Clément d*Alexaudrie
leurs? C'est là l'objection élernellemenl insoluble 'x>ntre la théorie qui ramène tout à des idées de sensation ou de réflexion. Le même auteur nous dit comment la vérité est connue autrement que par Vexpérienee et la discipline, savoir par la puissance (la force active) et la foi, Pascal entend de même les premières vérités: la foi nous sauve, mais la foi vient par les œuvres.
18 août. Je suis toujours mécontent de moi au moment du réveil et dans les instants qui suivent, jusqu'à i^e que Tâme entre en pleine possession du corps et que Tesprit vaque à ses opérations accoutumées. Dans ce passage, le sentiment immédiat de l'existence ou la pure ccenesthése. * sensitive se distingue bien de l'aperception du mot, en relation avec le corps ; car dès que le moi se rend présent aux impressions et que tout le jeu des idées associées vient se joindre à la cœnesthèse, celle-ci se confond dans l'ensemble, et il se forme un autre sentiment de Texistence, sentiment composé qui peut être bon, heureux, confiant, lors même que le premier, celui qui est l'effet pur et immédiat des dispositions sensitives, est triste, pénible, plein de méfiance et de crainte. Dans la jeunesse, il y a plaisir immédiat attaché à la cœnesthèse sensitive. L'homme est heureux de se sentir vivre, il a moins besoin de cette sorte de bonheur artificiel qui tient à la position, c'est-à-dire à tous les moyens auxiliaires propres à étendre, à soutenir une vie qui se resserre et qui va tomber.
Je fais cette différence en moi chaque matin. Triste et péniblement affecté de la vie, j'ai besoin des idées qui tiennent à
1, Ce terme, emprunté au physiologiste allemand Reil, désigne le sentiment de bien être ou de malaise qui résulte de l'état général de toutes les fonctions de norps — M. de Biran s'occupait à celte époque d'un commentaire sur quelque passages ne Reil, travail qui subsiste, au moins en partie.
PENSI^.ES
ropioioD, des moyens extérieurs, des ressources artificielles, pour me ré<:oncilier avec cette vie et y trouver quelque plaisir médiat ou de réflexion. Ceci peut oous expliquer en quoi Tamour de soi, qui n'est que l'instiDCt vital, diffère de Tamourpropre qui tient à des idées acquises, à des comparaisons qui s'établissent entre, nous et les autres. L*amour- propre est une extension de Tamour de soi, et peut lui servir de supplément. On s'aime dans les autres quand on ne peut plus s'aimer en soi-même d'une manière directe et immédiate : Ton revient à s'aimer médiatement, c'est-à-dire que nous nous rendons l'affection que des êtres chéris nous témoignent, et que nous n'aurions pas sans eux. A cet égard, il se présente une différence bien essentielle à noter entre l'amour de soi et Testime de soi-même. Quand il n'y a plus en effet 4e plaisir immédiat à vivre, et qu'on ne s'aime plus soi-même directement, on a besoin d'être aimé et soutenu par les êtres environnants, pour tenir encore à l'existence qui ne peut être alors agréable que d'une manière en quelque sorte objective. Cet amour-propre, qui n'a de -fondement qu'à l'extérieur, se change en haine, en dégoût de l'existence dès que l'on sent qu'on n'est plus aimé. Il est difficile de concevoir en effet comment un homme qui saurait qu'il est pour tous les autres un objet d'aversion et de dégoût, pourrait avoir quelque sentiment d'amour propre ou de complaisance en lui-même ; une cœnesthèse parfaitement heureuse pourrait seule lui faire trouver quelque plaisir ou quelque intérêt à vivre pour lui, solitairement. Il faudrait même, pour que ce plaisir ne fût pas effacé, que l'individu si heureusement disposé à l'intérieur ne se vit et ne se jugeât jamais du dehors, ne se plaçât jamais sympathiquemenl dans le point de vue d un autre être, par rapport à lui. Mais rhomme est fait de telle manière qu'il ne peut se plaire comme se déplaire à lui-même, qu'autant qu'il plaît ou déplaît aux autres. Aussi, lamour de soi, individuel, isolément considéré,
sans ramour-propre qui tire da dehors tous sos aliments, n'estil presque qu'une abstraction. Dans les progrès de 1 âge, il n'y a réellemeat aucune complaisance en soi-même qui ne ."oil l'efiTet de celles dont on peut deve ir l'objet de la part des êtres avec qui l'on sympathise. — Il en est tout autrement de Testime de soi-même, ou de la valeur qu'on attache à son être moral. Ce sentiment d'estime n'a pas besoin de soutien extérieur et peut se suffire à lui-même. Quand tout le monde se réunirait pour m'insuiter par des signes d abjection et de mépris, si je m'estime, moi, je me sens digne de Testime de toute âme. Retiré dans mon for intérieur, je me sépare de tout l'univers, je m'élève au-dessus de lui et ne m'abaisse que devant Dieu, en appelant sur moi ses regards.
Le centre déterminé d'action duquel on peut toujours partir, et auquel aussi on peut tout rapporter, c'est le besoin d'estime; celui-là seul qui s'estime, se console de ne pas être
aimé.
Il s'agit de savoir comment et d'où l'on peut se relever, quand on a l'habitude de chercher tout son appui dans la chair, oj d'attendre de là uniquement, c'est-à-dire des excitations spontanées de la sensibilité intérieure, tout son contentement, sa béatitude, sa force et son activité. §1 cette sensibi-' lité vient à chuter ou à se détendre, si elle a perdu tout ce ressort vital qui la taisait parfois se remonter, et se mettre d'elle-même dans l'état d'équilibre le plus heureux avec Tâmey ou avec ses plus hautes facultés, déterminées ainsi à entrer en exercice, qu'est-ce qui pourra suppléer à ce ressort et où l'âme trouvera-t-elle son point d'appui ? Voilà ce qui fait actuellement l'objet de mon inquiétude et de mes soins les plus continuels. A l'époque de la vie où je suis arrivé, et dans la disposition sensilive où je suis, je cherche eu vain parmi tous les objets qui m'ont attaché jusqu'ici, ou qui m'ont servi de
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principe d'action, quel est celui qui pourrait m'iutéresser assez vivement pour devenir un mobile d'activité, un moyen de bonheur. Je me sens profondément détaché et désintéressé de tout; je suis tombé d'une vie trop animée pou^ mon âge, dans uq désenchantement complet à Tégard de tout, qui est une espèce de mort anticipée.
£n m'éveillant je m'adresse d'abord, selon mes ancienoes habitudes, à l'imagination, à la sensibilité ; je leur demande s'il y a pour elles quelque sujet de se réjouir ou d'occuper agréablement le jour qui commence. Elle restent muettes et voilées de leur tristesse comme d'un nuage. Il faut donc s'adresser à l'esprit ; mais il a acquis une grande habitude de paresse, il attend toujours que la sensibilité ou rimagination montées lui donnent l'impulsion. L'âme s'est laissée endormir aussi par des affections passagères, relatives au monde ; mais tant qu'elle n'est pas morte, tant que sa lumière luit encore par intervalle dans les ténèbres, j ai l'espoir de me relever. C'est à ce foyer qu'il est possible, de rallumer encore le flambleau d'une vie presque éteinte.
\3 septembre. Arrivé, le soir, à Grateloup avec mes filles, mon fils et sa jeune épouse. — Contentement et paix de famille.
GrateUmp, septembre. Il n'y a pas seuiemeni deux principes opposés dans l'homme. Il y en a trois, car il y a trois vies et trois ordres de facultés. Quand tout serait d'accord et en harmonie entre les facultés sensitives et actives qui constituent l'homme, il y aurait encore une nature supérieure, une troisième vie, qui ne serait pas satisfaite, et ferait sentir qu'il y a un autre bonheur, une autre sagesse ou perfection, au delà du plus grand bonheur humain, de la plus haute sagesse ou perfection inUMIectuelle et morale dont l'être humain soit susceptible.
DBMAIIIB DBBIRAN. 1823. 367
C'est par ramôur moral que l*âine tendant, comme par un instioclde Tordre le plus élevé, vers le beau, le bieu, le parfait. qui ne se trouvent dans aucun des objets que les sens ou Timagination peuvent atteindre, pren4 son vol plus baut que toute cette nature sensible, et, avec les ailes de la colombe, va chercher dans une région plus épurée, le bonheur, le repos qui conviennent à sa nature. 11 n*y a que le vrai amour qui puisse donner de la joie. Le joie est d'obéir par amour ; l'amourpropre ne sait obéir qu'à lui-même, mais il change sans cesse, il est petit et misérable, source de peines. Ce n'est pas en lui que peut être la joie.
Dés qu'on prend un idéal pour principe d'action, on y rapporte tout et soi-même comme le reste. Il ne s'agit pas de savoir si on trouvera du plaisir en se conformant à cet idéal ; on sera disposé an contraire à sacrifier tontes les jouissances, tous les intérêts sensibles, y compris sa propre existence, pour réaliser cet idéal, objet de Tamour et vie de l'âme. Toute affection qui contente le moi en lui-même, ou dans les modifications agréables de la sensibilité, loin d'être Tamour lui est opposée.
L*kge où Ton tient le plus fortement à soi-même, où Ton a le plus la prétention et le besoin d'être aimé, est celui où l'homme est le plus loin de la disposition qui fait le véritable amour, l'amour sans mélange de subjectivité ou d'intérêt sensible. Au contraire, l'&ge où Thomme s'aime moins, ou a moins de complaisance en lui-même, est celui où il doit être le mieux disposé à cet amour qui seul peut le consoler de tout.
En psychologie, l'observation n'est que le recueillement. Ce qui est opposé partout ailleurs s'identifie ici complètement. Il s'agit de trouver, de reconnaître son objet, et on ne le trouve qu'au dedans, c'est-à-dire par le recueillement.
Octobre, J'ai liait un voyage à Bordeaux pour visiter mon ami Laine et son curieux établissement dans les Landes. Pendant ce voyage, et au retour, je m'occupais, quoique toujours un peu vaguement, de la distinction des phénomènes et des fonctions qui se rapportent aux trois vies que je crois qu'il faut reconnaître dans Thomme. De cette analyse bien faite, de ces divers caractères bien tracés résulterait le traité le plus instructif et le plus complet d'anthropologie qui ait été fait jusqu'à présent <. Chacune de ces parties de la science humaine ayant été traitée séparément ei, par une erreur bien préjudiciable, comme si elle était seule ou représentait seule l'homme tout entier, il s'agit non plus d'isoler chacune de ces vies, mais d'étudier leurs rapports d'analogie et d'opposition ; il s'agit de faire ressortir leurs caractères et leurs fonctions par l'étude des laits d'expérience et des contrastes qu'offre sans cesse à l'observateur l'homme considéré dans ses divers états d'âge, de tempérament, de santé, de maladie, etc. Il s'agit encore très-particulièrement de rechercher comment une de ces vies, la supérieure par exemple, a ses conditions dans la vie animale. Tout l'antagonisme tous les combats sont dans La vie moyenne qui s'oppQse à l'animalité. Celle-ci est toujours prête à prendre le dessus, elle empêche tout développement de la troisième vie, de la vie supérieure, en sorte que c'est l'intermédiaire ou la vie sociale qui gâte tout. L'intuition de l'âme a plus de rapport avec Tinstinct sensitif qu'avec les labeurs de la raison discursive. J.-J. Rousseau semble avoir senti cette vérité psychologique, en voyant dans l'homme individuel ce qu'il y a de meilleur, et dans l'homme de la société ce qu'il y a de pire.
1. C'est peu de jours après avoir écrit ces lignes que M. de Biran entreprit la rédaclion des Nouveaux essais d'Anthropui<tgie.
DB lUniE DE BIRAN. 1823. 369
Le point de rue de Dieu (raison suprême) n'est pas seulement différent, mais opposé au point de vue du monde. Le premier seul nous donne des -réalités, le second ne saisit que des ombres, des fentômes. f 1 règne un accord parfait à cet égard entre la psychologie et la religion : Tune mène à l'autre. Les mêmes opérations de Fâme qui conduisent à ce qu'il y a de vrai, de réel, de permanent dans les choses, en nous détachant des sens qui ne Saisissent que des fantômes, nous font irouyer à la fin Dieu, seule vérité, dernière raison des choses par les mêmes moyens. antisensuels.
Pour saisir ce qui tient en nous à une troisième vie, plus haute que nous et que tout ce qui peut être atteint par Pentendement ou l'esprit qui est nôtre, il ne faut pas être borné à de vaines spéculations, mais pratiquer, agir pour le bien et la vertu. Ici, la première condition de la science ou du travail intellectuel profitable, c'est une conduite sage, vertueuse, bien ordonnée par rapport à Dieu, aux hommes et à nousmêmes.
Quel que soit le fondement réel de la foi, pour les âmes douées de ce don céleste, on ne peut douter qu'il n'y ait des sentiments ou des modes spéciaux dérivés de cette cause, qui remplissent toute l'existence et font tout l'intérêt de la vie de ces âmes qui se sentent ou se croient tantôt soutenues, élevées, et tantôt délaissées, abandonnées par l'esprit de Dieu. Pour ces âmes, ce qu'elles reçoivent est tout, ce qu'elles font d'ellesmêmes n'est rien ou moins que rien. On ne peut leur contester ce qu'elles sentent intérieurement : ce sont des biens, des maux, attachés à une sorte de passion sublime qui a cet avantage sur toutes les antres que les maux pour elles se transforment en bien. Les états de quiétude, de calme, de joie extatique, ou de trouble, de douleur, de regrets, de sécheresse, ont toute la vivacité et la vérité subjective des passions«qui
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tiennent à des objets sensibles. Quelle en est la cause ? Est-elle purement subjective ou inhérente à certaines dispositions organiques, mises en jeu par une imagination vive, qui se repaît sans cesse des mêmes fantômes, comme on l'éprouve dans les passions terrestres? ou bien y a-t-il réellement une action directement exercée sur Pâme par Tesprit divin, qtd souffle où il veut, action plus ou moins relative, toutefois, à certaines conditions de réceptivité, dans lesquelles telles pratiques, telles formules, tels genres d'excitation ont le pouvoir de placer l'âme? C'est à bien s'assurer de la réalité de Tune on de l'autre de ces causes de sentiments mystiques, que consiste selon moi le plus grand et le plus difficile problème de la science de l'homme.
Les effets du magnétisme bien constatés, la communication des pensées du magnétiseur avec Tesprit du magnétisé qui agit, en ce cas, volontairement, d'après les idées qui lui sont suggérées par un autre esprit, et sans que la personnalité de son moi soit absorbée, nous feraient concevoir jusqu'à un certain point PinQuenre surnaturelle de la grâce ou de l'esprit de Oieu sur nos âmes. On pourrait ainsi constater deux états opposés de l'homme, où c'est comme un autre être, une force autre que sa force personnelle, ou même que sa force animale propre, qui agit en lui, sans être lui.
Nous avons l'exemple de ces influences d'une force étrangère, provenant du monde sensible, dans les images fixes qui nous poursuivent, nous persécutent et produisent en nous des sensations ou des sentiments extraordinaires, contre nature. Les passions, les maladies nerveuses offrent de ces exemples. Quant à l'influence de cette force divine qui opère en nous le bon vouloir et le bien faire, nous sentons également qu'elle est élevée au-dessus de la nôtre, dan^^ les bonnes dispositions amenées par un grand travail sur soi-même qui a précédé ; car il ne serait pas bon à toute âme de s'abandonner, pour
laisser faire l'esprit divio, suivant les maximes des quiétistes ou des mystiques, il faut d'abord avoir feit prédominer en soi la tendance céleste sur la terrestre, et alors seulement laisser faire l'esprit sans vouloir le diriger. Il est clair qu'alors ce n'est pas l'imagination qui agit spontanément, oa sous l'influence de la vie animale. Ce sont d'autres organes, d'au^ Ires ressorts plus subtils^ plus mystérieux, qui sont mis en jeu, soit spontanément, quand les obstacles de la vie organique n'empêchent plus l'action des instruments de cette vie supérieure, soit par une influence extérieure et surnaturelle, comparable à celle du magnétisme, mais supérieure à elle autant que Tesprit- de Dieu est supérieur à celui de l'bomme.
La mauvaise cœnestbése, toutes les anomalies de ce sens j Tital qui ne reste jamais le même deux instants, toutes les) aberrations involontaires de l'imagination : il fisiut supporter j tout cela, c'est-à-dire se supporter soi-même, comme la lièvre. Notre existence sensitive n'est-elle pas une lièvre continuelle? Mais il y a quelque chose de mieuxqui console et qui soutient: la pensée continuelle de Dieu, la pensée d'un monde meilleur, des espérances immortelles.
Sait-on bien tout ce qu'on peut gagner de force et de paix, en opposant sans cesse des idées à des impressions? Mais ces idées, qu'est-ce qui les fait naître ou les maintient en nous? Il faut recourir toujours à l'influence d'une cause, d'un pouvoir plus haut que nous : sans ce secours, notre vie n'est qu'un songe douloureux. La vie sensitive ou animale a son principe ou son aliment hors de l'être sentant, organisé, qui a besoin d'air, de chaleur, de nourriture pour se soutenir ou continuera exister. Pourquoi en serait-il autrement de la vie intellectuelle, de celle de Tesprit? Cette vie a bien aussi, à la vérité, un principe intérieur d'activité, le même qui constitue le moi ou la per-
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sonne, mais il tire d'aillears sa nourrilure, ce qui le fait continuer à exister, le dirige vers sa fin. L'iUusion de la philosophie est de regarder Le principe de la vie spirituelle comme exclusiveoient propre au mot, et, parce qu'il s'affranchit jusqu'à un certain point de la dépendance des objets sensibles, de le considérer comme indépendant d^cette autre influence supérieure d'où lui vient toute cette lumière qu'il ne fait pas. 11 &ut reconnaître un milieu entre ceux qui placent Tâme sons la dépendance d'une nature inférieure à la sienne, et ceux qai la rendent indépendante d'une nature plus élevée, mais analogue.
Il est impossible de nier au vrai croyant qui éprouve en lui-même ce qu'il appelle les effets de La grâce, qui trouve son repos et toute la paix de son âme dans l'intervention de certaines idées ou actes intellectuels de foi, d'espérance et d'amour, et qui de là parvient même à satisfaire son esprit sur des problèmes insolubles dans tous les systèmes, il est impossible, dis-je, de lui contester ce qu'il éprouve, et par suite de ne pas reconnaître le fondement vrai qu'ont en lui, ou dans ses croyances religieuses, les étals de l'âme qui font sa consolation et son bonheur.
Quand nous creusons dans la vérité pour la pénétrer, elle creuse aussi en nous pour entrer dans la substance de notre âme. Alors seulement elle devient pratique et nous sert comme une partie de nous-mêmes; autrement nos sentiments les plus tendres et les plus vifs, nos résolutions les plus fermes, toutes nos vues momentanément claires et distinctes ne sont que de vaines ombres, des fantômes passagers.
Je voudrais considérer les effets psychologiques de la prière. Nul doute que ce ne soil l'exercice le plus propre à modifier
rame dans son fond, à la soustraire aux iofluences des choses extérieures, et à tout ce monde de sensations et de passions. En se mettant en la présence de Dieu, de cet infini, de ce parfait idéal, l'âme est pénétrée de sentiments d'une autre nature que ceux qu'elle nourrit ordinairement. Quand la lumière divine commence à nous éclairer, alors on voit dans la vraie lumière ; il n'y a aucune vérité que l'intuition ne saisisse, les mêmes choses qu'on avait entendues cent fois froidement et sans fruit nourrissent l'âme comme d'une manne cachée. Sont-ce là les produits d'une influence surnaturelle qui s'exerce momentanément? N'est-ce pas le résultat de certaines dispositions, d'un esensibilitée plus élevé, au-dessus de celle qui nous met en rapport avec le monde extérieur?
Il n*y a point de doute que les plus grands esprits, tels que Pascal, Bossuet, Fénelon, n'aient éié retenus dans la foi par ces deux liens, savoir: par le besoin spéculatif d'expliquer la grande énigme du monde et de la nature humaine, et plus encore par le besoin pratique de trouver en soi, dans ses croyances^ un point d'appui fixe et stable qui donne du repos à l'esprit et une paix inaltérable à l'âme, en fournissant un aliment à l'espérance et à l'amour qui font sa vie. Mais si nous trouvons sans aucun doute le fondement subjectif des croyances religieuses du christianisme, comme pn peut le voir dans Pascal qui nous a manifesté dans ses Pensées tout l'état de son âme et tout ce qu'il a éprouvé à cet égard, il n'en est pas ainsi du fondement objectif; la raison ne se satisfera jamais sur ce point. Il faut que la foi naisse du sentiment \ou du besoin de sentir de telle manière, de la pratique ou d'une grâce surnaturelle.
Le 23 octobre, jour de deuil, s'est trouvé un jour de grande réunion et d'amusement chez moi. J'y pleurais il y a vingt ans. Tâchons de faire toujours ce qu'il y a de plus raisonnable,
sans nous laisser entraîner, ou embrouiller, par les malheureuses affections qui changent comme le vent. Le 27, commémoration funèbre à Saint-Sauveur, en famille. J'ai visité le tombeau de la mère de mes enfants ; j'ai prié ; j'étais ému.
PqHs^ 30 nwembre . Dans l'état ordinaire de l'homme, ayant le conscium et le compos sut, les impressions du sens vital se joignent nécessairement à toutes les idées, toutes les opérations et tontes les combinaisons actives de Tétre pensant. C'est même. de cette source que les idées de chaque homme empruntent l'espèce de couleur ou de teinte affective qui leur est propre, comme aussi les caractères tantôt d'assurance, de clarté, de fixité, tantôt^ de trouble, d'hésitation, de lenteur et de mobilité qui les différencient dans divers individus ou dans le même, en différents temps. Les résultats de cette association sont généraux et communs à tous les hommes, quoiqu'ils ne s'en aperçoivent pas toujours ; et ils n'ont aucun moyen direct de s'en affranchir, quel que soit le degré d'effort et d'activité qu'ils mettent dans le choix des idées élaborées par l'intelligence; toujours ils dépendent, quant à la manière dont ils saisissent ces idées, dont ils y adhèrent avec amour ou dégoût, de certaines dispositions organiques. C'est là ce qui explique l'inconstance, la légèreté de la plupart des esprits, qui s'intéressent et se désintéressent si rapidement pour les mêmes objets d'étude. Cette adhérence de l'esprit à ses propres idées lient donc au corps et exprime en quelque sorte les rapports que la vie organique ou animale entretient toujours avec la vie active de l'homme. Mais il n'en est pas toujours de même pour la vie de l'esprit. L'âme, qui se trouve unie et comme identifiée par l'amour avec l'esprit supérieur d'où elle émane, n'est plus sujette à l'influence de l'organisme ; elle ne s'occupe plus de quel côté souffle le vent de Tinstabilité, mais elle de-
meure fixée à son centre, et tend iovanableinent vers sa fia unique, quelles que soient les variations organiques et les dispositions de la sensibilité. C'est même souvent quand le corps est abattu, que toutes ses fonctions languissent, que la machine tombe en ruine, et que Tanimal a perdu toute vivacité, toute énergie vitale, que la lumière de Tesprit jette le plus d*éclat et que Tâme vit le plus complètement de ^a vie de cet esprit, qu'elle en jouit avec le plus d'amour. L'esprit soufQe où il veut ; quelquefois il se retire : Tâme tombe dans la langueur et la sécheresse ; mais comme ce n^est pas l'organisme qui la soutient et fait ses états d'élévation, ce n'est pas lui non plus qui Tabandonne quand elle tombe en défaillance; tout au contraire, elle défaille d'autantplus que l'organisme prévaut.
Tout est inverse dans les deux vies : là où l'animal se réjouit et se sent plein de courage et d'activité, d'orgueil de la vie, l'esprit s'afflige, s'humilie et se sent abattu, comme privé de son unique appui. Réciproquement, où l'homme animal s'inquiète, se trouble, s'attriste et ne trouve en lui que faiblisse, sujet de découragement et de désespoir, l'esprit s'élève et se livre à la plus douce joie. Cette hauteur avec laquelle l'âme qui vit en Dieu juge et méprise souverainement tout ce qui fait la gloire et les joies de la terre, s'allie admirablement avec cette humilité profonde, tant recommandée par le christianisme, et qui fait précisément le caractère disiinctif de sa morale. } lus l'esprit est haut ou élevé vers Dieu, plus il humilie Thomme, mieux il lui lait sentir tout ce qu'il y a de dégradation ou d'abjection dans cette nature animale qui l'enveloppe de toutes parts et tend sans cesse à l'absorber.
Les rapports qui existent entre les éléments et les produits des trois vies de l'homme sont le sujet de méditation le plus beau, mais aussi le plus diCQcile. Le stoïcisme nous montre tout ce qu'il peut y avoir de plus élevé dans la vie active, mais il fait abstraction de la nature animale, et méconnaît absolu-
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raent toatce qai tient à la vie de l'esprit ; sa morale pratique est au-dessus des forces de Thumanité. Le christiaDiâme seul embrasse tout l'homme ; il ne dissimule aucun des côtés de sa nature, et tire parti de ses misères et de sa faiblesse pour le conduire à sa fin, eu lui montrant tout le besoin qu'il a d'ua secours plus élevé.
Décembre. La vie d'un homme d*affaires exclut entièremen la vie de l'esprit et l'absorbe. Dans cet état, l'homme tout a dehors s'offi^ à tout ce qui vient l'irriter, sans aucune retrai en soi, sans moyens de défense ou de consolation. L'espri seul, en qui il est donné à l'homme moral de se retirer, M coûter la paix et une joie intérieure dans la peine même. Et comme la source qui produit cette joie et celte paix est inta ^îssable, que le fond de Tâme où elle réside est inaccessible toute la malignité des hommes, elle devient pour le juste u trésor qu'aucun événement, aucune blessure ne peut lui ravir Voilà l'état où je voudrais arriver et me fixer. Je crois y et par moments, et quand je vis dans la solitude; mais je re — connais mon illusion en rentrant dans le monde.
6 décembre. Il s'agit de se faire dans son âme une solitude où le monde ue puisse pénétrer Si cette solitude était une fois faite, je pourrais braver le monde et tout son tumulte ; mais tant que la solitude de l'âme dépendra du lieu, du temps, de la disposition sensitîve, il n'y aura pas de paix assurée.
20 décembre. En sortant d'un sommeil plus ou moins agité, je me sens dés le matin triste, languissant et abattu. Le sommeil a changé tout le cours de mes pensées ; il semble que j'aie perdu en dormant tout point d'appui intellectuel et moral: et somntis noctis immutat scientiam ejtÂS ^ . Je cherche alors par