‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 75 sur 85 · I.Âete V, scène · texte numérisé non relu

I.Âete V, scène

398 AVERTISSEMEIIT.

Tbomme, cet homme dont parle Pascal, qui vît toujours le même, et se manireste.sanschanger dénature» dans la variation incessante des individus qui le représentent. Plus on descend dans les profondeurs du cœur et de la conscience, plus Tintérét et la sympathie des âmes sérieuses s'éveillen^ en même temps qu'une curiosité frivole et malsaine cesse de trouver sa pàlure. L'indiscrétion disparait donc au lieu de s'accroître, dans la proportion où les sentiments deviennent plus intimes. L'histoire de l'âme appartient à tous, comme celle de la société. Pour préciser ma pensée par une comparaison, les Psaumes de David, souvent si personnels dans leur contenu, Vlmitatwn de Jésus-Christ^ qui renferme, sous la forme d'un livre de piété, le résultat de tant d'expériences individuelles, et les Confessions de saint Augustin n'éveillent pas le sentiment de l'indiscrétion, tandis qu'on rencontre des indiscrétions de la plus noire espèce dans les pages parfois charmantes et souvent regrettables où J.-J. Rousseau a déposé le souvenir de ses propres misères et des hontes d'aulrui.

Tels sont les principes qui m'ont dirigé dans la publication des Pensées de Maine de Biran. J'ai voulu révéler au lecteur les phases successives de son développement psychologique, moral et religieux, depuis son point de départ, si fortement marqué du sceau

d'une époque pauvre de foi et de vraie philosophie, jusqu'au moment où il se tourne avec ardeur vers les espérances éternelles. Tout se tient dans la vie, et il est impossible de séparer enièremenl les mouvements intérieur^ do l'àme des circonstances du dehors qui les provoquent ; mais je n'avais fait intervenir les relations sociales et les incidents de la vie domestique de Mainedé Biran que dans la mesure qui semblait nécess<nire pour expliquer ses sentiments et ses pensées. J'avais trop retranché, parait-il, puisqu'un certain nombre de lecteurs ont pu taxer d'égoïsme un homme chez lequel la tendresse et la bienveillance étaient des caractères saillants. En voulant être discret, j'ai donné lieu à des jugements injustes^; je n'ai pas fait assez large la part de son cœur. Il fallait donc accomplir une sorte de réparation à l'égard de sa mémoire en complétant une image trop partiellement reproduite. La tâche était Tacite. Il suffisait de rouvrir les manuscrits et d'en extraire quelques fragments relatifs aux rapports du philosophe avec ses enfants et avec leur mère. Je Tai fait, en enrichissant la deuxième édition des Pensées de passages de cette nature. Cette œuvre de réhabilitation sera complétée par lapublication du présent appendice. La première édition des Pensées date de 1857. En février 1858, M. Félix Maine de Biran m'avisa qu'il avait tardive*

ment découvert la collection des lettres adressées à ses sœurs par leur père, et m'engagea à utiliser ces documents lorsque l'occasion se présenterait, pour compléter le portrait que j'avais offert à mes lecteurs. Je viens accomplir ce désir aujourd'hui, et achever ainsi de dissiper l'erreur dans laquelle 'sont tombés ceux qui ont cru que, chez Maine de Biran, le métaphysicien avait étouffé Thomme. On verra se manifester largement, dans des fragments de correspondance, la tendre sollicitude du père et le développement des sentiments de piété dans les relations de famille. Quelques appréciations des événements publics pourront offrir de l'intérêt aux esprits curieux des détails de Phisloire de la politique française.

Les filles de Maine de Biran ont quitté ce monde depuis plus de trente années ; on peut user à leur égard de la liberté que donnent la mort et le temps écoulé.

DE

Le 14 mai 1795, à l'issue de la tourmenle révolutionnaire. Maine de fiiran, alors âgé de vingt^neuf ans, fut élu administrateur du département de la Dordogne. Le 21 septembre de la luéme année, il épousa Louise Fournier. C'était un mariage de vive passion. Les deux époux passèrent exceptionnellement à Paris une année environ, de 1797 à 1798, et vécurent à Tordiuaire en Périgord, dans le domaine de Grateloup, prés Bergerac. Madame de Biran mourut le 23 octobre 1803, et ses dépouilles mortelles furent déposées dans le cimetière de Saint-Sauveur, paroisse dont dépend le domaine de Grateloup. Le résultat de cette union trop loi rompue fui constaté dans ces lignes écrites sur une feuille volante : < Je dévouai toute mon existence à la « fenime qui m'avait consacré la sienne. Pendant sept années « que cette union dura, au sein de toutes les contrariétés, de < tous les revers de la vie qu'on appelle des malheurs, je ne

• connus pas le regret, et ne sentis que le bonheur de partager « le sort d'un être chéri, avec qui Tâme s'entend toujours, qui

• nous appuie et nous soutient, comme nous l'entendons et le

• soutenons, v

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Madame de Biran laissait trois enfaots, un fils, Félix, propriétaire actuel du domaine de Grateloup, et deux filles, Éliia, et Adine. Peu après la mort de leur mère, Éliia et Adine furent coufîées aux soins de leur tante maternelle, madame Gérard, femme du payeur du déparlement de la Dordogne. M. Gérard, était issu d'une famille noble de la Franche-Comté qui possédait le titre de marquis. Son mariage l'avait fixé au Murât, domaine de la famille de sa femme. Le Murât est situé à deux lieues de Périguenx, au sommet d'une colline pelée qui ressemble à un monceau de cendres. Un petit bois de chênes lait partie de la propriété et sert de promenoir. Je ne sais quel est aujoiud'hui Tétat des voies de communication, mais à l'époque où les filles de Maine de Biran furent recueillies par leur tante, on atteignait le Murât par une route pierreuse, inondée en temps de pluie, extrêmement cahotante, et si rapide, en approchant de rhabitation que, si Ton était en voiture, il fallait descendre et faire à pied la dernière partie du trajet.

M de Biran fut nommé sous-préfet de Bergerac en 1806. En 1810, M le baron Maurice fut appelé à la préfecture de la Dordogne, et vint s'établir à Périgueux avec sa famille. Il avait deux filles qui étaient à peu près de Tâge d'ËIiza et d'Adine, et contractèrent avec elles les liens d'une durable amitié. Je dois à Fobligeance des filles de M. Maurice plusieurs renseignements précieux et, en particulier, la description suivante de leurs amies, telles qu'elles les virent pour la première fois, en 1810. f Éliza était grande, fort développée pour son « &gc, blonde, des traits réguliers, une expression douce, mais <« peu animée. Adine élait frêle, blonde aussi, mais avec des x yeux vifs, quoique bleus, pétillant avec passion pour la « moindre chose. »

En 1814, M. de Biran contracta un second mariage souâ rinfluence de considérations raisonnées plutôt que sous Timpulsion d'un sentiment vif. La seconde dame de fiiran, dont

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la préscDce n'altéra pas le souvenir de la première, résida à Grateloup et n'eut pas d'entants. Adine et Éliza restèrent au Murât, sous la direction de leur tante. Madame Gérard, femme de tête et d'intelligence, éleva ses nièces seule, sans le secours d'aucun maître. C'était une existence un peu sévère pour des jeunes filles. La visite des demoiselles Maurice en rompait parfois la monotonie, et M. Gérard était un homme fort spirituel, riche en anecdotes sur le monde de Tancienne cour, qu'il contait avec originalité.

Maine de Biran nourrissait toujours l'espoir de prendre ses filles avec lui à Paris. Madame Gérard n'entrait pas dans ces projets; elle voulait conserver ses nièces auprès d'elle. Le père fit céder le désir naturel de son cœur à un devoir de reconnaissance; il se résigna à ne voir son Adine et son Éliza qu'une ou deux fois par année, lorsque les vacances de la Chambre et du conseil d'État lui permettaient le séjour du Périgurd. La correspondance adoucissait pour lui le regret de la séparation. Les lettres d'Adioe et d'Ëliza à leur père font défaut. Les lettres du père, sauf une seule datée de Baden, en Suisse, sont toutes écrites de Paris. Je vais les feuilleter, en transcrivant les lettres ou les fragments de lettres qui pourront le mieux, et sans trop de longueur, donner une idée exacte et complète des relations de famille de Maine de Biran, telles qu'elles se montrent dans sa correspondance. Le lecteur fera ses réflexions lui-même. Je nie bornerai à intercaler tes explications convenables pour faciliter Tintelligeuce des textes transcrits.

La correspondance conservée s'ouvre en 1817. Adine et Éliza étaient des jeunes filles d'une vingtaine d'années. La première lettre est relative à une opération chirurgicale racontée avec une touchante émotion dans les pages du Journal intime ^.

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