Lamartine
VlË DE HAINE DE BIBAN. 17
C'est à ce résultat que devait arriver facilement un homme d*uD tempérament délicat, sans occupation extérieure, et employant les heures de la solitude à analyser ses sensations, lorsque cet hooune était dépourvu des convictions qui auraient pa lui révéler des sphères plus hautes dans la vie humaine et une autre espèce de bonheur. Il faut le dire surtout : c'est là que devait arriver un novice en philosophie, vivant en France, à la lin du XTiu* siècle.
Le condiilacîsme régnait alors, et ses partisans n'hésitaient pas à le considérer comme le dernier mot de la pensée humaine. Il était donc admis que Timage la plus fidèle de Thomme est une statue animée, qui reçoit du dehors, et par le canal des sens physiques, tons les éléments de sa vie, tant intellectuelle. que morale. L'esprit humain est un vase où la connaissance se dépose, sans qu'il y ait dans la pensée même un principe d'activité qui lui appartienne en propre ; toute science réelle est renfermée dans les résultats de l'observation sensible ; le reste est vaine fantaisie de Timagination : voilà pour la théorie de l'intelligence. La volonté est un agent presque mécanique qui cherche les occasions de la jouissance et fuit les causes de douleur ; le bien et le mal ne sont que d'autres manières de désigner le plaisir et la peine: voilà pour l'ordre moral. La manière dont Maine de Biran était porté à résoudre le problème du bonheur se trouvait dans une harmonie parfaite avec celte théorie, et il n'est pas facile de dire dans quelle mesure son point de vue résultait de ses observations personnelles, et dans quelle mesure il provenait de l'influence de Técole philosophique de l'époque. Quoi qu'il en soit, il se sait en accord avec les penseurs de son siècle et de son pays, et nomme Gondillac, Locke et Bacon, comme les chefs dont il révère la mémoire et suit fidèlement les traces A la vérité, lorsqu'il se heurte contre les doctrines de Hobbes et d'Helvétius, il recule devant cette négation si expressément formulée de toute liberté, de tout ordre
iB VIE DE MAIME DE BtRAN.
moral, et fait entendre des réclamations, parfois assez vires, en faveur de la liberté liumaine. Mais n'oublions pas que nous sommes en présence, non pas d'un système mûrement médité, mais despremiers tâtonnements d'une pensée qui s'essaie et chercheson chemin. Cette réserveCaite, on peut aflirmer, que le sensualisme fut la doctrine à laquelle M. de Biran donna son adhésion, lorsqu'il aborda pour la première fois Tétude de l'homme sous la forme scientifique. Cette adhésion est explicite et complète. Si l'on voit la théorie fléchir dans ses conséquences extrêmes, devant les exigences du sens moral, c'est qu*un bien petit nombre d'esprits réussissent à éviter les inconséquences, et que, malgré ce qu'il pouvait y avoir de personnel à M. de fiiran dans sa première conception du bonheur, le système sensualiste, comme système formulé et exclusif, ne fut toutefois pour lui qu'un vêtement d'emprunt. Sa pensée, dans son développement naturel, devait bientôt faire éclater sur plus d'un point cette enveloppe artificielle et la rejeter enfin entièrement.
Cette transformation ne devait pas s'accomplir sur-le-champ, et au sein de la retraite où l'époque de la Terreur avait jeté notre jeune philosophe. Des jours plus calmes commençaient à luire pour la France, et quelques-uns des hommes que le régime de 1793 avait exclus de toute participation aux affaires du pays, commençaient à reparaître sur la scène politique. Le 25 floréal an III (14 mai 1795), Maine de Biran fut nommé administrateur du département de la Dordogue, par le représentant du peuple Boussion. Il se concilia dans Texercice de ses fonctions la confiance de ses administrés, car le 24 germinal an V(13 avril 1797), il fut envoyé au conseil des Cinq-Cents. Les manuscrits politiques et administratifs de cette première période de sa carrière publique, établissent que, dès qu'il fut en position de le faire, il agit avec une grande énergie contre les tendances révolutionnaires. Aussi son élection
fut annulée à la suite du coup d'État du 18 fructidor (4 septembre 1797). Les commotions politiques le laissaient une seconde fois sans position officielle ; mais les circonstances étaient trèsdifférentes de celles dans lesquelles il se trouvait en 1789. Un mariage, selon son cœur, Pavait uni depuis quelque temps à
nne femme qui faisait le charme de sa vie ^. Lé bonheur domestique était mieux d'accord avec les facultés aimante» de son cœur et les qualités de son esprit que les émotions de la politique et les délibérations tumultueuses d'une assemblée parlementaire. Ce fut donc avec joie, qu'après être resté quelques mois à Paris pour y profiter des cours publics, il retourna dans ses foyers. Le garde du corps licencié était rentré tristement dans une demeure presque déserte ; le député destitué ramenait avec lui une compagne aimée qui devait embellir sa solitude en la partageant. Ce fut le 13 messidor an VI (!•' juillet 1798), qu'il établit de nouveau son domicile à Grateloup.
Le jeune penseur avait été mûri par les années. Rendu à ses études par la cessation de ses fonctions administratives et politiques, il se sentit assez fort pour produire au dehors le résultat de ses méditations. Une question posée par Tlnstitut sur Tinftuenee de l'habitude éveilla son intérêt, et un succès des plus flatteurs lui apprit que le travail opiniâtre auquel il s'était livré n'avait pas été perdu. Le Mémoire sur l'habitude, couronné en 1802, à l'unanimité des suffrages, fut imprimé en 1803. Cet écrit eut un succès d'estime des plus prononcés, il n'eut pas un succès de vogue ; la nature du sujet ne le comportait pas, et le mode de rédaction de l'ouvrage s'y serait d'ailleurs opposé. Le style du Mémoire sur Vhabitude (et cette remarque s'applique à
f. Louise Fournier. — Le mariage avait eu lieu le 5* jour complémentaire de Tan III (2t septembre 1795), devant Tofficier public de la commune de Périgueux. Louise Fournier avait épousé en premières noces, M. du Cluzeau Ce mariage avait été rompu par le divorce, après la naissance de deux fils, morts aujourd'hui, Alexis et Jules.
toutes les productioQS métaphysiques de Tauteur) porte Tempreinte de la réflexion seule, et d'une réflexion solitaire. Nonseulement récrivain se tient en garde contre les suggestions de tout sentiment un peu vif, mais on voit qu'il lui suffit de bien s'entendre lui-même. Uoiquement préoccupé du désir de se rendre compte de sa propre pensée, il songe peu à mettre ses ^dées en relief, dans une exposition qui en facilite à tous l'intelligence. De là un style qui donne lieu parfois au reproche d'obscurité, et ne se prête pas mieux que le fond même de la pensée à un succès populaire. Ainsi que l'a fort bien observé M. Damiron, « M. deBiran n'est pas un écrivain, c'est un peu- « seur qui se sert des mots comme il l'entend et sans songer au c lecteur. •
Lorsqu'on connaît l'avenir qui était réservé à l'auteur du Mémoire sur l'habitude^ il n'est pas difficile de découvrir dans ce premier écrit, en germe, mais très-distinc(ement, plusieurs des vues qui le conduisirent plus tard à rompre avec Técole de Gondillac. Mais Técrivain n'a pas conscience de sa position véritable. Son but n'est autre que d'appliquer les principes généralement admis à la solution d'une question de détail. Il fait ouvertement et avec bonne foi profession de fidélité à la doctrine régnante, et il appelle ses maîtres les hommes qui venaient alors de prendre avec éclat le sceptre de l'école sensua. liste : Cabanis et de Tracy. Maine de Biran devint l'ami de ces deux écrivains, il eut sa place marquée dans les rangs des idéologues^ et on le considéra, autant que pouvait le permettre son séjour habituel en province, comme un membre de la société d"Auteuil «.
1. Il y a eu, à proprement parler, deux sociétés d'Auteuil. La première où figuraient Turgot, Franklin. d'Aleuibert, Tbomas, CondiUac, Gondorcet, s'assemblait chez madame Helvétius. La seconde se réunissait dans la même maison, dont madame Helvétius avait légué la jouis
 la même époque où il jetait ainsi les bases de sa réputation, le lauréat de l'Académie fut atteint par l'épreuve la plus cruelle. La compagne de sa vie, la mère de trois enfants qui étaient Tenus animer et réjouir sa demeure, fut retirée de ce monde le 23 octobre 1803 1. La blessure fut profonde et ne se cicatrisa jamais entièrement. Le temps lit son œuvre ; la mélancolie succéda à la douleur amère, mais le souvenir du bonheur perdu était placé dans cette région de Tâme que TindifTérence ou l'oubli ne sauraient atteindre. Ce souvenir demeura jusqu'à la fin Tune de ces tristesses précieuses qu'on ne.changerait pas contre les joies les plus brillantes de ce monde. D'autres lieux, d'autres circonstances, d autres affections, rien ne put Teffacer. Le 23 octobre demeure une journée à part, une journée triste et douce qui ramène souvent dans le Journal intima quelque mention, telle que celle-ci : « Hier ^23 octobre 1814), fut le jour « anniversaire de la mort de Louise Foumicr, ma bien-aimée « femme. Ce jour me sera triste et sacré toute ma vie. Semper « amarum, semper luctuosum habebo. ■
sance à Cabanis. Outre le célèbre médecin qui en était le centre, cette société comptait au nombre de ses membres • les principaux représen- « tantsdel'éoolesensualiste: Garât. le plus éloquent professeur de cette
• école, Tracy/son plus profond logicien, de (}érando, son plusérudit
• historien, Volnej, son plus brillant moraliste, l'ingénieux Laromi-
• guière qui avait commencé par la suivre, et qui devait finir par s'en « séparer. Maine de Biran qui s*en montrait le disciple avant d'en « devenir le réformateur, le savant Daunou qui en avait transporté « les principes dans les lois, et les jugements dans l'histoire, Télégant « critique Ginguené, l'habile helléniste Thurot. le spirituel Andrieux. • (Mignet. Notice iur Cabantg.)
1. M. de Biran avait eu deux filles ElizaetAdine qui sont mortes sans alliance, et un fils. M. Félix Maine de Biran. propriétaire actuel du domaine de Grateloup. Madame de Biran fut ensevelie dans le cimetière de Saint-Sauveur, paroisse sur le territoire de laqueUe se tronve le domaine de Grateloup.
Maine de Biran dans le département de la Dordogne.
Rédaction de^ Mémoires couronnés par divers corps savants de l'Europe. ~ Fonctions administratives.
Les débuts de M. de Biran dans la carrière de la publicité philosophique, et le coup dont il avait été frappé dans ses afTections forment un point d'arrêt naturel dans le récit de ses destinées. Ces deux circonstances, de nature très-diverse eurent un même résultat : elles contribuèrent Tune et l'autre à lui faire poursuivre avec une nouvelle ardeur ses études corn* mencécs. L'Insiitut venait de mettre au concours la question de la Décomposition de la pensée. L'auteur couronné du Mémoire sur l'habitude trouva dans un premier succès les encouragements nécessaires pour aborder un sujet capable d'effrayer une intelligence timide. D'autre part, son propre témoignage établit qu'en s'imposant un long et difficile labeur, il obéit au besoin de trouver dans des recherches sérieuses et ayant un but immédiat, une diversion à sa cuisante douleur. Un travail persévérant sur la question proposée développa ses vues personnelles au degré nécessaire pour lui faire comprendre qu'il était loin, en réalité, de suivre les traces des hommes qu'il avait nommé ses maîtres. Les germes déposés dans le Mémoire sur l'habitude avaient pris tout leur accroissement, et l'écrivain s'était compris lui-même plutôt qu'il n'avait changé de direction. C'était un changement toutefois, et, à ne pas regarder les
choses de près, un chaagement complet. Les doctrines explicitement soutenues dans le Mémoire sur la décomposition de la pensée étaient de telle nature que Cabanis et Destutt de Tracy ne purent méconnaître, dans l'homme qui ne cessait pas d'être Jeur ami, un phiJosophe prenant place au nombre de leurs antagonistes. Le Mémoire cependant remporta le prix, et bientôt après, le l»' frimaire an XIV (22 novembre 1805), J'auteur fut agrégé à l'Institut en qualité de membre correspondant de la classe d'histoire et de littérature ancienne ; la classe des sciences morales et politiques venait d'être supprimée. Ainsi que Ta remarqué M. Cousin, il est honorable pour les juges qui, en 1802, avaient couronné leur disciple dans l'auteur du Mémoire sur l'habitude^ d'avoir su, en 1805, rendre une justice éclatante « au nouveau mémoire qui, sous les formes les plus polies, « leur annonçait un adversaire. •
Les idées fondamentales du Mémoire sur la décomposition de la pensée^ remaniées dans une rédaction nouvelle, devinrent la hase d'un Mémoire sur la perception immédiate qui obtint, en 1807, un accessit accompagné de la mention la plus honorable à un concours ouvert par l'Académie de Berlin. Ces mêmes idées, développées dans quelques-unes de leur^ applications spéciales, fournirent un Mémoire sur les rapports du physique et du moral de rhamme,qm remporta, en 181 1 , un prix proposé par l'Académie de Copenhague.
Maine de Biran était exempt à un degré rare des séductions de la vanité littéraire. Fort sensible aux marques de bienveillance et à l'opinion que pouvaient avoir de lui les personnes avec lesquelles il se trouvait dans un contact immédiat, sa nature ne le portait pas à se préoccuper beaucoup de l'opinion à distance ; l'affection et l'estime de ses alentours répondaient bien mieux aux inclinations naturelles de son cœur que les lointains échos de la gloire. Ses recherches philosophiques d'ailleors avaient un caractère si parfaitement sérieux, si in-
24 VIE DE MAINE DE BlEAN.
time, si personnel, qu'elles demeurèrent toujours étrangères à la préoccupation d'un effet à produire au dehors. Il était trop bien en face de lui-même, lorsqu'il scrutait les secrets de notre nature, pour admettre en tiers, dans ses entretiens intimes, la pensée des jugements du public. Il est impossible cependant qu'il n'ait pas senli, et assez vivement, ce qu'il y avait de particulièrement flatteur dans ses succès répétés. Il avait été deux fois couronné par l'Institut de France ; il remportait les suffrages du premier corps savant de l'Allemagne, à une époque où ce pays, sous l'influence de Kant, était entré dans une voie qu'un abîme séparait de la culture intellectuelle de la France de Gondillac; l'Académie de Copenhague lui offrait enfin, comme les Académies de Paris et de Berlin, un gage éclatant de son estime. Le suffrage commun de juges si divers ne pouvait s'expliquer ni par une faveur personnelle, ni par des sympathies acquises d'avance aux doctrines de l'écrivain ; le succès obtenu n'était à aucun degré un succès de complaisance. On ne pouvait pas non plus en faire honneur au charme dont une plume particulièrement éloquente aurait su revêtir des idéies d'une médiocre valeur. C'était donc bien le fond de sa pennée qui valait à M. de Biran l'approbation des philosophes français et étrangers ; ce qu'on appréciait dans ses écrits, c'était bien ce qui en faisait le mérite à ses propres yeux : ses découvertes dans l'exploration de la nature humaine. Un penseur isolé qui voyait les méditations, filles de sa solitude, recevoir un semblable accueil dans les grands foyers de la culture scientifique de l'Europe, dut éprouver une vive et légitime jouissance. Mais ce que Maine de Biran désirait trouver avant tout dans ses couronnes académiques, ce n'était pas une satisfaction d'amourpropre, c'était la preuve que ses théories avaient des bases solides. et uue sérieuse part de vérité. L'approbation de tant de juges compétents était bien de nature à accroître sa confiance dans les motifs qui l'avaient porté à rompre avec l'école de
Gondillac. C'est cette rupture dont il convient de foire comprendre maintenant la nature et la portée.
Le dernier mot de l'école sensualiste française se trouve dans cette déiinilion de Saint-Lambert : « L'homme est une masse « organisée qui reçoit l'esprit de tout ce qui l'environne et de • ses besoins. > Supprimez les impressions diverses qu'il doit aux sens extérieurs, et les appétits qui naissent du jeu des fonctions organiques, vous lui enlevez par là même toutes ses idées et toutes ses volontés. Tout ce qui est en lui est sensation pure ou sensation transformée; considéré dans sa nature propre, il n'est rien qu'une table rase, une simple capacité de sentir. Telle est la thèse que M. de Biran attaquait déjà sans s'en rendre compte dans le Mémoire «tir l'habittuie, et qu'il combat expressément dans ses écrits postérieurs. Voici la marche générale de son argumentation.
Je conviens, dit-il à ses adversaires, que les impressions faites sur les organes des sens sont une condition indispensable de la connaissance du monde extérieur. Pour qu'un objet soit vu, il faut bien qu'il se trouve à portée de notre regard ; un corps n'est touché que lorsqu'il est pressé par nos mains : ceci n'est pas matière à contestation. Je vous accorde bien aussi, ou plutôt je m'empresse de constater avec vous que nos besoins, nos désirs, nos penchants corporels vont se rattacher, comme à leur origine soit aux fonctions de la machine organisée, soit à l'attrait que peuvent nous inspirer des objets extérieurs qui sont devenus pour nous des causes de jouissance. J'ai mangé, sous l'empire de la faim, un fruit dont la saveur est agréable ; je vois un fruit pareil, je le désire, je me meus pour m'en emparer; le plaisir que j'éprouve de nouveau redouble le penchant développé déjà par une première expérience. Il y a bien dans ces faits et dans tous les faits analogues un ensemble parfaitemement coordonné d'impressions, d'appétits et de mourements ; il y a bien là une vie toute passive dans son principe ;
mais cette vie est-elle la vie totale de Tliomme ? Vous Taffipmcz ; je le nie.
GommençoDS par les faits relatifs à la connaissance. Je trouve dans mon esprit des pensées qui n'ont pu manifestement me parvenir par l'intermédiaire des sens. Te vois de mes yeux un corps changer de place, et j'entends de mes oreilles le bruit qu'occasionne son mouvement ; mais ni la vue ni l'ouïe ne peuvent être l'origine de l'idée de cause que j'associe à ce fait, lorsque je dis et sais que le mouvement dont je suis le témoin a très-certainement une cause. Bien d'autres idées sont dans le môme cas. Sans prendre mes exemples dans les sciences métaphysiques, que vous traitez de chimère, tout géomètre saura vous dire que le triangle dont il démontre les propriétés est un triangle que l'esprit conçoit, mais qui ne tombe pas sous les sens. Outre les idées qui se rapportent aux objets sensibles, il est donc une foule d'autres idées dont vous chercheriez en vain, dans votre point de vue, à expliquer la nature, bien que vous soyez réduits à en faire usage comme nous, en dépit de votre théorie. Mais voici le point capital. A vous entendre, il suffit qu'un objet soit devant nos yeux pour être vu, qu'un son frappe notre oreille pour être entendu. J'observe cependant que je vois plus ou moins, toutes les circonstances restant les mêmes au dehors, en vertu d'un fait purement intérieur. Si je donne toute mon attention, je vois distinctement. Mon regard devient-il indécis? ma vue est vague. Tombé-je dans une rêverie profonde ? je ne vois plus, et les mêmes tableaux cependant continuent à se peindre sur ma rétine. La sensation et l'impression organique, qui en £Si pour vous la condition unique et suffisante, sont donc bien loin d'expliquer le fait de la con^ naissance, puisque la connaissance même du monde matériel défie vos explications.
Votre théorie de la volonté a le même sort. Le besoin et le plaisir que nous avons éprouvé créent en nous des désirs, et
ces désirs nous sollicitent à agir pour les satisfaire : qui en doute? Mais c'est bien vainement que vous pensez trouver dans cette sollicitation Torigine de la volonté. La volonté cède souvent au désir, mais parfois aussi elle lui résiste ; et, soit qu'elle lui cède, soit qu'elle lui résiste, elle n'en est pas moins une force autre, une force absolument différente. Est-ce un attrait, né des jouissances sensibles, qui retient sur un brasier ardent la main de Mucius Scévola ? Comment vous accorder que la jouissance qui porte à braver la douleur est de la même nature que Tentrainement naturel qui nous pousse à l'éviter ? Ne parlons pas des béros. La vie de l'homme de bien n'est-elle pas une lutte prolongée contre la sollicitation des joies sensibles? Après vous être mis bors d'état d'expliquer l'origine de la connaissance, vous vous rendez encore incapables de rendre compte des actions d'un honnête homme.
Vous parlez sans cesse d'une sensation qui se transforme. Mais quel est, je vous prie, le principe transformateur ? L'animal voit, entend, goûte comme nous ; comme nous il éprouve la faim et la soif. Pourquoi donc ses sensations ne se transforment-elles pas comme les nôtres? N'estrll pas évident que sous ce terme vague de transformatiùn vous admettez au fond une sorte de vertu magique qui modifie, à l'usage de l'homme exclusivement, le résultat de ces impressions organiques qui lui sont commune^ avec l'animal ? Il manque donc à votre analyse de la nature humaine un élément et un élément capital. Vos transformations que rien n'explique, ne sont qu'un moyen de masquer la lacune énorme de votre théorie. Quand le jour parait les ténèbres ne se transforment pas en lumière, mais le soleil se lève. 11 doit y avoir aussi quelque soleil intérieur, quelque principe méconnu par vous» qui d'un être purement sensitif fait un homme.
Ce principe, je le cherche, et une observation attentive me le £ait découvrir. Aussi longtemps que je me sens exister, que
j'ai la conscience de moi-même, j'ai, en même temps, la conscience d'exercer une action. J'agis et j'agis continuellement : c'est môme parce qu'il est continuel, et, en conséquence, voilé par une habitude profonde, que ce fait fondamental de ma nature m'était d'abord caché. Mais, en y regardant de plus près, je m'aperçois qu'une activité dont je me sais le principe, une activité dont je dispose librement, est le fond même de mon existence. L'action des objets extérieurs tend sans cesse à me faire oublier mon action propre, mais je ne vois pas sans regarder en quelque mesure, je n'entends pas sans écouter jusqu'à un certain point ; je ne me connais, je ne suis moi que par mon activité, et, comme je me sens intimement uni à an organisme qui m'obéit en me résistant, mon activité est toujours un effort K L'effort baisse-t-il en degré ? la conscience que j'ai d'exister devient plus faible ; en même temps les impressions des objets deviennent vagues, et je cède de plus en plus aux sollicitations des causes étrangères dej[)eine ou de plaisir. L'ef-
1. Il convient de donner ici l'explication de quelques termes scientifiques que le lecteur rencontrera dans les Pen$ées, L'effort étant pour Maine de Biran la condition de la conscience^ et la conscience étant la condition de toute connaissance, l'effort est nompné, d'après une terminologie eropruntée.au programme de TAcadémie de Berlin, le fait primitif du sens intime. Par l'effort exercé sur nos organes, le mot est constitué en Tabsence de toute impression du dehors. CSette connaissance purement intérieure du mot et de tout ce qui en dépend est nommée, encore d'après le programme de Berlin, une apereefHion interne immédiate. Ce qui se réyèle dans l'effort, c'est le moi ou notre existence même, en tant que cette existence est aperçue. Le principe de notre existence aperçue ou non, ce principe qui doit demeurer, lors môme que la conscience est suspendue, comme il arrive dans le sommeil complet, ou l'évanouissement, par exemple, est l'dme par opposition au mot. Tout ce qui se révèle à la conscience est un phénomène, un élément subjectif. Ce qui est conçu comme existant d'une manière absolue, et indépendamment de la conscience que nous pou- Tons en avoir, est un nouméne, un élément objectif.
yiB DE KAINfi DE BIBAN. 29
fort est-il entièrement suspendu ? je tombe dans l'état de sommeil ; une vie obscure persiste, les impressions des objets extérieurs se révèlent encore par les mouvements instinctifs qu'elles suscitent; mais le moi, la personne intelligente et morale, a disparu pour faire place à Tanimal qui demeure seul ^ L'activité, en se réveillant, réveille la conscience, et plus Teffort croit en énergie, plus les connaissances deviennent claires et distinctes, plus aussi les penchants feutrent seus le joug de la volonté.
Il y a donc dans l'homme deux éléments parfaitement distincts, et non un ^eul élément qui se transforme. Vous essayez inutilement de rapporter à une source unique les faits de deux vies diverses, Tune passive, l'autre active. L'activité, voilà le principe transformateur qui vous manque. Ne me demandez pas quelle est l'essence de l'homme considéré dans la totalité de son être, puisque Thomme est profondément double à mes yeux, puisque sa vie complète est pour moi le résultat de deux forces différentes. Cependant, s'il me fallait répondre à cette question, je n'hésiterais pas à dire que l'essence de l'homme est la volonté, et non point une simple capacité passive, une pure réceptivité A titre d'être sensitif, l'homme possède tous les éléments de l'animalité, mais ce n'est qu'en tant qu'il agit, qu'il veut, qu'il est homme : là est l'élément vraiment caractéristique de sa nature spéciale. Le sens commun et le langage déposent ici en ma faveur : lorsque nous disons moi, c'est avec notre volonté que nous nous identifions, et la formule, si sou-
1. La conception d'une vie sensitive et sans conscience, qui ne eonsisie pas toutefois uniquement en impressions matérielles faites sur les organes, est un des points les plus difficiles de la théorie 'de M. de Biran. (Voir les Penséeg, 21 septembre 1814.) L'auteur nomme également cette vie anmaie ou vie affective. Le mot affection désigne, dans sa langue, ce qui devient une sensation proprement dite, lorsque la eonacience est là.
30 VIE DE BfAINE DE BIRAN.
veDt usitée en parlant d^un penchant : t Cela est plus Tort que moi », exprime très-nettement la séparation de cet élément passif qui fait partie de notre nature, et de l'élément actif qui nous constitue expressément.
C'est à cet élément, c'est à l'cffbrt qu'il faut rapporter, coinme à leur source commune, la science et la moralité.
Sans l'attention qui distingue et classe les faits confusément présents à nos sens, nous ne connaissons réellement rien. Or, l'attention n'est autre chose que la volonté même en exercice. Il y a plus : la science vraie n'est pas tant celle des phénomènes qui se succèdent autour de nous, changent et varient sans cesse, que la science des causes qui les produisent; des lois unes qui président à leur variété infinie. Or, les idées de came, d'unité, et toutes les notions immatérielles, ne procèdent pas du dehors; nous les trouvons en nous-mêmes. J'accorde que ces notions ne sont pas innées, elles supposent une expérience, mais une expérience purement intérieure, celle de notre existence personnelle. Je suis cause de mes actes, je demeure un et identique dans la puissance propre qui me constitue au sein des mille modifications de la nature scnsitive : c'est à cette source, c'est dans le fait du mot causal, un, identique, que nous puisons, pour les appliquer ensuite au dehors, ces notions fondamentales, base de toute science. Toute idée supra-sensible ne vient pas du monde à l'homme, mais est puisée dans l'homme intérieur qui en est le type primitif, pour être' transportée dans le monde. Il en résulte que c'est en nous séparant des impressions sensibles, par une réflexion gui a la volonté pour principe, que c'est en rentrant dans le sanctuaire intérieur de la conscience, que nous sommes en présence des éléments réels d'une science digne de ce nom.
La moralité a la môme condition. Suivre toutes les impulsions de la sensibilité, s'abandonner à tous ses instincts, à
tous ses penchants, c'est se dégrader, c'est se ravaler au rang de ranimai; lutter, au contraire, contre les sollicitations du dehors, en triompher par Fénergie de la volonté, c'est accomplir sa destinée, c'est foire son métier d'homme. La science et la vertu sont au prix d'une même lutte, la lutte de la puissance proprement humaine contre les impulsions d'une nature animale.
Telles Eont les pensées développées par M. de Biran dans divers mémoires. Fortement indiquée déjà dans le travail àur la Décomposition de la pensée, sa lutte contre le sensualisme devient plus nette et plus ferme à mesure qu'il avance. Aucun des écrits couronnés à Paris, à Berlin et à Copenhague ne fut donné au public ^ L'auteur avait reçu à cet égard les invitations les plus flatteuses. Mais avant de produire ses doctrines au grand jour de la publicité, il voulait les exposer avec tout le soin possible, et sous la forme la plus propre à les faire accepter. Dans cette intention, il s'affranchit des barrières que lui avaient imposées les questions mises au concours par les corps savants auxquels il avait adressé ses mémoires, et résolut de compléter et de refondre ses rédactions précédentes, dans un écrit qui fût l'expression directe et libre de sa pensée.
£'amitlé lui vint en aide dans ce travail. J. M. Ampère, dont le nom est si grand dans la science de la nature, cultivait avec une prédilection marquée l'étude de l'homme et les recherches métaphysiques. Il avait formé avec M. de Biran des relations, qui existaient déjà en 1805, et prirent bientôt le caractère d'une solide et Vive affection. Une correspondance suivie s'établit entre eux, et les lettres d'Ampère témoignent de l'intérêt presque passionné avec lequel il abordait et approfondissait
I. L'impression du Mémoire sur la Décomposition de la pentée avait ^té commencée, mais elle fut interrompue après letinige de quelques feuilles.
sans relâche les problèmes de la psychologie t. Lorsqu'il a dû, pour un moment, entretenir sou ami de quelque autre sujet, il se hâte d^écrire : Revenons maintenant à notre science chérie ; et ses lettres s'allongent alors et prennent les proportions de véritables mémoires. C'est bien le même homme qui, malade à Lyon, et recevant la visite de son ami Brédin, s'aperçut que celui-ci, par ménagement pour une santé affaiblie, voulait éloigner la conservation de tout sujet abstrait, et s'écria : Ma santéj II doit bien être question de ma santé; il ne doit être question entre nous que de ce qui est étemel. Lorsque M. de Biran entreprit la rédaction du livre dans lequel devaient se coordonner tous ses écrits antérieurs. Ampère, tenu au courant de ses travaux, lui adressa des observations, discuta les principaux points de sa théorie, lui conseilla des lectures à faire, mit, en un mot, à sa disposition tous les secours que peut offrir le plus utile des collaborateurs : un critique ami.
L'ouvrage, résultat de tant de travaux, a pour titre : £sm star les fondements de la psychologie et sur ses rapports avec l'étude de la nature '. Après avoir posé les bases de sa théorie, l'auteur se livre à des analyses étendues, ayant pour but de démontrer que tous les faits qu'on peut observer dans l'homme s'expliquent par les combinaisons diverses de la vie aniiflale et de l'activité personnelle. 11 réduit ces combinaisons à quatre principales qu'il nomme Systèmes ; chaque système est caractérisé par le degré de déploiement de la volonté, dans ses rapports avec les éléments involontaires de là vie affective. Au bas de l'échelle se trouve l'homme réduit à l'animalité, soit que la conscience n'ait pas encore reçu l'éveil, soit qu'elle se
1. Voir La philosophie des deux Ampère publiée par Barthélémy Saint-Hilaire, I vol. in-8«. Paris, Didier, 1866.
2. Il fortne une partie importante des Œuvres inédites de M. de Birao, publiées en 1859.
trouve éteinte; à l'autre extrémité apparaît Thomme élevé par la réflexion au-dessus de toutes les impressions sensibles, et contemplant dans les profondeurs de sa conscience les éléments de Tondre intellectuel et de Tordre moral, pris à leur source même. Tel est le cadre dans lequel doivent rentrer tous les modes réels de notre existence i^ormale, et dans lequel aussi doivent trouveç^lace les cas de suspension, d'altération ou de manifestation extraordinaire de nos fecultés : le sommeil, le
délire, la folie, le somnambulisme, etc.
Pour se faire une idée équitable de la valeur de YEssai et de lïntérét qu'offre sa lecture, il faut savoir que c'est surtout dans la finesse et la profondeur des développements que se manifestent les qualités les plus éminentes de l'esprit de M. de Biran. Ces qualités ne peuvent être mises en évidence dans un extrait sommaire ; Texposition qui précède suffit toutefois à établir quel chemin avait parcouru l'ancien disciple de Gondillac.
A la doctrine qui débute en faisant de l'homme une simple capacité de sentir, et conclut inévitablement en niant sa liberté, on ne pouvait opposer une doctrine plus contraire que celle qui fait de la liberté, non pas une thèse démontrée, mais un axiome élevé au-dessus de toute contestation. Or, dans la théorie de M. de Biran, Tactivité et la liberté sont partout identifiées, et toute attaque livrée, au nom de la raison, à la réalité du libre arbitre, est écartée par une fin«denon-recevoir. Nous ne pensons que sous la condition d'agir; contester, au nom de l'intelligence, la réalité de notre puissance, c'est donc réyoquer en doute un fait sans lequel l'intelligence ne serait pas; c'est nier par le moyen du raisonnement le principe même de la faculté de raisonner; c'est obscurcir la source de toute évidence. La liberté, en effet, n'est pas seulement un fait de sens intime, c'est le fait de sens intime par excellence, puisque c'est la condition de la conscience que chacun a de soi.
34 viË DE maiswî: dë biran.
L'homme est libre par essence, puisqu'il n^est homme que par la voloalé. Mais il est sollicité sans cesse de céder au& impulsions sensibles, d'abdiquer devant des forces étrangères ; telle est la conséquence de sa double nature. Qu'il agisse donc, qu'il lasse effort, qu'il réalise, en triomphant de toutes les impulsions de la vie animale, cette indépendance souveraine à laquelle il est appelé, et sa destinée sera accomplie. Tel est, s'il est permis de le dire, le mot d'ordre de M. de Biran dans sa lutte contre l'école qui fut celle de sa jeunesse.
Ce mot d'ordre, il se Tétait donné, il ne l'avait p^s reçu. Son développement philosophique fut individuel et spontané au plus haut point. • Nul homme, tiul écrit contemporain n'avait » pu modifier sa pensée; elle s'était modifiée elle-même^ par » sa propre sagacité ^ Habitant une province reculée, vivant plus avec ses pensées qu'avec les livres, il marcha toujours dans le sentier de ses propres réflexions. Les grandes bases de sa théorie étaient arrêtées déjà lorsque la France, sortant de l'isolement intellectuel auquel la révolution l'avait condamnée, commença à ressentir l'influence des écoles philosophiques de l'Ecosse et de TAllemagne. Les vues de M. de Biran portent d'ailleurs en elles-mêmes la preuve non équivoque de leur caractère spontané. A la vérité, lorsqu'il oppose aux thèses du sensualisme la présence dans notre esprit d'idées non sensibles par essence, lorsqu'il cite en exemple la géométrie et ses démonstrations, il ne fait que reproduire les arguments dont l'école spiritualiste a fait usage depuis le temps de Pythagore, et il serait puéril de prétendre qu'il dut à ses seules réflexions des vérités dont il avait souvent trouvé l'énoncé explicite dans les œuvres de Descartes et de Leibnitz. Mais l'existence des idées supra-sensibles, bien qu'elle tienne une place dans la po-
1. Œuvres philotopkiquet de M. de Biran, publiées par V. Cousin tome IV. Préface de l'éditeur, page vu.
YIK DE IfAINfi DE ilRAll. • 35
lémique de M. de Birao, est très-loin d*y jouer le premier rûle ; c'en est plutôt le côté le plus faibfe, ainsi qu'on le verra plus loin dans ces pages, et il faut chercher ailleurs ce qui fait la valeur propre de sa pensée.
Cette valeur résulte d'abord, ainsi qu'il vient d'être dit, de la position faite à la volonté. La volonté libre, la vraie volonté, parait ici sur le premier plan, tandis que l'histoire de la philosophie établit que cett% force constitutive de l'homme a presque toujours été méconnue. La plupart des philosophes ont accordé une attention exclusive aux faits de la sensibilité ou à ceux de l'intelligence, et la liberté a été niée, en dernier résultat, dans Técole de Descartes et de Leibnits, 'tout autant que dans celle de GondiUac. Or,^M. de fiiran ne se borne pas h signaler la volonté «pmme un élément à côté d'autres éléments, à revendiquer en sa faveur une place un peu plus large, il en fait le fond même de l'existence de l'homme, la montre dans tous les modet de cette existence, cherche à démontrer qu'elle est la base commiroe de tout ce qui est humain. C'est lace qui caractérise son œuvre en premier lieu.
Ce qui donne encore à cette œuvre une physionomie spéciale, c'est la théorie dee rapports du physique et du moral de l'homme. Toute action de Time y est présentée comme un effort, et un effort dans lequel le corps apparaît à titre d'élément qui résiste. Ce n'est pas du dehors et par le moyen d'une observation extérieure, à la manière des physiologistes, que M. di; Eiran constate le rôle du corps dans notre vie ; c'est à la conscience seule, à une connaissance purement intérieure qu'il en appelle pour établir ce point de doctrine. Il ne lui est pas difficile d'établir que pour être inaperçue, par une sui{p de l'habitude, la résistance musculaire est aussi réelle dans nos mouvements les plus aisés que dans ceux que la fatigue rend pénibles. Il va plus loin, et il affirme que dans l'exercice de la pensée la plus pure eu apparence le sentiment de l'organisme
36 VIK De MAINE DE SIRAN.
est toujours là et se révèle à Une observation attentive. Nous né nous connaissons à titre de pur esprit dans aiJcun des modes de notre existence, car si nous ne pouvons mouvoir nos membres sans triompher de la résistance que les muscles opposent à notre volonté, nous ne pouvons penser sans éprouver de la part des organes du cerveau une résistance qui, pour être plus obscure, n'en est pas moins réelle. D'un autre côté, l'organisme est le siège, non-seulement de douleurs ou de jouissances matérielles assez vives pour fixer notre attention, mais d'une foule de sentiments vagues, confus, qui, bien qu'ils échappent à une observation superficielle, n'en contribuent pas moins à déterminer la teinte de notre imagination, la direction de nos pensées et l'état de notre humeur. Nous sommes doue et continuellement dans un double rapport arec l'oi^nisme : nous agissons sur lui par une action qui dure autant que l'état de veille, puisque cette action est la condition de la conscience; nous subissons constamment son influence dans les modes divers de notre sensibilité, et cette influence détermine notre caractère et exerce un empire prononcé sur notre intelligence.
M. de Biran s'arrête avec une complaisance marquée sur les considérations de cet ordre. C'est sur ce terrain qu'il bat les sensualistes d'autant plus sûrement que, plus il a fait une large part au physique et à tous les éléments passife de notre nature, mieux il est placé pour constater l'existence et revendiquer les droits de cette libre puissance avec laquelle l'homme s'identifie, et dont la mission est de triompherd'une nature inférieure et animale, et non de subir sa loi. Or, cette vue nette et rive du lien intime qui unit les deux éléments qui nous composent, M. de Biran ne là devait qu'à lui-même ; il ne pouvait remprunter ni à la psychologie cartésienne, ni aux physiologistes de l'école de Cabanis. C'est ici que l'influence de sa nature personnelle se fait le plus Tivement sentir. C'est bien son propre
VIE DE llAmE DE BIRAN. 87
portrdit qu'il a tracé dans les lignes suivantes ; « Il est des • hommes d'une certaine organisation ou tempérament, qui « se trouvent sans cesse ramenés au dedans d'eux-mêmes par « des impressions affectives d'un ordre particulier, assez vives « pour attirer l'attention de lame. De tels hommes entendent, « pour ainsi dire, crier les ressorts de Ja machine ; ils les « sentent se monter ou se détendre, tandis que les idées se c succèdent, s'arrêtent et semblent se mouvoir du môme c Inanle ^ »
La révolution accomplie dans l'esprit de M. Biran, Aepxsïs l'époque où dans ses premières ébauches il sttivait les traces de Gondillac, s'effectua jin dehors de toute prévention pour une doctrine philosophique préoonçii^, et non moins en dehors de l'influence de toute croyance religieuse proprement dite. Rétar blir le rôle de la volonté dans l'homme fut pour lui le résultat d'une observation simple et directe ; les conséquences morales et religieuses des systèmes, qui occupent une certaine place dans les fragments de 1794, n'en ont plus aucune dans ses travaux subséquents. Il fixa son regard sur les faits intérieurs de notre nature intellectuelle ; ces faits lui parurent altérés dans la doctrine régnante | 11 les rétablit tels qu*il les voyait. Il est permis de croire cependant qu'en dehors de ce point de vue strictement psychologique l'expérience de la vie et des observations, dont son état moral fournissait la matière contribuèrent pour leur part à la modification profonde de ses pensées. Les documents de sa vie intime, très-rares malheureusement pour cette période, jettent cependant quelque jour sur ce sujet.
On a vu le jeune solitaire de.Grateloup demander le bonheur aux jouissances passives que des causes étrangères peuvent déposer dans r&me. Les joies de cette espèce sont bien fugitives.
1. Rapport du physique et du moral de Vhomme^ dans l'édUion de V. Cousin, tome IV, pa^ 118. — Voyez aussi le tome I, page 291.
Attendre sa f^icité do calme des sens ou de la satisfaction des désirs quMlç éveillent ; ayoir pour son idéal le plus éleyé les impressions vivifiantes d'une matinée de printemps, ou cet état de calme et d^énergie qui résulte du jeu régulier de toutes les fonctions vitales, c'est se mettre à la merci de la madadie, du vent qui souffle, des«variations de la température, de tous les caprices d'une imagination tantôt riante et tantôt sombre; c'est se condamner à n'atteindre, à de rares intervalles, le but auquel on aspire, que pour le voir échapper aussitôt. Fussionsnous, par exception à la régie commune, favorisés d'impressions constamment agréables, un sentiment de vide viendrait encore décolorer nos joies. Tout chatige au dehors, tout se modifie in* oessamment dans notre organisation ; s'attacher aux objets extérieurs, s'abandonner aux influences des états variables du corps, c'est accepter une mobilité continuelle pour l'état fondamental de notre âme. Cette âme, cependant, si mobije et si légère qu'elle soit, réclame quelque chose qui demeure, un sentiment fixe au sein de lar variété. Entourez-la de joies sans cesse renouvelées, mais diverses et fugitives ; en la privalit d'un but constant, d'une affection permanente, vous la frappez, au sein même des plaisirs, d'un sentiment douloureup. L'ins* tabilité de tout ce qui l'environne et la fluctuation perpétuelle' dans laquelle elle se trouve, lui sont un supplice, supplice que l'étourdissement peut suspendre, sans avoir la puissance de le détruire. Un double enseignement résulte donc, pour un esprit sérieux, du simple cours de la vie^ les joies sensibles 6ont un appui trop fragile pour le bonheur, puisqu'elles périssent au moindre choc ; et, fussent-elles continuellement renouvelées, elles ne sauraient encore nous rendre heureux parce qu'elles varient incessamment, et que nous avons besoin de donner une base fixe à notre vie. Les résultats de cetM double expérience sont fortement exprimés dans ces paroles de M. de Biran qui datent de 1811, époque où la seconde, forme de sa pensée
VIE SdS MAINS DE BIRAN. 39
philosophique atteigDaiU'apogée de boq développement: < Je ne suis plus heureux par mon imagination.... Ma vie se déco- « ione peu à peu Y a-t-il un point d'appui et où estil ?» Le point d'appui qui ne se trouve pas au dehors, c'est au dedd^, c'est dans la puissance intérieure de Tâme qu'il faut le chercher. Se roidir coutre les impressions variables, au lieu de s'y abandonner; se retirer dans le sanctuaire intérieur de sa conscience, et braver de là la souffrance et la maladie, aussi bien que les coups de la fortune ; se rendre maître de soi et chercher sa joie dans cette possession, dans le sentiment de sa dignité, dans l'orgueil d'une bonne conscience.... telle est la voie qui s'ouvre assez naturellement aux hommes qui, sans avoir renoncé à trouver le bonheur, ont constaté que ce bonheur ne murait découler pour nous de sources qui nous sont étrangères. Cette voie, M. de Biran y entre et s'y avance. Il est comme poursuivi par le besoin de l'unité, par le besoin de trouver une base ferme et une règle qui ne varie pas, au sein de la mobilité des choses du dehors et des états intérieurs de l'âme. Datlb ce but il veut s'appuyer sur sa force personnelle ; ne pouvant plus 8€ jeter aux appuii étrangers, comme il le dit en empruntant des paroles de Montaigne, il se propose de recourir aux propres, seuli certains, seuls puissants à qui sajlt s'en armer. « Il « faut voir, dit il encore, ce qu'il y a en nous de libre ou de « volontaire et s'y attacher uniquement. Les biens, la vie, l'est lime ou l'opinion des hommes ne sont en notre pouvoir que « jusqu'à un certain point : ce n'est pas delà qu'il faut attendre t le bonheur ; mais les bonnes actions, la paix de la conscience, « la recherche du vrai, du bon, dépendent de nous, et c'est • par là seulement que nous pouvons être heureux autant que c les hommes peuvent l'être ^ • CSes lignes sont fortement marquées de l'empreinte du stol-