‹ Maine de Biran, sa vie et ses penséesChapitre 83 sur 85 · A ÉL1ZA · texte numérisé non relu

A ÉL1ZA

9 mars 1823.

« L'homme propose et Dieu dispose. » — Nons avons souvent, ma bonne Éliza, Toccasion d'appliquer cette juste sentence, et elle se vérifie pour moi dans ce moment en particulier. Je ne m'attendais pas, dimanche dernier, en écrivant à Adine, que nous aurions cette semaine une crise aussi violente. Vous en avez vu les détails par les journaux, quoiqu'ils ne disent pas tout. Les suites de Texpulsion violente de M. Manuel me semblent devoir donner encore quelques inquiétudes. Les membres du côté ^uche ne paraissent plus aux séances ; ceux du centre du même côté qui y viennent, ne votent pas ; les délibérations en vont plus vite pourvu qu'il y ait un nombre suffisant de votants, mais cette promptitude même a ses inconvénients et ses dangers. On tient, parmi le peuple, beaucoup de mauvais propos ; il se forme des groupes fréquents. Si la police militaire était moins active, il y aurait trouble et désordre sur plusieurs points. J'ai pensé que ce n'était pas le moment de quitter son poste; et, quoique les travaux de la Chambre soient suspendus pour quelques jours, je ne partirai pas encore cette semaine, comme j'en avais fait le projet. J*ajou»ne donc maintenant mon voyage à la première semaine de P&ques, \

4i2 LETTRES

• Nous avons depuis huit jours une espèce d'ouragao conti- Tiuel, accompagné de neige et de pluie. Je suis souffrant et privé de sommeil, mais sans être arrêté comme Test mon ami Laine, retenu au lit par la Gèvre et un rhumatisme aigu qui lui arrache des cris de douleur. Tout est triste en moi et autour de moi ; j'ai besoin de reporter ma pensée vers un monde meilleur, et, ou l'attendant, vers vous, mes chères enfants, qui me rendrez plus facile et plus doux le restant du chemin. •

A Adine.

96 avril 1823.

« Il me tardait, ma chère enfant, de pouvoir répondre à ta bonne lettre du 14, qui m'a touché jusqu'au fond de rame. Combien il m'est doux de voir que nos âmes s'entendent et se rencontrent dans les mêmes sentiments et dans les mêmes pensées. Je sens ce doux accord dans toutes nos communications écrites ou parlées, et j'y rattache le premier bien de ma vie, car tout ce qui m'occupe d'ailleurs par devoir d'état et de ronvenance est bien froid en comparaison. 11 me faut, je t'assure, mon enfant, du courage pour supporter la tristesse et le vide d'âme que je sens davantage encore lorsque je viens de vous quitter et que je me trouve isolé à Paris,. au milieu de tant de relations diverses. Sans doute, j'ai ici des liens d'amitié, des objets d'affection et d'estime, mais ce n'est pas la famille, ce n'est pas l'intérieur. Il faut aller chercher au dehors ce qu'on désire de voir ei, le plus souvent, on tfen jouit qu'au milieu des distractions et des importunités du monde.

« Où sont nos entretiens intimes, nos soirées, nos promenades, etc.? J'ai bien besoin de me dire que je retrouverai tout cela dans trois ou quatre mois, afin de me remonter et de por-

ter dignement l'ennui et la tristesse qui sont toujours au fond de mon âme.

• Tu m'as fait un grand bien, ma chère enfant, en me rappelant le soir doux et tranquille de mon petit livre *. que j'oublie trop souvent dans la pratique ordinaire et qui. je l'avoue, ne m'offre pas toujours des remèdes efficaces dans certaines situatioDsd'âme. Le morceau de Fénelon sur la tristesse, que tu m'as transcrit et dont je te remercie de tout mon cœur, est bien approprié à mon état actuel. Quel bon médecin de Tâme que cet admirable et aimable Fénelon \ mais quel chemin il faut avoir déjà fait dans la voie de perfection pour pouvoir user toujours et dans tous les moments du grand remède de l'abnégation, de Fabandon absolu à la volonté de Dieu. ■ Arrêtez cette imagina- « tion vagabonde qui nous fait tant de mal ; fermez les yeux « pour ne rien prévoir de superflu, etc., » c est là l'effet d'une grâce qu'il faut mériter et sans laquelle notre volonté propre est bien impuissante, quoi qu'en aient dit Marc-Aurèle et les philosophes stoïciens.

« Je remercie Dieu de m'avoir donné deux bonnes filles, qui m'aideront, j'espère, à obtenir cette grâce ; c'est par elles que je serai fortifié. .

•« Voilà notre Chambre finie; c'est un grand ennui de moins, mais il m'en restera d'autres, et il faut que je me prépare à les supporter sans compensation pendant presque tout l'été. »

A Adinb bt Éliza.

t8 mai 1833

« Je suis toujours fidèle à mon dimanche, chères bonnes enfants ; mais je vois avec peine qu'il n'y a pas la même exactitude dans les courriers. Les deux bonnes lettres de cette semaine

\. Vlmiuuion de Jésus- Chritt ?

m'oQl fait ie bien accoutumé; j'aurais peurtant bien youIu qu'elles fussent meilleures ou plus consolantes sur l'état de ce pauvre oncle, qui m'occupe et m'attriste.

« Ta lettre de mercredi, mon Ëliza, et surtout la tienne d'hier soir, mon Âdine, ne répondent que trop à l'état de tristesse où je suis, autant je crois par des causes physiques que par des causes morales. Il y a des temps malheureux dans cette pauvre existence, toujours sujette à tant de vicissitudes. TwU créature gémit^ dit saint Paul; mais les uns plus que les autres, suivant les positions et les temps. Il faut toujours tendre à se relever par quelques pensées d'en hatU et ne jamais perdre de vue que Dieu, qui nous envoie nos croix, sait mieux que nous ce qui convient au perfectionnement et au salut de notre &me. Sans de telles pensées, je ne sais ce qu'on deviendrait dans certains moments. Songeons d'ailleurs que ce qui nous afDige n'est que passager, qu'il succédera un temps meilleur. Patientons, espérons et prions. >

Un petit orage domestique éclata aa Marat, dans l'été de 1823. Zabelb, fille d'une femme de service st compagne d'enfance des demoiselles de Biran. se maria Son mariage, paralt-il, eut Tapprobation de M> et de M** Gérard, mais non celle de leurs nièces. Cellesci exprimèrent leurs regrets, et probablement leur désapprobation, avec une vivacité qui parut excessive à leur père. Je ne possède, do reste, aucun autre renseignement sur cet incident de famille que ceux que peuvent fournir les lettres suivantes :

 Adinb.

10 août 1823

• Ma bien chère enfant, je réponds de suite à ta lettre du 6« qui m'est arrivée hier au soir. Tu me parais être toujours, de* puis les événements du Murât, dans une disposition de sensibilité fâcheuse pour le moral comme pour le physique. Votre

attachement à Zabeth, compagne d'enfance, et les regrets d'ane première séparation, surtout dans des circonstances comme celles qui nou^ occupent, sont des sentiments naturels, légitimes et dignes de votre bon cœur. Mais Texcës de ces sentiments, la manière dont vous vous y êtes abandonnées sans mesure, sans garder cet empire toujours si nécessaire sur nousmêmes, sur les actions et les paroles qui ont accompagné et suivi la sortie de Zabeth, voilà ce qui ne peut être approuvé par la raison, ni la conscience, plus rassise ou mieux éclairée. Je sais, mon Adine, que la sensibilité est plus vive, plus facile et plus prompte à émouvoir que celle de ta sœur. Je vois aussi, en co*ii parant vos lettres sur ce dernier sujet d'affliction, que tu as encore plus besoin qu'Èliza d'être raffermie et soutenue. Je désire, mou enfant, pouvoir te servir de soutien (du moins en partie) dans ceUe circonstance, r*omme dans toutes celles où tu pourrais en avoir besoin. Je dis en partie, parce que je sens bien que toute force, toute consolation yieut de Dieu, et ne peut venir directement que de lui ; mais il &ut y penser, réfléchir sur soi, tourner les yeux de Pâme du côté d'où vient la vraie lumière, et c'est à quoi peuvent servir les avertissements de ceux qui nous aiment.

c Je te demande donc, mon Adiue, d'examiner un peu avec ta raison si ta sensibilité et ton imagination ne se sont pas laissé emporter dans cette occasion au delà des bornes justes ' et convenables. Si tu avais le malheur de perdre pour toujours quelqu'un des êtres qui te sont les plus chers (par sentiment et par devoir), que serait-ce donc? Et cependant, dans ce cas même où l'excès de la douleur et de rabattement de Pâme est le plus naturel, la religion et la raison nous prescrivent de garder quelque empire sur ces affections déchirantes, de les mettre au pied de la croix, de nous en faire un mérite aux yeux de Celui qui nous les envoie, de ne jamais oublier enfin ce que nous devons à Dieu, aux autres et à nous-mêmes. Si lu veux

à présent comparer le sujet de ton chagrin avec ceux que la Providence pourrait le susciter à d'autres époques bien plus sérieuses de ta vie, tu seras peut-être honteuse d'avoir cédé à ce petit orage, et tu feras en sorte de trouver des forces pour te remonter, dès à présent et pour l'avenir.

« J'ai écrit jusqu'ici ce qui s'est présenté d'abord à ma pensée, après avoir été frappé dans ta lettre de quelques expressions de découragement. Peut-être aurais-je trouvé, en y pensant mieux, et surtout en consultant toute ma tendresse pour toi, quelques moyens de consolation, non pas plus vrais, mais plus doux ou moins sévères. Je me bornerai, mon enfant, à te rappeler que la cause de ton chagrin ne peut qu'être momentanée, que c'est une contrariété plutôt [qn'une vraie peine de Tâme, que si lu regrettes de ne plus voir tous les jours la compagne et l'amie de ton enfance, parce que c'est un moyen de diversion et d'amusement de moins dans une vie qui en était déjà trop dépourvue, ce sentiment personnel ne peut longtemps occuper une âme capable de s'élever plus haut. Si c'est le bonheur de cette amie qui t'occupe, tu dois l'assurer d'abord jusqu'à quel point elle est elle-même dans la peine, et songer aux moyens que tu aurais de venir à son secours, ce^qui serait la plus douce des consolations, pour des âmes comme la tiçnne et celle de notre Éliza

o Penses-y bien, ma chère petite, et ne te laisse plus aller à ces mouvements tout sensibles et en partie nerveux qui sont pour nous comme le vent de VinstahUiiè.

« J'espère que ta prochaine lettre sera meilleure. Dans un mois d'ici, je compte être bien près de te porter moi-même des consolations ; cette pensée me fait du bien. *•

Dfc: Maine de bihan. 447

A ËLIZA.

1 7 août 1823.

« Ta dernière lettre, mon Éliza, et celle d'Adine d'hier soir, dissipent tout à fait le reste de mes inquiétudes sur les événements qui vous ont tant agitées depuis près d'un mois. Je suis heureux de penser que ma dernière lettre vous a porté quelque moyen de force et de consolation de plus. Je n'ai pu cependant que réveiller dans vos âmes ce qui, Dieu merci, s'y trouve empreint naturellement, et vous rappeler à cette vraie et unique source de tout bien pour votre âme : Dieu, qui seul ne nous manque jamais quand nous nous jetons dans son sein. Tout autre appui est vam, caduc et passager comme nousmêmes. Enfin, grâce à ce bon Dieu, le calme renaît en vous et autour de vous ! Puisse cette douce paix durer sans altération! Vous la trouverez toujours eu la cherchant en vous-mêmes et eu la présence de Dieu. Quant à l'extérieur, vous n'y pouvez rien que vous résigner et faire votre devoir quoi qu'il arrive,

• Je suis bien aise de vous voir soumises à cette sorte d'activité extérieure qu'exigent les soins d'un ménage. Il ne faut pas regarder comme perdu le temps que vous y employez ; cet exercice est salutaire, même à l'âme, quand on s'y livre en vue du devoir de famille et sans perdre la présence de Dieu, dont ou s'éloigne trop souveqt en n'exerçant que l'esprit, par des vues d'amour-propre. »

A ËLIZA.

24 aoùl 1823.

« C'est à toi, monÉiiza, que j'adresse aujourd'hui ma lettre invariable du diuiaiiche, eu râpoudaul a la lieu ne du IG. Bien-

tôt, ma chère enfant, nou8 ferons mieux que nous écrire; nous pourrons nous communiquer directement et de plus près nos sentiments et nos pensées. Celte communication esl certainenement plus douce et plus intime que celle des lettres, mais celle-ci m'a fait tant de bien à l'âme, depuis notre séparation, que je lui dois une reconnaissance particulière.

« Noire vacance du contentieux n'a lieu que le 1" septembre. Jusque-là, nous avons séance tous les jours, et je n'aurais guère le temps de me reconnaître en parlant le 3. Au surplus» je vous manderai dimanche le jour précis du départ et de l'arrivée. Oh ! quel beau jour pour moi et aussi pour mes bonnes filles, j'en suis sûr, que celui de cette arrivée au Murât I

« J'espère bien que, d'ici-là, tous les arrangements intérieurs du Murât seront faits, de manière que je puisse vous amener à Grateloup, et que nous passions ensemble le temps de ma vacance; autrement le premier but de mon voyage serait manqué.

« Je n'essayerai pas d'exprimer par des paroles le bien que me fera cette douce réunion ; il vaut mieux le sentir et le pressentir jusqu'à ce qu'il arrive. Nous causerons à loisir de nos derniers orages et des moyens de les prévenir par la suite Mes chères enfants, tout devient orage dans la vie quand on n'a pas la paix intérieure. Avec celle bonne paix, au contraire (que le monde ne donne pas), tous les orages extérieurs disparaissent, ou se réduisent à bien peu de chose. Que deviennent, en effet, tous ces fantômes, toutes ces ombres qui nous agitent et nous occupent, lorsqu'on a Dieu présent et l'éternité devant soi? •

Maine de Biran passa Taulomne de 1823 à Grateloup. Pendant son séjour à la campagne, la guerre d'Espagne fut terminée par le triomphe des Français. Le 2 décembre, le duc d'AngouIême, vainqueur des libéraux espagnols, rentra triomphalement à Paris.

 Adine et ÉUZA.

7 décembre 1823.

« Me voici, chères enfants, 'tout à feit installé et rentré dans mes habitudes parisiennes, comme me le disait mon Adine dans sa lettre d*hier. La comparaison de ces habitudes avec ceUes de nos deux mois de Grateloup n'est pas à Ta van tage de Paris. Elle m'attriste malgré moi, et plus que je ne puis dire ; mais il feut se fortifier et se consoler dans Celui d'où vient toute consolation et toute force. Notre paix dans ce monde ne peut être que dans la soumission à sa volonté ; vous le savez bien, mes libères enfonts, vous le pratiquez toigours, j'espère, et je le désire comme votre bonheur même, qui y tient tout entier.

a Cette semaine a été fatigante et un peu tumultueuse pour un arrivant. Tous les jours se sontpassés en cérémonies, séances du conseil, visites d'obligation, etc. A peine si je peux voir mes connaissances les plus intimes. J'ai été heureux cependant en assistant à l'entrée de monseigneur le duc d'Angouléme et en approchant de sa personne. 11 est impossible d'exprimer à quel point il i^^pire l'enthousiame et l'amour public. Il a pris un air tout à Tait militaire, mais qui ne change rien à ce ton de douceur et de modestie qui rend encore plus aimables ses vertus mêmes. Monseigneur disait au duc de Guiche, en montant achevai pour la cérémonie de sa réception : t Vous allez « voir la plus belle fanfaronnade qui ait paru depuis don Qui* f chotte. » Qu'on est grand quand on voit ainsi les gloires de ce monde !

a Madame est la plus heureuse femme du monde, et heureuse pour la première fois ; c'est elle qui l'a dit. Qui ne se-

rait attendri de ces paroles en voyant le présent et en songeant au passé? Ces augustes personnes ont bien voulu me distinguer dans la Toule, et me dire quelques mots dont mon âme a été saisie. Je vais tout à l'heure voir Monseigneur, qui n*a pas reçu depuis l'arrivée du duc'd'Angoulôme.»

A ÀDINE.

14 décembre 1S23.

« Quoique je n'aie pas reçu la lettre que j'attendais de toi hier, chère enfant, suivant ta douce habitude, je veux pourtant l'adresser particulièrement quelques mots aujourd'hui.

« Je suis heureux de penser, chère enfant, que tu es maintenant dans la voie du repos, si ce n'est du bonheur, qui convient à la position où tu es placée. Le vrai bonheur n'est, en cffett nulle part sur cette terre, mais la paix qui nous en tient lieu dépend de nous jusqu'à un certain point, puisque nous pouvons nous conformer aux choses qui nous environnent, jusqu'à un certain point, par la raison ou la soumission constante à la volonté de Dieu, tandis qu'il n'est pas en notre pouvoir de conformer les choses à nous. Tout le mal des hommes vient toujours de lutter en vain contre les choses qu'ils ne peuvent changer, et de négliger de se changer eux-mêmes, en prenant les dispositions les plus conrormes à la situation où la Providence les a placés dans ce monde. Je suis assuré, chère bonne amie, que tu goûtes déjà intérieurement le fruit de tes premiers efforts pour t'approprier plus parfaitement à ce qui t'environne. Je sais par expérience que la santé et le bon état des nerfs est une des conditions qui rendent cet empire sur soi plus facile et plus heureux en résultat ; mais la volonté

persévérante, l'intention toujours dirigée vers le môme but, ne dépendent pas du vent de Vinstabilité.

« Je te parle/chère enfant, comme je me parie à moi-môme; et n'es-tu pas, en effet, une autre moi-môme? Je regrette seulement pour le bien de ta vie, que tu aies tant de ressemblance avec ton père ; mais tu es jeune, tu peux encore remédier à la faiblesse de ton corps qui donne tant de peine à l'esprit. Soigne tes nerfs, prends de l'exercice tant que lu pourras, ne pousse pas trop loin les méditations ; laisse-toi aller à la confiance en Dieu, en réprimant seulement les petits mouvements qui troublent. »

A Elizâ.

25 avril 1824.

« J'ai reçu samedi ta bonne lettre, ma chère enfant, et j*ai été content de tout ce qu'elle contient. Seulement j'ai eu de la peine à déchiffrer piusieui*s mots, et je dois te dire, à cette occasion, que ton écriture devient moins lisible depuis quelque temps; tes lettres étaient bien plus nettes et plus aisées à lire l'année dernière. Gomme il dépend de toi de soigner mieux ton écriture, qui n'est pas mauvaise en elle-même, je t'engage à y donner ton attention, car j'ai l'expérience malheureuse qu'on perd beaucoup à ne pas présenter aux yeux nettement Texpression de sa pensée. Je ne ferai pas la môme observation à notre Adine, parce que son écriture est décidément mauvaise, autant que la mienne au moins.

« Après ce petit sermon sur la forme, je te rends le témoi* gnage de toute ma satisfaction sur le fond de ta lettre, tant pour les bonnes nouvelles que tu me donnes de la continuation du mieux de ce cher oncle, que pour tout ce que tu me dis de

ces bons sentiments qui font le premier bien de ma vie. Je ne puis me lasser de leur répétition ; tout au contraire je serais heureux d'en recevoir^ à chaque instant, le témoignage et les preuves. C'est un point d'appui dont j'aurais besoin dans cette existence si mobile et si embrouillée, car il me semble souvent que rien au monde ne me soutient et que je vais tomber. Je tomberais, en effet, si la pensée de Dieu et le souvenir de mes chères enfants ne venaient à mon secours; mais il faut encore quelque force pour aller chercher ce secours ; et il y a bien des moments où on aurait besoin qu'il vint nous chercher. »

La santé toujoara faible de Maine de Biran devint décidément mauvaise dans le printemps de 1824. Né le* 29 novembre 1766, il était alors dans sa cinquante-huitième année. Des désordres graves de la poitrine et d**. l'estomac signalèrent la maladie qui devait amener sa fin.

A ËLIZA.

9 mai 1824.

t J^ai reçu exactement mes deux consolations cette semaine. chères bonnes enfante, et je vous en remercie, car j'ai grand besoin d'appui dans ma situation actuelle, et je ne le trouve guère que dans vos communications. La belle saison ne m'a pas été favorable jusqu'ici ; mon mauvais état d'estomac va en empirant et se joint très-péniblement aux mouvements du ca* tarrhe. Les remèdes que j'ai faits m'ont rendu plus souffrant ; je me décide à en rester là et à attendre que la nature se rétablisse d'elle-même.

a Je chemine ainsi avec effort et tristesse au milieu de mes occupations diverses, que je n'interromps point, tant que je puis aller ; mais je fais tout sans goût, presque machinalement et pour accomplir le devoir autant qu'il est en moi. Féneloa disait, dans une situation semblable : « Je suis à moi-même

tout na gritnd diocèse, plus accablant que celui du dehors, el que je ne saurais réformer. » Je puis dire aussi que je suis comme un conseil, une Chambre où j'ai bien de la peine à maintenir l'ordre et l'activité régulière. Quand la santé est mauvaise, rien ne va bien, ni au dedans ni au dehors. II fout, dans ce cas, une grande grâce pour se maintenir et se supporter. J'ai tort sans doute de vous parler ici de mes tristesses, puisque c'est vous en donner ; mais que dirais-je à mes chères enfonts, si je ne leur parlais pas comme je sens ? On aime à être plaint par ce qui nous est cher. 11 ne faut cependant pas vous affliger d'une souffrance qui peut n'être que momentanée, mais en tirer quelques réflexions utiles sur les misères de cette vie, et apprendre à les supporter pour soi, pour ceux qu'on aime, en cherchant la force où elle est, dans la présence de Dieu et la pensée ou l'attente d'une vie meilleure.

« Il y a ici dans l'air, en ce moment, quelque cause générale de maladie. On n'entend parler que de douleurs, de rhumes, et il m'est doux de penser qu'au moins notre beau et bon Murât est préservé de cette mauvaise influence. Il en est de même de notre Orateloup, où toute la nature rit. Ici, la verdure même me semble triste ; je n'ai pas encore entendu le rossignol une seule fois.

t Adieu, mes chères enfants : toute ma vie est en vous ; je vous embrasse de cœur et d'&me. »

Une proposition de mariage, la seule proposition de cette nature qui ait laissé des traces dans la correspondance, fut adressée à Éliza. Son père, malade et fatigué, recueillit ses forces pour exposer k sa fille quelles étaient, dans son opinion les condition^ d'une union convenable.

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