Mais l'art est difficile!
« La critique est aisée et l'art est difQcile. » (Destouches, le Glorieux, acte II, se. v.)
Il y a quelques mois, un romancier un peu lourd sans doute, mais qui ne manque pas de talent à peindre les scènes populaires, M. Eugène Montfort notait dans une gazette que divers critiques avaient émis des opinions opposées sur la valeur de l'un de ses ouvrages, et il en concluait implicitement que « la critique » n'existe pas. Mais si plusieurs romanciers donnent des interprétations contraires d'un même épisode de la vie, en conclura-t-on que « le roman » n'existe pas? J'entends bien que M. Montfort considère le critique comme un juge chargé de rendre des sentences au nom des Muses. C'est bien trop d'honneur. Les Muses n'ont jamais révélé à personne la beauté absolue. Et M. Montfort songe-t-il combien il serait périlleux que tous les critiques, unanimement, s'accordassent sur la valeur des œuvres d'art? Ah/ comme ce serait redoutable pour M. Montfort/
Rien de plus dangereux pour la littérature que la tyrannie. Si un homme ou un groupe régissait absolu-
ir MAIS L ART EST DIFFICILE
ment le goût, s'il avait le pouvoir de classer les artistes sans appel, comme dans une course le « juge à l'arrivée », alors les écrivains vivraient sous la dictature. Les feuilles ont annoncé, l'an passé, qu'une société d'amis des lettres, considérant que les choix du public ne se trouvent pas assez exactement guidés, se proposait d'établir périodiquement une liste d'ouvrages quelle recommanderait par la voix des journaux. Et l'idée, reprise, a été réalisée par le comité France- Amérique. Ce comité a pris sous son bonnet {si j'ose employer cette métaphore hardie) de déterminer périodiquement une liste d'ouvrages à recommander comme les meilleurs. Comment comprendre que la Maison du Livre, qui est l'association des éditeurs français [un à part, la maison Hachette), ait pu approuver un pareil projet et publie cette liste dans son Bulletin professionnel? Supposez, en effet, que les jugements littéraires du Comité France- Amérique conquièrent une autorité que. Dieu merci, ils n'ont pas encore, eh bien, ce serait la fin de la littérature française, je le crains. Car, et tout d'abord, si le choix du public se portait presque uniquement sur un petit nombre d'ou^ vrages, qu adviendrait-il des éditeurs et par conséquent des auteurs? — On publierait seulement quelques bons livres, dites-vous, et ce serait tout avantage. — Mais quelle apparence y a-t-il que le Comité France- Amérique ou tout autre discerne entre deux œuvres d'art la belle et la laide? Selon quels principes? Quand a-t-on vu le jugement d'une commission, en art, avoir la moindre valeur? Fût-elle même tout entière composée de Sainte- Beuve, elle n'aurait qu^ des sentiments de foule, comme toute collectivité, c'est-à-dire fort gros, et l'on n'imagine que trop ce qu'elle choisirait : on verrait naître bien vite
PREFACE m
un ari tout ojlciel. D'ailleurs, trop d'Intrigues inta viendraient, auxquelles les. juges résisteraient, comme de coutume, d'autant moins que leur nombre serait plus grand et la responsabilité de chacun d'eux moins forte. L'art a besoin de liberté et, disons-le, d'anarchie. De toutes les « productions », il est celle qui s' accommode le moins d'être organisée. Démocratie, M. Renan nous a appris que c'est le nom d'Athéna sur- une inscription grecque.
Presque tout le monde sera, je pense, de cet avis; néanmoins M. René Doumic déplorait, il y a peu de temps, que les prix littéraires fussent si nombreux. A mon sens, il avait tort : on ne fondera jamais trop de prix. Plus il y en a, plus leur importance morale diminue; en même temps les ressources des écrivains s'accroissent; et c'est ce qu'il faut.
Jadis, les gens de lettres touchaient des pensions des grands, moyennant quoi chacun d'eux s'obligeait à citer de temps en temps le nom de son protecteur avec les plus grands éloges; à présent, les gens de lettres reçoivent des prix des riches, moyennant qu'ils fassent leur cour à ceux qui distribuent ces récompenses au nom des donateurs. Il arrivait autrefois qu'un écrivain obtînt une pension sans trop d'intrigue; de même {soyons juste) il est arrivé qu'un prix littéraire fut décerné sans que le lauréat eût fait beaucoup de démarches; mais l'un et l'autre cas sont exceptionnels. Et si celui qtii recevait une pension risquait de se la voir couper, s'il étalait des opinions trop différentes de celles de son patron, l'écrivain qui de nos jours sollicite un prix, n'at-il pas forcé, lui aussi, de ménager les idées de ses juges? Il n'y a pas tant de contrariété entre jadis et maintenant, je vous assure. ** a
Qu'un grand penseur, qu'un grand savant, qu'un grand artiste puissent être infortunés, c'est là ce qui fait le mieux sentir la bassesse humaine. Et certes il est bon que des riches consacrent un peu d'or à récompenser l'esprit. Mais pourquoi prétendre, avec cet or, décerner le laurier? C'est là le danger. Si V Académie française n'était pas forcée de respecter les conditions {généralement absurdes, grâce à Dieu) que les donateurs ont imposées en créant les récompenses qu'ils l'ont chargée d'attribuer; si elle se piquait jalousement de couronner les ouvrages les plus beaux, au lieu de tenir compte d'une foule de considérations que l'on ne saurait qualifier que d'extrinsèques ; en-fin si son palmarès guidait réellement l'opinion publique, la littérature, qui ne s' accommodtd' aucune dictature, souffrirait beaucoup : c'est alors que l'on observerait les dangers causés par une vertu trop stricte.
Par bonheur, les prix de toutes sortes commencent d'être aujourd'hui si nombreux, et on les distribue suivant des raisons où l'art entre pour si peu, qu'ils perdent chaque année de leur prestige. Encore un coup, c'est tout bénéfice : les lettres s'en trouvent plus libres et les écrivains plus riches. Un seul jury voit son autorité augmenter parce que ses membres se montrent animés du seul souci de l'art {du moins, il faut le croire), et c'est le jury du prix Concourt. Ah/ comme il pourrait être dangereux/ Heureusement, il est unique; et plus heureusement encore, les académiciens de Concourt semblent avoir tout à fait renoncé à obéir aux intentions formelles de leur fondateur, qui voulait que fût encouragée une formule de roman bien déterminée. Crâce à quoi leur honnêteté et leur vertu ne présentent qu'un danger limité.