SalomoD, la Sapisnoe, chapitre m, yeneu 14 et
27 mars. Arrivée au Mural à 9 heures du soir. — Plaisir de famille, mêlé de tristesse. — Le 29, parti avec mes filles dans un cabriolet de poste. — Arrivée à Grateloup à 6 heures; soirée de famille expausive ; changement heureux dans mes dispositions physiques et morales.
Du 31 man ati 15 avril. J*ai été occupé des affections de famille et du mriage de mon fils, qui a eu lieu à Garraube, devant le magistrat civil, le 31 mars, et le 3 avril devant le ministre protestant et le prêtre catholique à Saint-Sauveur. Le discours du premier, plein d*onction, m'a touché jusqu'aux larmes, et il y a eu là une scène d'attendrissement pour toute la famille.
21è juillet. J'ai fait le voyage du Marais, chez M. L., dans une disposition bien différente de celle de lan dernier, à pareille époquo. J'ai joui de la beauté de la campagne bien mieux que je n'avais pu le faire depuis longtemps, et, maljré quelques malaises organiques, j'ai eu de bons et heureux inter-
valles. Â deux reprises surtout le voile sombre qui courre mon esprit et enveloppe toute mon âme depuis quelque temps, a paru se lever, et j'ai eu rintuitioo vive de quelques-unes de ces vérités de sentiment qui échappent, dans l'état ordinaire, à la raison discursive, et que les paroles n'expriment pas, ou déguisent plutôt qu'elles ne manifestent.
Je demanderai à tous les hommes capables de ee rendre compte de ce qui se passe en eux-mêmes s'ils ne distinguent pas bien deuï modes de leur être pensant et sentant. Dans Tua l'âme voit comme une lumière, intérieure qui i'éclaire et Jui montre ce qui est en elle ou hors d'elle, dans le temps ou hors du temps, sans aucun effort de sa part, sans aucune opération active, mais comme par une vue et une sorte de sentiment passif, sentiment très-élevé, très-doux à éprouver, où l'âme ne désire rien que de rester comme elle est. Daus l'autre mode, bien différent du premier, il y a contention, suite d'actes laborieusement combinés. Quant à moi, je ne puis m'empécher d'être frappé de ce contraste de deux états dont j'ai conscience, et je voudrais â tout prix savoir à quoi ils se rapportent. Est-ce à Tâme, ou à l'organisation, ou à leur correspondance harmonique? Ne pourrait-ooi^s croire que la vie supérieure de l'âme consiste en ce que, dans un tel état, le lien vital de Tâmeavec le corps se trouve affaibli, de telle manière que le corps ne £ait plus obstacle, et que l'âme est /rendue à elle même, à sa nature propre, ou à la manière d^existcr ou de sentir qui lui appartient indépendamment du corps ? Ou bien, au contraire, ne serait-ce pas l'organisation enparfait équilibre, dont toutes les parties harmonisent ensemble ou avec l'âme, qui donne à celle-ci un sentiment si doux, si pur, si élevé ? Ce qu'il y a de bien assuré, c'est que l'état dont je parle est tout â fait involontaire, et que l'âme n'a aucun moyen de le faire naître ou de le ramener quand il est passé. Les mystiques, les magnétiseurs connaissent bien quel-
ques moyens propres, en certains cas, à modifier ainsi l'âme on l'organe, de manière à changer le mode de leur liaison, .mais tojil cela est encore obscur, sujet à une foule d'inctrtitudes et d'anomalies.
Quand tout va bien, que l'équilibre règne en soi et autour de soi, il est aisé d*étre heureux et bon ; on jouit de tout. Mais je ne sais s'il y a quelque moyen d'être heureux et bon intérieurement, dans certaines dispositions organiques comme j'en •éprouve chaque jour de ma vie. Qui m'aimera quand je ne puis me supporter moi-même ? Gomment croire que je puis être un objet d'intérêt et d'amour quand je sens que je ne suis rien. qne mon existence touche au néant, que je vis à peine moralement et physiquement. La première chose est de vivre en soi, dans la plénitude du moi, pour se croire quelque chose, pour être capable de quelque chose. Or, cette prejuiére condition vitale est tout à fait indépendante de nous-mêmes ; ce n'est pas nous mêmes qui nous faisons vivre, et en cela rien au fond ne dépendrait en nous de notre propre activité. Mais la vie physique et morale étant posée au fond, ou substantiellement, il est vrai qu'il y a en nous une force propre qui se donne à elle-même la direction et ne la reçoit du dehors qu'autant qu'elle le veut.
J'ai passé tout le temps de ma jeunesse à m'occuper de Tcxistence individuelle, ou des facultés du mot, et des rapports fondés sur la pure conscience de ce moi avec les sensa-* tions internes ou externes, les idées, et tout ce qui est donné à l'âme on à la sensibilité ; je n'ai pas considéré les tendances objectives ou le but d'une part, de cette activité interne, d'autre part, de toutes ces facultés passives, organiques ou spirituelles. Lorsque, étant d^à fort avancé en âge, j'ai réfléchi à ce but objectif et aux tendances de notre nature ou de nos
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deux natores, j*ai méprisé tout ce qui m'avait le plus occupé auparavant et à quoi j'avais attaché de rimportance et qaelque gloire. Je me suis reproché d'avoir employé ma vie à un simple échafaudage, sans m'occuper de l'édifice ou de l'établissement approprié à Thumanité; mais je me sens un peu tieux pour recommencer la construction.
Cependant, en accordant aujourd'hui la primauté d'importance aux rapports de l'homme avec Dieu et avec la société de ses semblables, je pense encore que la connaissance approfondie des rapports du mot' ou de l'âme de l'homme, avec l'homme tout entier (la personne concrète) doit précéder, dans l'ordre du temps, ou des études, toutes les recherches de théorie ou de pratique sur les deux premières relations. C'est la psychologie expérimentale, ou une science d'abord purement réflexive, qui doit nous conduire également à la détermination de nos rapports moraux avec des êtres semblables à nous et de nos rapports religieux avec l'être supérieur, infini, d'où notre âme sort et où elle tend à retourner par l'exercice des plus sublimes facultés de sa nature. C'est pour avoir voulu aborder ex abrupto les notions morales et théologiques, prises pour base de la science, c'est en faisant abstraction complète des facultés purement individuelles de l'âme, ou du moi humain, que des hommes à imagination brillante et forte, mais étrangers à la méditation, se sont engagés dans une fausse voie. Ces esprits systématiques, n'ayant pas l'amour, le besoin, ni le sentiment du vrai, mais seulement le besoin d'agir, de faire effet au dehors, ont voulu établir l'autorité dont ils se font les ministres, la parole dont ils se font les premiers organes, comme la base unique, la condition absolue, la condition subsistante par elle même de toute notre science. Ils posent d'abord l'âme passive sous l'autorité qui doit lui donner sa forme et sa direction première ; ils font abstraction de toutes nos facultés actives, comme s'il n'existait aucune activité en
nouB, comme s*it n*y ayait pas une conscience primitive, ou une connaissance intérieure, qui précède ou accompagne nécessairement toute autre oonnaissanoe, quels que soient d'ailleurs l'objet, la cause ou Je moyen de cette connaissance donnée ou reçue. Quand on supposerait qu'elle descend du ciel avec la parole, faite de toutes pièces, qu'elle est suggérée à notre âme par la foi, ou comme la foi, sans aucun concours d'activité réfieiive employée à la former, cela ne dispenserait pas de reconnaître du moins la nécessité d'un sujet moi, qui recevrait et logerait en lui ces premiers produits de la foi, qui attacherait un sens aux paroles reçues ou infusées à l'âme, qui aurait donc les facultés nécessaires pour entendre, concevoir les premières données de la foi, pour saisir les préceptes de l'autorité. Comment n'a t-on pas vu qu'il iàut d'abord supposer une personne intelligente, pour que l'autorité s'exerce ou se manifeste du dehors à Tâme ; et que les mêmes Êu^ullés nécessaires pour entendre un langage primitif donné ou inspiré, sont tout aussi inexplicables que celles qui seraient nécessaires pour rinventer ?
On a beau ftiire ; il faut tomber dans l'absurde en soutenant le scepticisme ou le matérialisme qu'on prétend combattre, ou commencer par la psychologie, c'est â-dire prendre son point d'appui dans ce mot, cette personne humaine qui est le centre où tout arrive, si elle n'est le point d'où tout part. Admirez aussi comment les maîtres de cette nouvelle école qui se fonde sur l'autorité absolue et le langage donné, appris, et jamais inventé par l'homme, retombent, contre leur volonté, dans la théorie de la sensation passive et de l'influence exclusive des signes sur la pensée, se rejoignant ainsi, à l'autre extrémité du cercle, à la doctrine de Hobbes et des matérialistes. C'est que l'abnégation du fait primitit de conscience laisse sans base vraie toute morale, toute religion. Je conçois comment on repousse la lumière intérieure quand on n'aspire qu'à fonder des
systèmes ; mais quand on a besoin de vérité avant tont, il faut bien la chercher où elle est, dans la source la plus rapprochée, la plus intime à nous-mêmes. Comment d'ailleurs ne pas être sans cesse ramené au grand mystère de sa propre existence par Tétonnement même qu'il cause à tout être pensant? J*ai éprouYé pour ma part cet étonnement de très-bonne heure. Les révolutions spontanées, continuelles, que je n'ai cessé d*éprouyer, que j'éprouve encore tous les jours, ont prolongé la surprise et me permettent à peine de m'occuper sérieusement des choses étrangères, ou qui n*ont pas de rapport à ce phénomène toujours présent, à cotte énigme que je porte toujours en moi, et dont la clef m'échappe sans cesse, en se montrant sous UDe face nouvelle quand je crois la tenir sous une autre.
l*' août. Tout bien, toute sagesse, tout repos consiste à faire prédominer sans cesse la vie de l'âme, l'activité, l'amour, sur la vie du corps ou de l'animal ou sur la passion, l'é^oîsme, l'amour-propre. Mais il s'agirait de savoir si la lutte même ne suppose pas toujours nécessairement un certain degré de force ou de vie animale que nous ne pouvons nous donner et qui dépend de certaines conditions organiques naturelles ; tellement que si ces conditions de vitalité simple ou animale n*ont pas lieu, l'activité ne saurait naître ni s'exercer en aucune manière, et l'âme tombe dans un affaissement, une inertie qui ressemble à la mort. Jusqu'à qupl point une forte impulsion donnée à la vie supérieure, par quelque cause externe ou interne (mais toujours hyperorganique), peut-elle relever L'âme ou la faire se relever, quel que soit d'ailleurs l'état oi^oique ou le ton de la vie sensitive ? Tel est le grand problème de l'humanité et le plus difficile à résoudre par l'observation ou l'expérience intérieure, à part toute vue systématique, toute doctrine à priùri. J'ai la conscience que, dans telles modifications de la vie animale ou sensitive, que je connais trop bien, la
prédominance ou môme l'exercice de la vie supérieure de / l'âme devient impossible.
15 août. Les philosophes de la plus haute antiquité ont enseigné avec un merveilleux accord qui semble annoncer une origine de tradition commnne S l'unité de la raison suprême, universelle, créatrice, laquelle est, a été et sera, indépendamment de toute manifestation. Cott* raison suprême» selon ces philosophes, ne peut être nommée ni connue dans son état absolu, mais elle est connue dans sa manifestation, sous les titres de verbe, logos, termes que Pythagore, Platon et les premiers philosophes chinois ont également employés pour exprimer la manifestation de l'être ou de la raison suprême.
Il me semble qu'en prenant pour point de départ le fait psycholo^que, sans l'entremise duquel l'esprit de l'homme se perd dans les excursions ontologiques vers l'absolu, on peut dire que l'âme, force absolue qui est sans se manifester, a deux modes de manifestation essentiels, savoir; la raison (logos) et l'amour. L'activité par laquelle l'âme se manifeste à elle-même comme personne moi^ est la base de la raison ; c'est la vie propre de l'âme, car toute vie est la manifestation d'une force. L'amour, source de toutes les facultés affectives, est la vie communiquée â l'âme et comme une addition de sa vie propre, qui lui vient du dehors et de plus haut qu'elle, savoir de l'esprit^mour qui souffle où il veut. Et Vraiment l'activité du moi, qui concourt à la génération ou représentation des idées de l'esprit, n'a aucune influence directe sur les sentiments du cœur ou l'amour. Tout ce que l'âme peut faire, en vertu de l'activité de sa vie propre, c'est de se prêter à la réceptivité de l'esprit, quand il vient, ou de se tourner du seul c6té d'où il
t Voyez le Mémoire de M. Âbel de Rémusat sur le ptiilo<(ophe chinois Lao Tseu. (Noie de T auteur,)
peut yenir, comme nous tournons les yeux vers la lumière. Tant que les ténèbres, ou les images trompeuses, obscurcissent et empêchent la vue intérieure, il y a une lutte active pour écarter les ténèbres ou empêcher qu'elles ne s'épaisissent. Dans cette latte, Tàme fait effort pour voir, mais elle ne voit pas, elle n'est pas libre de voir, elle est seulement libre de faire eflbrt.
On peut dire aussi que tout remploi de notre liberté consiste à nous disposer de manière à recevoir des idées ou des sentiments et, en général, l'influence de Tesprit qui peut seul modifier notre âme d'une manière appropriée à sa destination et à sa nature. Mais les bons mouvements, le triomphe de l'esprit sur la nature, de la raison sur les passions, ne sont poîDt en notre pouvoir immédiat comme agents libres ; ils ne dépendent pas de nous-mêmes, mais de la grâce qui nous est donnée, suggérée à certaines conditions.
« II y a une différence essentielle entre ce que chacun dit de « ta vérité, et ce que la vérité dit elle-même en s'interprétant. « Autre chose est une opinion, une idée de la vérité et la vé- < rite même, comme autre chose est la ressemblance d'un objet « et cet objet même *. -
Ce passage remarquable suppose que nous avons en nousmêmes quelque moyen direct d'atteindre la vérité, ou que la réalité absolue de l'être peut se manifester immédiatement à notre âme, autrement que par des idées qui, nous donnant une ressemblance supposée de Têtre réel ou vrai, et non point cet être, ne sauraient porter avec elles le critérium de la vérité même, de la ressemblance à l'objet. Et comment, en effet, la comparaison pourrait-elle se taire si l'objet, l'être réel en soi, et indépendamment de l'idée ne nous était pas donné d*ail-