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ses recherches furent facilitées, sa méthode lui fut comme imposée par sa nature personnelle. Le besoin de réflexion qui le dominait ne devait pas lui permettre de confondre longtemps les phénomènes sensibles avec les réalités intérieures ; tandis que, d'un autre côté, il était trop accessible à toutes les impressions du dehors, et ressentait trop vivement Tinfluence des moindres modifications de ses organes pour méconnaître la large part de Télémenl matériel dans les faits de notre double nature. Son tempérament paniculier lui servit de préservatif contre plus d'une illusion : une santé plus forte, une constitution plus énergique, auraient altéré peut-êtl*e son analyse de la nature humaine, et il le savait bien.
Ces considérations seraient prématurées si M. de fiiran ne nous apprenait lui-même que sa curiosité philosophique s'éveilla presque au début de sa vie. « Dès l'enfance, dit-il, je me c souviens que je m'étonnais de me sentir exister ; j'étais déjà
• porté, comme par instinct, à me regarder au dedans pour
• savoir comment je pouvais vivre et être moi ^ • Cette question, sitôt posée par l'écolier de Périgueux, renfermait tout son avenir scientifique. Se regarder en dedans, se regarder pasier, comme il le dit ailleurs, ce fut toujours le besoin le plus impérieux de sa nature intellectuelle.
Parvenu au terme des éludes qu'il pouvait faire dans sa province, le jeune de fiiran entra dans les gardes du corps en 1785, cédant aux sollicitations de quelques-uns de ses parents qui suivaient la même carrière. A cette époque, de sombres nuages s'amoncelaient déjà sur l'horizon politique de la France. La royauté n'avait pas cependant perdu tout son éclat ; et les salons de la capitale réunissaient encore une société aimable et frivole. Le jeune garde du corps se produisit dans le monde ; il était fait pour y réussir. Une ligure charmante, à laquelle il
i. 27 octobre 1823.
attachait du prix, ce qu'il se reprocha souyent dans la suite, un esprit aimable, le goût et le talent de la musique étaient pour lui des éléments de succès. Mais ce succès tenait plus encore à son caractère. Cette même faiblesse d'organisation qui lui faisait subir Finfluence des yariations de la température, tendait aussi à le placer sous la dépendance des personnes ayec lesquelles il entretenait des rapports. Il ne pouyait supporter sans peine des marques de froideur ; un regard hostile le troublait, la pensée d'être en butte à des sentiments haineux bouleyersait son âme. La bienyeillance d'autrui était comme une atmosphère en dehors de laquelle sa respiration, morale deyenait pénible. Aussi était-il porté à prévenir chacun de ceux qu'il rencontrait, à se placer sur le terrain où il se trouyeraît en sympathie ayec ses interlocuteurs, à se faire tout à tous, pour que raffection générale le plaçât dans le milieu que sa nature lui rendait nécessaire. Tout cela se faisait sans effort, sans l'apparence de calcul. Il désirait la bienyeillance du plus humble de ses semblables comme celle de Thomme le plus haut placé. On comprend qu'une disposition pareille contribue à faire trouver dans le monde un accueil fayorable. Cette disposition chez M. de fiiran s'unissait à une yraie bonté de cœur. Tout contribuait donc à le rendre d'une parfaite obligeance dans les relations sociales. Il devait à la nature un besoin de plaire qui coûta par la suite plus d'un gémissement au philosophe ; il dut à la fréquentation du monde cette politesse exquise, cette parfaite urbanité qui distinguèrent la société française dans des temps qui ne sont plus. Au sein de la civilisation nouvelle qui sortit du chaos révolutionnaire, Maine de fiiran demeura, pour l'amabilité des formes et félégance des manières, l'un des représentants de la civilisation détruite ; l'étranger même qui ne le voyait qu'en passant en faisait la remarque.
L'élève des doctrinaires avait passé sans transition des études de sa jeunesse à une période de dissipation asses complète
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L'enseignement religieux quMl dut recevoir de ses instituteurs parait n'avoir laissé qu'une faible trace dans son âme. En Tabsence de toute conviction arrêtée, il n'avait d'autre préservatif contre les écarts des passions qu'un goût naturel pour les convenances, et un très-vif instinct d'honnêteté. Cette vie d'étourdissement ne fut pas de longue durée : l'an 89 arriva. Aux journées des 5 et 6 octobre, M. de Biran eut le bras efQeuré par une balle. Demeuré sans état par suite du licenciement de son corps, il forma le projet d'entrer dans le génie militaire, et reprit à cette occasion l'étude des mathématiques. Il a dit plusieurs fois par la suite qu'il considérait les habitudes intellectuelles qu'il avait contractées, ou plutôt conflrmées à cette époque, comme une des causes de ses succès en philosophie. Cependant, sa qualité d'ancien garde du corps étant un obstacle à tout avancement dans la carrière qu'il avait en vue, il dut renoncer à ses projets, et, nul motif ne le retenant plus dans la capitale, il se décida à regagner ses foyers. Pendant son séjour à Paris, la mort lui avait enlevé son père, sa mère et deux de ses frères. Un frère et une sœur étaient les seuls membres de sa famille qui survécussent.
Le décès de ses parents l'avait mis en possession de la terre de Grateloup, domaine de sa famille maternelle, situé à une lieue et demie de Bergerac. Cette habitation isolée s'élève, entourée de bouquets d'arbres et de prairies, vers le sommet d'une éminence. Au pied de la colline un cours d'eau serpente dans un paisible vallon. De la terrasse du château la vue s'étend sur un terrain accidenté couvert de riches cultures, ou planté d'arbres vigoureux, qui, sans offrir les beautés grandioses des contrées alpestres, ne manque ni de charme, ni de variété. C'est un aspect qui porte à l'âme de douces impressions : il ne rappelle que l'éternelle majesté de la nature et les paisibles travaux des habitants des campagnes.
Tel fut l'asile où M. de Biran passa les lugubres années qui
coayrireiit la France de crimes, de sang et de deuil. Triste et découragé, comme un jeune homme sans vocation pour le présent et sans espoir prochain pour Tayenir, il avait encore le cœur oppressé par les malheurs qui affligeaient ou menaçaient sa patrie. Le récit des attentats révolutionnaires venait, dans sa solitude, remplir son âme d'une douloureuse terreur. Sa position et son caractère lui interdisant ég-alement de prendre un rôle actif dans un drame aussi terrible, il éprouvait le besoin de se mettre à Técart et d'oublier, autant que possible, des calamités pour le soulagement desquelles il ne pouvait rien entreprendre. Il se remit à Tétude « avec une sorte de fureur », c'est ainsi qu'il s'exprime, et ce fut alors que, pour citer encore ses propres paroles, • il passa d'un saut de la frivolité à la philosophie. • L'étude ne trompa pas son attente. Le travail intellectuel et un contact journalier avec les sereines beautés de la nature lui procurèrent un calme aussi grand qu'il pouvait l'espérer en des jours pareils. « Dans les circonstances actuelles », écrit-il à un ami, et « vu ma manière de penser, la vie que •c j'ai adoptée est la seule qui puisse me convenir. Isolé du t monde, loin des hommes si méchants, cultivant quelques « talents que j'aime, moins à portée que partout ailleurs d'être « témoin des désordres qui bouleversent notre malheureuse t patrie, je ne désire rien autre chose que de pouvoir vivre c ignoré dans ma solitude. • Ce désir fut satisfait dans les limites du. possible. Il est vrai que, dans toute l'étendue du pays, il n'existait alors aucun refuge assuré contre la soif du sang et du pillage ; mais le Périgord était une province relativement paisible, et la vie retirée de M. de Biran, la douceur de son caractère, la modicité de sa fortune surtout, lui valurent de n'être pas troublé dans sa retraite. Il n'échappa pas cependant aux inquiétudes dont, au sein d'une commotion immense, nul ne peut être exempt. Tantôt il craint d'être obligé de fermer ses livres et d'abandonner sa retraite pour aller à la frontière grossir
les rangs des armées de la révolution ; tantôt il aperçoit dans les populations qui Tentourént des symptômes de sinistre augure, et des craintes pour sa sûreté personnelle viennent se joindre dans son cœur agité à la douleur du deuil public.
• Je m'étais flatté pendant quelque temps, écrit-il, de pouvoir « vivre ignoré dans ma solitude, mais je commence à perdre
• cette espérance. Les agitateurs soufQent dans tous les coins
• de la France le tumulte et la discorde, leur haleine empoisonff née se fait sentir partout, et mon pays commence à participer
• à la contagion. S'il en est ainsi, je ne vois plus où fuir, et il « ne me reste d'autre parti que d'apprendre à souffrir ei à mou- « rir s*il le faut. » Il ne fut pas appelé à cette épreuve. Les flots soulevés par la tempête révolutionnaire se brisèrent autour de lui sans l'atteindre. Mais s'il n'assista qu'à distance aux spectacles de la terreur, il n'en conserva pas moins des événements de cette époque une impression que rien ne put effacer, et qui exerça une influence décisive sur la ligne politique qu'il devait adopter plus tard.
Il est deux manières de juger les événements : on peut ou les envisager dans leurs conséquences, ou fixer son attention sur leur nature, sur la valeur morale des agents qui les ont accomplis. Ces deux jugements font nécessairement partie de l'appréciation complète d'un fait. Le premier appartient à la raison de l'historien, appelé à discerner le rapport qui unit le passé au présent, un acte à ses résultats ; le second est le verdict immédiat de la conscience. Souvent ils peuvent différer, puisqu'il est manifeste qu'une action mauvaise peut, dans des circonstances données, et contre l'intention de celui qui en est l'auteur, avoir des conséquences favorables et inattendues ; l'histoire en fournirait des preuves au besoin. Dans un cas pareil, il est indispensable de faire des parts distinctes à deux éléments profondément divers ; de reconnaître avec gratitude l'intervention d'une Providence miséricordieuse qui sait
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lirer le bicD même de nos intentions perverses, sans que cette considération atténue en rien le jugement de condamnation porté sur des actes criminels. Dieu pense en bien ce que nous avons pensé en mal ; Dieu est bon, sans que Thomme en demeure moins mauvais.Àutrement il faudrait que les sages remerciassent dans leur cœur les meurtriers de Socrate, de leur avoir fourni l'exemple d'une mort si belle, et que les chrétiens vouassent un culte de reconnaissance aux Juifs qui élevèrent la croix de Golgotha.
Ces distinctions, élémentaires pour qu^ croit à la liberté de rhomme et à Faction souveraine de Dieu, ne disparaissent que trop souvent sous la plume de Tbistorien. Comment, par exemple, les faits de la révolution française sont-ils appréciés par plus d'un auteur contemporain ? Ne voyons-nous pas absoudre les plus grands coupables en considération des résultats heureux que Ton attribue à leurs actes ? Parce que certains abus qui frappaient tous les regards avant 89 n!ont pas reparu dés lors, ne nous propose-t-on pas d'élever presque au rang des bienfoiteurs de l'espèce humaine des hommes dont le nom ne devrait inspirer que l'horreur et l'épouvante ? N'entendonsnous pas, pour atténuer, pour justifier même les plus horribles attentats, invoquer les intérêts de la cause révolutionnaire comme une sorte de nécessité suprême que se bornaient à subir ceux qui élevaient la guillotine et versaieot le sang à flots ? Suivez la pensée de ces historiens, poussez-la à ses conséquences dernières, vous voyez l'homme et Dieu disparaître, pour ne laisser à leur place qu'une sorte de loi inexorable, qu'accomplissent avec toute la précision de la fatalité des agents irresponsables, parce qu'ils sont destitués de libre arbitre. Une raison licencieuse élève ainsi un système dans lequel tout ce qui a été devait être, et la conscience se tait, car sa voix ne trouve plus de place oii se faire entendre.
Une semblable théorie peut séduire l'homme de cabinet, qui
De voit les événemeots que de loin, surtout s'il aspire à cetlc triste impartialité qui nous élève au-dessus de la sphère où l'oa approuve et s'iodigue tour à tour. La condition des contemporains est autre. Le crime leur apparaît dans sa réalité saisissante ; les sentiments de leur âme ébranlée jettent tout leur poids du côté du jugement de la conscience ; la perversité morale que supposent les faits dont ils sont témoins, les spectacles de douleur qui passent sous leurs yeux, absorbent leur attention, et, tout entiers au présent, il leur est di£Qcile d'ouvrir leur âme au lointain espoir que la main réparatrice du Dieu qui gouverne le monde saura faire porter quelques fruits heureux à l'arbre empoisonné des crimes et des folies des hommes. Il n'y a donc pas lieu de s'étonner si M. de Biran fut exempt de toute disposition à atténuer le caractère odieux des scènes de la terreur. Pour lui, comme pour Royer-Collard, « ces hommes, que nous avons a depuis transformés en Titans fantastiques et providentiels, « restèrent de la canaille pure et simple ^ • Il ne se dissimulait ni les plaies de l'ancienne société, ni la destruction définitive d'un ordre de choses qui, dans plusieurs de ses éléments, ne 'devait jamais reparaître ; mais il ne trouvait pas de paroles assez fortes pour rendre l'indignation qu'excitaient en lui les scènes de violence, d'oppression et d'anarchie dont il était le triste spectateur.
« Le sang précieux versé par les tyrans de la patrie infortu- 9 née • lui parait suffire « à effacer la mémoire de tous les bûchers allumés par la féroce inquisition > », et il exprime constamment son horreur profonde pour le principe que le salut du peuple justifie tous les crimes et transforme en actes licites les plus odieux attentats.
Il n'est pas sans intérêt de remarquer que les pages dans lesquelles il consignait, à cette époque, ses réflexions de chaque
t. Royer-Go Hardy dans la Galerie det Contemporains illustres, 2. Avril 1795.
jour, offrent la preuve qu'il entrevoyait déjà le lien qui unit rincrédulité du xviii« siècle aux excès de la révolution. Les théories d'Helvétius et de Raynal lui paraissent une des causes déterminantes des malheurs de la patrie; il s'élève avec une certaine énergie contre « ces philosophes « qui ont répandu le mépris d'une religion si consolante « pour les gens de bien, si nécessaire pour arrêter le bras c du méchant • ; enfin, dans un projet d'adresse^ à ses concitoyens, rédigé à l'occasion du rétablissement de la liberté des cultes, on voit percer un sentiment vif du droit des consciences et du rôle social de la religion. Mais ce ne sont là 'que des impressions. Son christianisme parait se borner, à celte époque, à la maxime « qu'il faut une religion au peuple », ou à quelqu'une de ces vagues rêveries qui, faisant errer l'imagination sur les confins de ce monde invisible où la foi seule donne entrée» peuvent tout au plus tromper l'instinct religieux du cœur.
Les travaux dans lesquels M. de Biran cherchait l'oubli des malheurs publics étaient de diverses natures. Les mathématiques, les sciences naturelles, les écrivains classiques occupaient tour à tour ses loisirs. Mais l'étude qui, plus que toute autre le captivait, c'était l'étude de lui-môme. SeuL en face de sa pensée, il aime surtout à analyser ses sentiments, à se rendre compte de ses impressions, à rechercher dans les circonstances du dehors ou dans l'état de sa santé la cause de ses mouvements alternatifs de joie ou de tristesse, d'espérance ou de découragement. Il se trouva ainsi conduit tout naturellement sur Je terrain propre des recherches qui ont la nature humaine pour objet. Pour bien comprendre la carrière philosophique de M. de Biran, il ne faut jamais oublier qu'il ne fut pas conduit à la philosophie par le désir de connaître les secrets de l'univers, ni même par le désir d'acquérir la science de l'homme en général, mais par le besoin de se rendre compte de son propre
moi. Le cormais-tùi toi-^néme, avant d'ôtre pour lui une régie de méthode scientifique, fut tout d*abord un instinct.
Cet instinct le conduisit immédiatement à la question qui s'offre la première à un homme ainsi disposé : Où est le bonheur, et que pouvons-nous pour Tatteindre? Cette question se lia tout de suite dans son esprit à un problème pins général : Que pouvons-nous ? Qu'est-ce qui dépend et ne dépend pas de notre volonté? La tendance générale de la première solution que M. de Biran donna à ce problème, n'est pas douteuse. Le bonheur ne se trouve pas dans les circonstances extérieures, dans la fortube, dans la puissance, dans les mouvements violents des passions ; il consiste dans un état de bien-être qui ne se rencontre que dans le calme, et provient, avant tout, de l'équilibre et du jeu régulier des diverses fonctions de ta vie. Pour atteindre à ce bonheur, tout ce que nous pouvons se borne à fuir les excès en tout genre et à rechercher les causes qui produisent en nous des sensations douces ; et comme l'énergie de notre volonté dépend elle-même de dispositions involontaires, ce que nous pouvons véritablement se réduit, si ce n'est à rien, du moins à peu de chose. Telle est la première face sous laquelle la nature humaine se présenta à Maine de Biran. La direction de son esprit n'est nulle part plus nettement marquée que dans un passage où il recommande la pureté de la conscience et l'exercice de la bienfaisance comme contribtiant à « cet état physique dans lequel il fait consister le bonheur. * » L'idéal qu'il poursuit, c'est le cal me de l'imagination et de la pensée, provenant de ce calme des sens que favorisent Tair pur de ta campagne, le spectacle d'une belle soirée, et une santé en équilibre. En présence d'un état intérieur semblable, il demande :
S'il est vers le bonheur une autre route à suivre Et si l'art d'être heureux n'est pas tout l'art de vivre *.