PRÉFACE
Il est bon que les jugements de la critique ne s'accordent pas. Au reste, il n'y a pas qu'une critique : il y en a plusieurs. Tous les livres ne se proposent pa& d'être des œuvres d'art, et les œuvres d'art mêmes ne sontelles pas des documents sur les mœurs, des témoignages de l'esprit de leur temps} Ne peut-on pas les étudier relativement à celles qui les ont précédées, accompagnées, suivies; dégager les influences que paraissent avoir subies leurs auteurs: grouper ceux-ci en écoles? N'ont-elles pas un sens philosophique? une portée sociale? N'en peut-on tirer une esthétique? Il y a une critique qui s'efforce de dégager historiquement, moralement, philosophiquement les tendances générales des œuvres, et il y a la « critique de goût », plus terre à terre, plus technique, empirique enfin, qui se propose d'estimer l'art de chacune d'elles. Ces divers desseins sont parfaitement et également légitimes ; mais ce qui est intolérable, c'est qu'on les confonde.
Quoi de plus permis, même, que de chercher les tendances politiques d'une œuvre ou d'un artiste? Mais que le critique ne nous laisse pas soupçonner que son goût esthétique est influencé par ses préférences politiques. De même, tâcher à dégager la leçon morale d'une œuvre d'art, si elle en comporte une, c'est bien défendable, voire recommandable; mais ce qui l'est moins, c'est de mesurer la beauté d'une œuvre à sa morale, et j'imagine que rien n'irrite davantage un artiste moderne que de le voir faire.
S'il est catholique, ou s'il est dévoué à quelque autre culte [le socialisme, par exemple), et qu'on lui montre que son œuvre est « mauvaise », il se soumettra; mais c'est dire qu'en lui le catholique ou le socialiste soumettra l'artiste. On aura beau réfuter tant qu'on voudra les principes de l'esthétique de Kant [et peut-être ne les réjutet-on pas si sûrement), montrer que rien, non pas même le heaii, n'est désintéressé et que « l'art pot^r l'art » est une formule absurde : jamais un artiste n'identifiera le beau avec le bon ou l'utile, ou plutôt jamais il ne reconnaîtra que la beauté n'a pas une utilité supérieure; s'il le fait, c'est qu'en lui l'artiste sera vaincu par l'homme moral, ou religieux, ou patriote, que sais-je! — et voilà tout. Victoire bien rare, au reste. En tous temps, les artistes ont invoqué la grande excuse. Quand donc, demande Barbey d'Aurevilly dans la préface d'IJne vieille maîtresse, « quand le Catholicisme a-t-il interdit de raconter un fait de passion, si affreux, si criminel qu'il fiit, d'en tirer des effets pathétiques, d'éclairer un gouffre dans le cœur de l'homme, quand même il y aurait au fond de la fange? >^ Et il ajoutait avec une pompe charmante : « Le Catholicisme va plus loin encore. Qiielqucfois le vice est aimable. Quelquefois la passion a des éloquences, quand elle se raconte ou se parle, qui sont presque des fascinations. L'artiste catholique reculerat-il devant les séductions du vice? Etouffer a-t-il ces éloquences de la passion?... Non! Dieu, le créateur de toutes les réalités, ne les défend pas à l'artiste, pourvu, je le répète, que l'artiste n'en fasse pas un instrument de perdition. » C'est pourquoi le duc de Guise de la littérature n'hésitait pas à nous conter le Bonheur dans le crime, le Dîner d'Athées et autres Diaboliques magni-
PRÉFACE Vil
fiques et honnêtement épouvantables. Félicitons-nous-en.
La critique philosophique même, œuvre de l'intelligence presque pure, qui voit surtout d'ensemble, qui regarde principalement " les tendances générales de la littérature et les grands courants intellectuels, elle n'est pas sur le même plan que la critique « de goût i} qui considère les œuvres singulièrement; et, pour passer de l'une à l'autre, il faut, pour ainsi dire, changer d'étage. Sans doute l'émotion proprement esthétique est indirecte et causée par l'idée que nous nous faisons de la perfection de l'objet : ainsi le goût est intelligence; mais cette perfection n'.est complète que si l'ouvrage a le pouvoir de nous intéresser ou de nous émouvoir directement : ainsi le goût est sensibilité. On peut apprécier la beauté en quelque sorte individuelle, particulière, avec beaucoup de goût, et se trouver presque entièrement incapable de toutes généralités, voire sur la beauté — ou réciproquement. Une école critique déteste la conception romantique de la vie, qu'elle juge dangereuse et admire la conception classique. Fort bien. De même on peut préférer l'esprit de la Renaissance à celui du Moyen- Age; mais renoncera-t-on pour autant à la Chanson de Roland, aux chroniques de Joinville ou de Froissart, aux poèmes de Villon ou au Petit Jehan de Saintré? Lorsque cette école néo-classique veut proscrire, no^i seulement l'esprit romantique, conçu d'ensemble, comme malsain, mais chaque œuvre romantique en particulier , comme douée d'une fausse beauté, on se demande si elle n'est pas trop dogmatique, et si elle ne confond pas deux ordres distincts : celui des idées générales et celui des particularités du goût...
Elle est loin de le faire, parait-il; /'Action française
me l'a dit (i). L'école néo-classique n'est nullement partie d'un dogme pour condamner le romantisme.
L'opération s'est faite en sens inverse. C'est après avoir constaté les laideurs, les faiblesses, les fausses beautés, les affectations, le creux et le bttrsoufîé des êcrivai'':s romantiques qu'on a cherche une explication générale tirée de l'histoire de l'esprit et du goût. On a dit romantique pour désigner le point de rencontre d'un certain nombre d'erreurs esthétiques assez constantes. On ne l'a dit qu'après les avoir constatées.
Néanmoins, on doute un peu, malgré qu'on en ait, qu'une critique qui nous engage à nous méfier des quatre cinquièmes de la poésie française se place toujours au seul point de vue empirique du goût. Lorsque M. Pierre Lasserre, lorsque Jules Lemaître lui-tnême, à la fin de sa vie, reconnaissent si peu de vraie beauté à Chateauhriand, à Hugo ou à Michelet, on se demande si cette idée d'ensemble du romantisme, qu'ils se sont formée par induction, sans doute, mais qu'ils haïssent, n'influence pas, en retour, un peu trop leur goïît. Et comment expliquer la campagne de ^Action française contre Wagner, dont elle ne nie pas le génie, mais qu'elle veut interdire, sans reconnaître qu'ici du moins cette école critique confond l'ordre politique et social avec l'ordre esthétique, et donne à l'art l'utilité pour f.n?
Ainsi, un critique excellent serait celui qui saurait distinguer avec mie netteté parfaite les divers points de vue d'oii il est intéressant de considérer les ouvrages de l'esprit, et les employer successivement. Après quoi, il ne lui resterait plus qu'à avoir dti talent...
(i) Numéro du 23 mai 1921.