A'ÉLIZA
18 juin 1824.
« Ma chère bonne enfant, je réponds sans hésiter à la propo* sition inattendue qui fait l'objet de ta dernière lettre, et de celle de ton bon oncle.
c Le sentiment où j'ai toujours été sur les projets éventuels d'établissement qui pourraient se présenter n'a pas changé et se fortifie à mesure que Page avance, c'est qu'il n'appartient qu'à ces bonnes filles, dont la raison et la sagesse me sont connues, d'être en dernier résultat l'arbitre de leur destinée. Votre tante, votre oncle et moi, sommes seulement les juges naturels des convenances de posilion, de fortune, de famille, etc. Si ces convenana's n'étaient pas observées dans une proposition de mariage, nous devrions nous y opposer formellement^ et vous ne pourriez y donner suite sans manquer aux devoirs les plus sacrés. Je sui^ complètement rassuré à cet égard, et par le caractère connu de mes chères enfants, et par la manière dont elles ont été élevées.
« Les premières convenances essentielles étant satisfaites, une proposition de mariage peut s'offrir sous des rapports plus ou moins avantageux. Les personnes dont votre bonheur est la preipière pensée peuvent trouver dans telle proposition des garanties sufiisantes pour votre bien-être à venir et pour une amélioration de position en tout, sans aucune chance contraire. Dans ce cas, elles manifesteront non-seulement leur adhésion, mais encore leur désir prononcé pour que le mariage ait lieu. Sans forcer l'inclination, mais en laissatit toujours la fille chérie dont il s'agit de fixer la destinée, disposer d'elle-même d'après son choix et certaines convenances plus intimes dont elle doit être le seul jusfe, elles tâcheront d'éclairer ce choix et de le fixer sur le parti qui leur offre des avantages évidents.
■ Les détails circonstanciés où ton oncle a eu la bonté d'entrer
avec moi, sur la fomille, la position, la personne de M. de X., me donnent la conviction que les convenances indispensables dont je viens de parler se trouveraient satisfaites si le mariage proposé avait lieu. Dans le cas où tu agréerais le prétendant, où tu aurais le sentiment qu'il pût faire ton bonheur, comme tu ferais le sien, je ne verrais aucun motif raisonnable pour m'y opposer, et j'y donnerais mon plein assentiment; mais ce serait toi seule qui disposerais de ton sort, et j'avoue qu'il me serait impossible, d'après les détails donnés, de former un vœu positif pour que ce mariage ait lieu, ni de t'en donner le conseil exprès.
« J'ajouterai une réflexion dont tu seras le meilleur juge. On croit généralement dans le monde qu'il est de nécessité absolue que les demoiselles se marient à un certain &ge, et qu'arrivées à cette époque elles ne doivent plus se montrer si difficiles, sous peine de rester filles, ce qui est, dit-on, le plus grand des malheurs. Avec ce principe, et lorsqu'une demoiselle en est imbue pour son propre compte, il n'y a plus tant de réflexions et de comparaisons à faire entre l'état qu'on quitte et celui qu'on va prendre, car le seul changement d'état est considéré comme un bien ou comme une nécessité. Dès lors, pourvu que les convenances générales soient satisfaites et qu'il n'y ait pas de dégoût marqué, on fait bien de se déterminer pour le mariage sans trop insister sur les chances d'avenir, sur les contrariétés du genre de vie, des habitudes de la jeunesse qu'il faut sacrifler, etc., l'état de mariage porte avec lui ses compensations. La carrière d'une bonne mère de famille offre, en effet, de douces et de belles perspectives à une âme vertueuse et sensible qui est appelée à s'y dévouer, et voilà une considération sur laquelle tu dois insister, en priant Dieu de t'éclairer sur le choix que tu as à faire. C'est de ta conscience que sortira la meilleure inspiration ; et, en cela surtout, tu dois être l'arbitre de ta destinée.
a GoDSulte-toi donc bien, ma chère enfant, et sur ta vocation pour Le mariage, et sur ta manière d*en juger et d*ea sentir la nécessité. Si cette nécessité ne te paraissait ni si absolue ni si pressante qu'elle peut le paraître aux yeux du monde, et même à ceux de plusieurs demoiselles arrivées à ton âge qui trouvent qu'il n'y a plus de temps à perdre, qu'il faut saisir une occasion qui pourrait ne plus se présenter., tu examineras alors plus tranquillement, sans prévention d'amour-propre, sans trop d'exigence, si réellement ce n'est pas un sacrifice trop grand de ta part que d'épouser un homme ayant au moins vingt ans de plus que toi, dont la santé est altérée, et qui, par conséquent, ne peut offrir qu'un exercice de patience et de vertu à la personne qui voudra unir son sort au sien. Je ne puis voir quel serait le motif d'un tel dévouement volontaire. Il ne pourrait y en avoir d'autres que la nécessité de se marier, ou (ce que j'aimerais mieux) un sentiment particulier d'estime et de confiance pour l'homme honorable qui demande ta main. Je m'en rapporte à toi sur ces deux articles, et je souscris d'avance au parti que tu prendras d'après l'un ou l'autre motif. • Je suis encore retenu dans ma chambre par une faiblesse extrême et quelques frissons qui me viennent par moments. Les visites se succèdent toute la journée, et jamais je ne sentis moins l'isolement ; j'éprouve plutôt le besoin d'aller prendre quelques jours de vrai repos à la campagne, mais il faut at tendre le retour des beaux jours. Jusque-là je ne me remettrai pas. Mon estomac n'a aucune énergie, et je mange un peu par raison, pour me soutenir. Je me suis laissé aller avec plaisir à bavarder avec toi, ma chère enfant, sur l'intéressante communication de ton oncle, qui a été mon idée fixe depuis qu'elle est arrivée. Gomme la disposition fiévreuse s'est jointe à cette idée et à celle du mariage en général, je l'ai creusée plus que je ne l'aurais probablement fait dans mon état naturel. Maintenant je n'ai plus la force de relire ces feuilles que j'ai bar-
bouillées. Ta suppléeras aux incorrections et aux distractions ; et tu reconnaîtras au moins le fond du cœur de ton père, qui a cessé d'exister pour lui, et ne peut plus être heureux que du bonheur des siens.
t Adieu^ chère enfant, je t*enibrasse et notre Adine de toute mon âme.*
Le projet mentionné dans celte lettre n'eut pas de suite. L*élat de santé de Maine de Biran coniinui à s'aggraver. Vers le milieu de mai, il arair fermé son JouhmI intime pour ne plus le rouvrir, et ses rédactions philosophiques furent interrompues à la même époque. Les lignes suivantes sont probablement les dernières qu'il ait écrites.
A Adine et Éliza.
4 juillet 1824.
t Je veux aujourd'hui vous donner moi- môme un certificat de vie^ quoiqu'il soit bien loin encore d'être un certificat de santé. L'état où je suis, sans être alarmant, a rinconvénient de la durée. Je sens que cela ne peut être autrement, et je me ré-^ signe. La poitrine va sensiblement mieux, mais l'estomac est devenu le foyer d'une affection muqueuse qu'il est impossible d'attaquer, et qui ne peut s'éteindre qu'à la longue par les calmants et la diète; et voilà huit jours que rien de solide n*est entré dans mon corps. La tisane et le bouillon sont ma seule nourriture ; par là j'ai arrêté cette petite fièvre muqueuse qui me minait nuit et jour.
« Je dors assez tranquillement, et je passe ma journée sur la chaise longue, entouré d'affections. Félix et Hippoiyte me font des lectures ; mon bon ami Laine vient tous les jours m'entretenir doucement des choses qui nous intéressent. J'ai été obligé de fermer ma porte à bien des personnes amies, dont la conversation devenait trop fatigante, malgré son agrément. En tout, mon état est calme et doux : et je ne suis point
du tout à plaindre. Je suis sûr que vous recevrez cette assurance avec plaisir.
t Mon projet du Mont d'Or devient plus douteux parle mauvais temps qui continue et par la taiblesse qui ne me permettent pas d'entreprendre ce voyage. Je ferai au moins celui du Périgord le plus tôt que je pourrai, et je compte sur ses bons effets. Vous en savez quelque chose, chères bonnes enfants.
« Adieu, chères enfants, je ne cesse de penser à vous. »
Maine de Biran avait tracé ces lignes le 4 juillet. Le 20 juillet, il avait cessé de vivre de la vie de lu terre. Sa mort précéda de deax mois celle de Louis XVIIl, son roi bien-aimé. M. Gérard mourut peu après, M<>*« Gérard continua à habiter le Murât avec ses filles d'adoption. Âdine mourut le 16 juin 1834, Éliza. le 10 août 1838 ; M*"* Gérard resta seule, aveugle, infirme dans son corps, mais forte dans son âme, énergique, résignée, attendant de la mort sa réunion aux êtres qu'elle avait aimés et vus successivement disparaître. Son attente dura dix ans. En 1848. elle quitta ce monde, à son tour, léguant le domaine du Murât au frère d'Adinc et d'Ëlizd
En ouvrant, plusieurs années après, un des meubles de la demeure devenue déserte, M. Félix Maine de Biran retrouva les lettres de son pure a ses sœurs.' Elles étaient classées avec soin et liées en petits paquets par des rubans noirs.
Fin.