o|is la date du 21 octobre
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A Adinb
31 octobre 1817.
< C'est à toi, ma bonne et chère enfant, que je sens d'abord le besoin d'écrire en arrivant à Paris. J*ai ^té plein de toi pendant tout mon voyage ; je le suis encore et le serai toujours. Toujours j'aurai présent à mon esprit et à mon ccçur le tableau de cette longue et cruelle opération, où tu t'es montrée si calme, si courageuse, si résignée, si patiente, si bonne, si attentive pour ceux qui t'aiment. Je n'aurais pas cru, chère enfant, que ma tendresse pour toi fût susceptible d'accroissement, c'est pourtant ce que j'éprouve aujou d'hui. Il me semble que je ne te connaissais pas, que je ne t'aimais pas assez auparavant, et que je ne puis t'aimer autant que tu le mérites. Tu continueras, mon ange, ^ justifier ce sentiment, le plus tendre qu'un père puisse éprouver pour son enfant chérie. J'en ai la douce et ferme assurance; lu nous as donné une preuve de dévouement, de résignation et de confiance, qui nous garantit toute ta conduite à venir.
« Tu auras besoin de suivre pendant quelque temps encore un régime propre à écarter tous les acci lents et à prévenir ceux qui pourraient nous donner quelque sujet d'inquiétude. Je compte sur ta docilité entière pour suivre le régime qui te sera prescrit, d'abord pour hâter ta guérison actuelle, et surtout pour afiermir ensuite cette santé qui nous est si chère et empêcher le retour de tous les accidents. Ta bonne tante, qui cx)nnait si bien ton tempérament, qui l'a étudié avec des soins si tendres, te dirigera dans tout ce qu'il faut faire. Nous avons eu la preuve évidente qu'elle avait bien vu la cause de ton mal, et que ses conseils, que tu as trop négligés, auraient pu nous épargner à tous bien des douleurs. Abandonne-toi donc aujourd'hui, chère enfant, à cette sage direction pour la manière
de le vêtir, de le couvrir, pour l'exercice, pour le repos, etc. Ta docilité sera récompensée, et je te la demande comme une preuve de ton amitié et de ta confiance en moi. Tu ne me la refuseras pas, j*en suis sûr.
« Je ne suis arrivé qu'avapl-hier^ après midi. Une petite indisposition que j'éprouvai à la couchée d'Ârgenton me rétarda d'une demi-journée. J'ai trouvé notre bon Félix qui m'atteQdait à la maison. Suzette avait fait ses préparatifs depuis la veille. La joie qu'ils ont montrée en me voyant arriver a un peu calmé les pénibles sentiments qui m'avaient suivi depuis notre séparation jusqu'à Paris. J'ai raconté tout de suite en détail, à Félix et à Suzette, tout ce que j'avais vu et éprouvé au Murât à ton sujet. Ils ont méié leurs larmes aux miennes. Ton bon frère sanglotait, mais ses larmes étaient douces : c'étaient celles du la tendresse, de l'admiration et du bonheur. . J*ai été bien touché de la vive sensibilité de Félix ; il aime ses sœurs autant qu elles l'aiment et qu'elfes s'aiment entre elles. Combien je suis heureux en pensant à une telle union et à l'influence qu'elle ne peut manquer d'avoir sur le Ixtnheur de mes chers enfants.
• Adieu, ma bonne et aimable enfont, je te prie de m'écrire dès que tu pourras. Je t'embrasse et t'aime de toute mon âme.
« M. DB BiRAN.
« P. S. Félix et Suzette vous font mille amitiés. »
Cette Suzette, qui fait mille amitiés, était une servante qui suivait Maine de Biran à Paris. Elle paraît souvent dans la correspondance: • Suzette vous dit mille choses, — Suzette ne vous oublie pas, — âu> zette ne veut pas être oubliée,— Suzette vous embrasse. » On lit à Suzette, au moins en partie, les lettres qui arrivent à Paris; Adineet Éliza lui écrivent de temps à autre directement. C'est une de ces servantes affectionnées et dévouées qu'on rencontrerait sans doute plus
souvent dans les familles si on rencontrait plus souvent de bons maîtres.
Les lettres de 1818 el 1819 sont rares et ne renferment en général rien qui soit particulière m et digne d*ôtre relevé. Celle qui fat écrite après le retour à Paris, dans l'automne de 1819, fait exception.
A Adine et ËLIZA
12 novembre 1819.
a II me serait impossible d'exprimer à mes chères enfants à quel point j'ai été touché de la lettre qu'elles m'ont écrite en commun avec leur tante, le 5 de ce mois, deux jours après notre pénible et triste séparation. Je conserve au fond de mon âme les sentiments qui Tont remplie pendant ces jours si rapides que nous avons^assés en famille. Les souvenirs en sont doux et tristes à la fois ; ils me rendent mon isolement actuel plus difficile à supporter, mais aussi ils me consolent et me donnent le courage de supporter Tennui d'une si longue attente.
« Chères enfants^ s'il est cruel de vivre loin de vous, d'être privé de vos doux entretiens, de vos aimables caresses, il est consolant pour votre père de penser qu'il a deux tilles si bonnes, si tendres ; de savoir qu'il en est aimé autant qu'il les aime, de nourrir l'espoir de se réunir à elles dans un autre temps, et, en attendant, de leur donner et d'en recevoir des marques mutuelles de tendresse et de souvenir.
« Je vous remercie, mes toutes bonnes, de votre empressement à ouvrir une correspondance qui m'est chère par-dessus tout ; il s'agit de la continuer avec toute l'exactitude possible, et surtout de la rendre aussi profitable pour vous qu'elle est agréable pour moi.
« Je n'ai pas eu besoin de faire une longue étude de vos dispositions et de votre caractère, mes chères enfants, pour recon-
DE HAINE DE BtRAN. 407
Daltre en vous de bonnes et heureuses qualités, mêlées (comme tout ce qu'il y a sur cette terre) de quelques défauts. Je voudrais contribuer, autant qu'il est en moi, à développer ces bonnes qualités, d'où dépend votre bonheur présent et à venir, comme à atténuer les petits défauts qui peuvent lui nuire. Je sens le besoin de vous donner dés à présent quelques direotioBS ou conseils généraux pour votre instruction morale. Ces conseils vous seront d'autant plus utiles et ils s'approprieront d'autant mieux à votre situation que vous me communiquerez plus exactement, par vos lettres, tout ce que vous faites, pensez et sentez dans votre genre de vie habituel. C'est ainsi que notre correspondance sera utile et animée, et que je la mettrai toujours au rang de mes occupations les plus chères, de mes devoirs les plus doux.
- J'ai trouvé déjà dans quelques-unes de vos lettres, mes chères petites, l'expression d'un sentiment de confiance et de résignation à la volonté de Dieu. Je remercie ce Père commun d'avoir mis dans vos âmes ce sentiment religieux qui est la source de toute vertu, de toute force et de tout bonheur, même en ce monde. Conservez-le précieusement, et cherchez à l'entretenir sans cesse en lisant, chaque jour, avec recueillement, un chapitre de Vlmitatûmde Jésus-Christ, de cet ouvrage admi> rable, ai bien fait pour élever l'âme à Dieu, pour lui faire sentii'que c'est là son unique appui, ses moyens de force et de consolation, pour lui faire supporter avec courage les peines, les ennuis et toutes les croix de cette vie passagère. C'est en méditant ce livre divin qu'on apprend à réduire à leur juste prix toutes les choses de ce bas monde, à recevoir avec reconnaissance et à perdre avec résignation ces biens périssables, ces plaisirs toujours si fugitifs, dont les plus purs et les plus doux nous laissent eux-mêmes, après qu'ils sont passés, tant de tristesse et un vide si difficile à remplir, ainsi que nous venons d'en Caire l'expérience. Les sentiments religieux peuvent
seuls remplirles vides de l'âme; vous le sentirez mieux, mes chères enfants, à mesure que vous avancerez dans cette bonne voie, où je désire par-dessus tout de vous voir marcher constamment.
« C^est là surtout, ma bien -aimée Adine. que tu trouveras un contre poids à cette sensibilité si vive, si délicate, qui ferait infailliblement le tourment de ta vie si elle manquait d'un point d'appui et d'une direction supérieure.
< Je ne perds pas de vue, mes bonnes. petites, la promesse que je vous ai faite de vous tracer* en détail un cours de lectures appropriées à vos dispositions. Je m'en suis déjà occupé, et je compte vous envoyer, pour vos étrennes, quelques livres cboisiH dans Tintention dont j'ai d'abord voulu vous parler En attendant, je vous engage à joindre à la lecture habituelle et méditée de Vlmitation celle des sermons de Massiilon, où TevSpritel le cœur ont tant à gagner. Je désire que vous lisiez aussi le Spectacle de la nature^ de Pluche, et les Harmonies de la nature, de Bernardin de Saint- Pierre, non pour devenir savantes en histoire naturelle, mais pour admirer avec connaissance les œuvres de Dieu et les bienfaits de sa providence. Je manderai à votre tante ^ de vous faire passer les deux derniers ouvrages, qui sont dans ma bibliothèque.
« Plus votre raison se développera, mes chères enfaots, plus vous apprendrez à connaître les avantages de votre situation actuelle, et à bénir Dieu de tout ce que vous lui devez S*il vous a fait naître avec des dispositions au bien, ces heureuses dispositions auraient pu devenir inutiles par une éducation mal entendue ou frivole et mondaine, comme celle de taut de jeunes personnes, dont la destinée plus brillante, plus heureuse en apparence, est déplorable aux yeux de la raison, et sujette
1. Madame de Biraa, habi uelletneni désignée dans la correspondance soua le titre de ta tante de Gr€UeU}up,
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à toas les dangers, à toutes les vicissitudes de ce tlié&lre dMllusions.
« Songez à tous ]es écueils dont vous avez déjà été préservées, à toutes les fpeines d'amour- propre, à toutes les petites vauités que voire vie simple et retirée, votre éducation raisonnable et sage ont éloignées de vous. Que ces réflexions, soutenues par l'abandon et la confiance dans la volonté de Dieu, vous fassent apprécier les avanluics de votre situation, malgré les petites contrariétés qui en sont inséparables, et remerciez le Ciel de vous avoir donné de si bons parents, une seconde mère si tendre, si attentive, si propre à guider vos pas dans cette vie d'épreuves.
« Adieu, mes chères enfants, ma bonne Ëliza, ma bien-aimée Adine, je vous porte dans mon cœur.
« J'avais besoin de vous parler un peu longuement, écrivezmoi de même. »
La question de la lecture et du choix des Hvres réparait dans d'autres lettres. En réunissant les diverses indications relatives à cet objet, on peut reconstituer ainsi le modeste catalogue de la bibliothèque d'Adinc et d'Éliza :
L'Imitation de Jésus-Christ.
Les Sermons de Miissillon.
Les MoBurs des Isr(iélites et des premiers chrétiens^ par Fleury.
L'Histoire des croisades, de Michaud.
L'Itinéraire de Paris à Jérusalem^ de Chateaubriand.
Les Harmonies de la nature^ de Bernardin de Saint-Pierre.
Le Spectacle de la nature^ de Piuche.
Le Legs d'un père à ses filles.
Les (Ettvres de M"»* de Lambert .
Les Lettres de M^* Hamilton sur l'éducation.
£n indiquant ce choix fie livres à ses filles (le choix est sérieux), Maine de Biran leur recoiumande de ne pas lire beaucoup, mais de
lire avec réflexion. Les livres spécialement religieux donnent lieu à la réflexion suivante, écrite le 3 décembre 1819 : • Je me plais souvenlà penser que mes cbëres enfants sont occupées des mêmes lectures, des mêmes sentiments religieux auxquels je consacre toujours les premiers et les derniers moments de la journée. Je prie pouf elles comme j'espère qu'elles prient pour moi. »
L'année 1820 fut fécomle en orages politiques. M. Decazes, nanti de la pleine confiance de Louis XYIII, dirigeait le ministère dans les voies d'un libéralisme modéré. Le 13 février, le duc de Berry fut assassiné par Louvel. Cet assassinat avait un caractère purement individuel : une enquête de trois mois et l'audition de plus de douxe cents témoins ne révélèrent aucune trace de complicité Mais, en même temps qu'il était individuel, le crime était exclusivement politique. Louvel, nourri des doctrines révolutionnaires, avait formé le projet de délivrer la France de la famille royale. Cet événement fJt exploité dans le sens de la réaction monarchique la plus extrême. M. Decazes, rompant tout à fait avec la gauche, ce qui, malgré la faveur personnelle dont il joussait auprès du roi, ne devait pas prévenir sa chute, proposa deux projets de loi. dirigés l'un contre la liberté de la presse, l'autre contre la liberté individuelle. M. de Biran était un royaliste pur. Son idéal politique était le pouvoir de la couronne fondé sur l'adhésion générale du peuple, et constituant une puissance médiatrice supérieure à la lutte des partis. Il était opposé aux ultras^ plus royalistes que le roi. mais il était surtout sévère pour la gauche de la Chambre. La crainte de la Révolution était, quant à la marche des affaires publiques, son seniiment dominant et le principe directeur de ses opinions et de ses voles.
A Eliza
If» raar» 1820.
« J'ai reçu, ma bonne Eliza, ta lettre du 9, jointe à celle qu'Adine m'a écrite sous la dictée de son oncle. Quoique cette dernière ne m'ait pas encore satisfait sur une santé qui nous est si chère à tous * , j'ai pourtant n^crardé comme un bon jour celui où je recevais du Murât deux lettres à la fois, et portant toutes deux de si doux témoignages de la tendresse de mes enfants. C'est, je le répète du fond de l'âme, la seule compensation que je trouve aujourd'hui dans une vie qui devient chaque jour plus pénible et plus triste. La journée d'avant-hier fut dure par-dessus toutes les autres. Les journaux d'aujourd'hui vous donneront, en gros, une idée, de ce qui s'est dit et fait à la Chambre, mais ils ne peuvent peindre la fureur et l'audace du côté gauche ; il est affreux de siéger avec de tels hommes, et c'est le plus grand sacrifice que les honnêtes gens puissent faire au devoir.
« Si quelque chose pouvait ramener des esprits égarés et des cœurs corrompus, la cérémonie funèbre à laquelle nous avons assisté hier, à Saint-Denis, y serait bien propre. Je n'ai rien vu de ma vie d'aussi grand, d'aussi magnifique, et en même temps d'aussi sombre et touchant que l'enterrement de M. le duc de Berry. Je pense que les journaux donneront la description de cette cérémonie, et l'analyse de l'oraison funèbre par M. de Quelen qui, sans être parfaite, ni comparable en rien aux oraisons de Bosquet, m'a remué jusqu'au fond de l'âme, et a fait verser bien des larmes.
f Le roi était dans une tribune découverte, ayant à ses côtés Madame et le duc d'Angoulème, abîmés dans leur douleur. Ils