorsque la nature sensible est assujettie et que les passions ne regimbent plus, il n'y a plus d'eiïbrt, plus de luttes contre les mauvaises imaginations, les tendances perverties, etc. A^ors
aussi, la lumière intérieure n'est plus offusquée el peut luire sans obstacle dans nos ténèbres ; l'esprit en est illuminé^ même quand il ne la cherche pas. Il y a là quelque fondement au point de vue des théosopkes, qui admettent qu'au moyen d'une certaine préparation mentale, spéculative et pratique, Tesprit peut tout savoir, tout comprendre sans avoir rien appris. En comparant ce point de vue à la doctrine de Fénelon sur l'abnégation et la désappropriatioii du moi, j'ai pensé que cette activité, qui rend l'âme présente à elle-même et la constitue personne, moi, à ses propres yeux, ne lui est donnée que pour se mettre au-dessus de la nature sensible et la surmonter, en la dirigeant vers une fin morale ou intellectuelle. Le mot ne crée rien que le mouvement ou la sensation qui l'accompagne; quant aux idées ou conceptions intellectuelles qui lui sont présentes, il les voit dans une lumière qui lui est intime, mais qu'il ne fait pas et qui est en lui. sans être lui-même : voilà la Lux vera qum illuminât omnem hominem ^ ; voilà aussi ce qu'est le Deus in nobis. Il faut d'abord que les ténèbres soient écartées, que la nature sensible soit vaincue, et c'est là tout l'emploi de notre activité ; ensuite on entre dans la voie de la perfection, soit en s'abandonnant à la grâce, soitencore en agissant, en travaillant pour s'élever plus haut, en veillant sans cesse sur soi-même, comme rentendenl les antiquiétistes.
Telles sont les réflexions qui m'ont occupé dans le voyage que je viens de faire en chaise de poste, de Périgueux à Paris, où j'arrive le 3 décembre.
Le 4, lout le mouvement de la vie extérieure recommence pour moi. Je me sens déjà entraîné, aliéné de moi-même, parlant sans raison, sans réflexion et seulement du bout des lèvres, m'en laissant imposer par le monde, subjuguer par l'a^^cendant des noms ou des pliice<, désirant faire de TeOTet,