‹ Mais l'art est difficile!Chapitre 23 sur 23 · BAUDELAIRE · texte numérisé non relu

BAUDELAIRE

9 avril 1921.

Si Mérimée fut un dandy, Baudelaire, génial poète, en fut un autre. Mais, entre le dandysme de Mérimée et le dandysme de Baudelaire, il y a tout un monde.

M. A. Van Bever vient de nous donner, des Jotirnaux intimes, une version intégrale, d'après l'original appartenant à M. Gabriel Thomas (i). C'est une bonne idée. Mais, où M. Van Bever a tort, c'est quand il compare dans son introduction, et même « toutes proportions gardées », les Journaux intimes aux Pensées de Pascal. Non, Baudelaire n'est pas un penseur, encore qu'il s'y applique. Hâtons-nous d'ajouter que cela ne diminue nullement son génie de poète, et j'ai bien envie de dire : au contraire. Le génie ne perd rien à nous paraître plus inconcevable : c'est même quand il appartient à un homme d'une intelligence ordinaire qu'il nous semble le plus divin.

Baudelaire pense très pauvrement, quoique très prétentieusement. « Calcul en faveur de Dieu. — Rien n'existe sans but. » Est-ce bien sûr? « Donc mon existence a un but. Quel but? Je l'ignore. Ce n'est donc pas moi qui l'ai marqué. C'est donc quelqu'un de plus savant que moi. » Voilà la force de ses « calculs » idéologiques. Goûtez encore ceci :

L'amour, c'est le goût de la prostitution. Il n'est même pas de plaisir noble qui ne puisse être ramené à la prostitution.

(i) G. Crès, éd.

Dans un spectacle, dans un bal, chacun jouit de tous. Qu'estce que l'art? Prostitution [ ] Les voluptés de l'entreteneur

tiennent à la fois de l'ange et du propriétaire. Charité et férocité, etc.

Ou bien :

Analyse des contre-religions ; exemple : la prostitution sacrée. Qu'est-ce que la prostitution sacrée? Excitation nerveuse. Mysticité du paganisme. Le mysticisme, trait d'union entre le paganisme et le christianisme. Le paganisme et le christianisme se prouvent réciproquement [ ]

L'être le plus prostitué, c'est l'être par excellence, c'est Dieu..., etc., etc.

Tous les étudiants ont énoncé des « topos » de cette force, à vingt ans, dans les brasseries du «Boul'Mich' ». Mais les Journaux intimes sont pleins de cette philosophie de café et Baudelaire en paraît fort content. Ses noirceurs, comme ses paradoxes, sont d'une facilité décourageante :

Je comprends qu'on déserte une cause pour savoir ce qu'on éprouvera à en servir une autre.

Le monde ne marche que par le malentendu. C'est par le malentendu universel que tout le monde s'accorde. Car si, par malheur, on se comprenait, on ne pourrait jamais s'accorder. L'homme d'esprit, celui qui ne s'accordera jamais avec personne, doit s'apphquer à aimer la conversation des imbéciles et la lecture des mauvais livres. Il en tirera des jouissances amères qui compenseront largement sa fatigue.

Tout cela n'est pas fort distingué. Voilà pourtant le penseur Baudelaire. Et il pense de la sorte sans aucune ironie. Oscar Wilde, qui avait également du goût pour les paradoxes, relevait les siens par un humour non pareil et les défendait avec ime curieuse et pittoresque ingéniosité. Mais Baudelaire n'a, dans ses Journaux, nulle trouvaille d'expression, pas un seul trait d'imagination et d'esprit. Et le plus triste.

c'est qu'on lui sent une véritable stérilité : il a souffert pour extraire cela...

Or, si l'on ouvre sa correspondance, que trouvet-on? Un être franc, modeste, plein de délicatesse et d'honneur. S'étant illusionné sur ses chances, en 1861, jusqu'à poser sa candidature à l'Académie, il n'obtint pas une seule voix au ballottage qui se produisit, et se désista, paraît-il, par une lettre conçue « en termes si modestes et si polis que messieurs de l'Académie lui assurèrent leurs sympathies ». Sa correspondance avec Sainte-Beuve est fort à son avantage. Et en lisant ses lettres à Poulet-Malassis, à son conseil judiciaire, Ancelle, et surtout à sa mère, la sèche Mme Aupick, on ne peut s'empêcher d'avoir le cœur serré. Quoi ! ce fut là l'existence de Charles Baudelaire, toujours si misérable, toujours implorant du secours, des dix francs, des vingt francs ! Il le fait sans aucune platitude et, ce qui est aussi rare, sans aucune morgue ni cabotinage. Joignez qu'il semble toujours avoir été, sinon le plus tendre, du moins le plus correct des fils et des amis. Dans sa correspondance, sa simplicité est parfaite. Qu'est-ce à dire?

Qu'il est la victime d'une fausse conception qu'il avait de « l'Art ». Il croyait que l'art est tout artifice ; qu'il n'a rien à voir avec la sincérité ; que, seule, la « vie en beauté » (comme on dira plus tard) peut être « matière d'art ». Alors — lui qui dans sa correspondance est si naturel, — il s'est efforcé d'avoir pour ses écrits des idées « esthètes ». Dans ses Journaux intimes, par exemple, il n'a pas cherché sur lui-même et sur la vie une vérité aussi profonde, fine, puissante que possible, mais il a cherché la singularité, il a cherché à fahe de l'effet. Partout, il s'est efforcé d'exprimer, non son âme, mais une âme qu'il se prêtait ; de dire les choses qu'il jugeait

propres à faire croire qu'il était un certain Bau delaire qu'il n'était pas, mais qu'O voulait être, et dont il prenait l'attitude.

Remarquons d'abord qu'il a été le contemporain de la deuxième génération des romantiques, et que sa conception générale de la vie et de l'art (je ne parle pas de sa technique) est, en effet, toute romantique. Il n'y a pas besoin d'insister beaucoup là-dessus. Il suffit d'observer que l'antithèse est le fond même de son esprit : il la poursuit en tout. Prenez les Fleurs du mal .* il y mélange soigneusement, dcBis les mêmes pièces, l'idéalisme le plus virginal et les plus désobligeantes réalités physiques, le mysticisme éthéré et la sensualité la plus morbide, la pureté inaccessible et la pourriture ; il y exprime en vocabulaire chrétien, en latin d'église, la passion la plus impure ; « c'est, en amour, l'alliance du mépris et de l'adoration de la femme ; on considère la femme comme une esclave, comme une bête, ou comme une simple pile électrique, et cependant on lui adresse les mêmes hommages, les mêmes prières qu'à la Vierge immaculée », (Jules Lemaître), etc. Si l'on analysait patiemment l'œuvre de Baudelaire, on verrait que tout n'y est que contraste et opposition, effet de noir et blanc. « Le mélange du grotesque et du tragique est agréable à l'esprit — dit le Journal intime — comme les discordances aux oreilles blasées. » Inutile d'insister : l'esprit de Baudelaire, son âme, est profondément romantique ; comment s'étonner que le personnage dont il a voulu jouer le rôle le soit aussi? Il aurait pu choisir de jouer l'amant foudroyé, par exemple. Il

a préféré un rôle plus amusant : il a voulu personnifier le dandy satanique.

Le dandysme est la forme romantique de l'élégance. Et il n'est pas commode, même après Barbey d'Aureviîly, dont le livre est de 1845 (Baudelaire pouvait l'avoir lu), de définir le dandysme. Concevons-le comme un aspect essentiellement anglo-saxon de la vanité. En principe, l'esprit du dandysme, c'est l'humour, qui diffère fort de notre comique. Celui-ci part de l'observation ; il est humain : c'est pourquoi certaines comédies de Molière, comme certains mots de Rivarol ou de Talleyrand, sont tout à fait tristes. L'humour, au contraire, est fondé sur l'absurde — j'ai dit tout cela ailleurs (i). De même le dandysme. Il consiste premièrement à considérer comme les plus importantes les choses qui le sont le moins, les manières, la toilette, par exemple ; c'est le snobisme avoué, affiché, hautement proclamé, qui, par là, se dépasse lui-même et, cessant d'être snobisme, devient dandysme. C'est l'art de donner une valeur à des nuances, à des détails de costumes, d'usages mondains, de façons, d'amusements, de faire de ce néant quelque chose, et de so créer par la science qu'on en a une supériorité indéfinissable. C'est l'art de toujours surprendre et choquer légèrement, mais de ne s'étonner soi-même de rien ; de montrer Soi au-dessus de tout, et d'abord au-dessus des raisons qu'on pourrait avoir (ou non) de l'être ; de considérer de haut l'univers entier et de le mépriser d'une manière si injustifiable et injustifiée qu'on en devient pittoresque et savoureux, — par l'absurde, en quelque sorte, — bref de plaire à force de déplaire. Enfin c'est un art du paradoxe. Tel est le culte dont le Beau Brummell fut le saint, le confesseur

(i) Les Dandys (Ollendorff).

et le martyr, et qui fut plus ou moins, selon leurs moyens (car des Français n'y égaleront jamais des Anglo-Saxons, Dieu merci), celui des romantiques. Il n'y a qu'à songer à l'idéal d'élégance, fait d'amabilité, d'impertinence légère, d'esprit, de sociabilité et de naturel que pouvait nourrir un Lauzun ou un Richelieu, pour sentir tout ce qui sépare l'âme d'un jeune seigneur du dix-huitième siècle de celle d'un jeune « lion » gourmé de 1840.

Baudelaire voulut être un dandy intellectuel. Toutes les anecdotes, les propos qu'on rapporte de lui le montrent, et jusqu'à sa toilette. Il y portait un soin extrême et une originalité légère (i). Sur la toile de Courbet, au musée de Montpellier, il est vêtu d'un costume marron ravissant, qu'achève comme il faut, sur une chemise bleu pâle, une cravate d'un beau jaune ; et Nadar n'oublia jamais l'habillement qu'il avait à leur première rencontre au Luxembourg : un habit noir à basques minuscules quand la mode était d'en porter de très larges, un pantalon noir tendu par les sous-pi^ds sur des bottes vernies, une chemise blanche et molle comme de la mousseline, et une cravate sang de bœuf. On sait assez par ses portraits qu'il conserva jusqu'à la fin le souci de se faire une physionomie singulière. Et si son dandysme n'avait été qu'extérieur, il n'y aurait qu'à s'en amuser, mais, hélas ! U le transporta dans sa vie morale et dans son art. Il prit le dandj^sme très au sérieux, et il en fut toujours préoccupé : il en traite longuement dans l'Art romantique; il en parle à toutes les pages de ses Journaux intimes. « J'aimais ma mère pour son élégance. J'étais donc un dandy pré-

(i) Voir Ernest Raynaud. Baudelaire et la religion du dandysme (Mercure de France). Mais c'est plutôt là une sorte de vie de Baudelaire qu'une étude sur ce qu'indique le titre.

coce » ; avec quelle satisfaction il note cela ! Et voyez encore :

Ce qu'il y a d'enivrant dans le mauvais goût, c'est le plaisir aristocratique de déplaire.

Un Dandy ne fait rien. Vous figurez-vous un Dandy parlant au peuple, excepté pour le bafouer?

C'est par le loisir que j'ai, en partie, grandi [ ] à mon

grand profit, relativement à la sensibilité, à la méditation et à la faculté du dandysme et du d'iettantisme.

Etc., etc. Je suis persuadé que le dandysme est le principe de ses autres affectations. L'idée noble qu'il s'en faisait est du moins ce qui l'a le plus soutenu dans le cabotinage esthète et néronien de son intelligence. Anatole France a montré qu'il est le plus essentiellement chrétien des hommes. Baudelaire païen, cela ne se conçoit même pas. « Il est profondément pénétré de l'impureté de la chair, et j'oserais dire que la doctrine du péché originel a trouvé dans les Fleurs du mal sa dernière expression poétique... Il n'est pas le poète du vice ; il est le poète du péché, ce qui est bien différent... Il aime le péché et goûte avec délices la volupté de se perdre... Ce n'est jamais un amoureux et ce ne serait pas même un débauché, si la débauche n'était excellemment impie. Il s'y attache bien moins pour la forme que pour l'esprit, qu'U croit diabolique. » Bref, le dandysme se complique en lui de satanisme et d'un tas de balivernes du même goût. Je cueille dans les Journaux intimes ceci qui me paraît une sorte de programme :

Auto-idolâtrie. Harmonie poétique du caractère [ ]

Un culte (magisme, sorcellerie évocatoire).

Deux qualités littéraires fondamentales : surnaturalisme et ironie. Coup d'œil individuel, aspect dans lequel se tiennent les choses devant l'écrivain, puis tournure d'esprit satanique [ ]

Ah ! ce dandysme, ce satanisme, et ces « paradis artificiels », cette « débauche », cette « perversité », cette « décadence », que tout cela fait donc un fâcheux bruit de ferblanterie ! Rien de plus toc que le baudelairisme... et rien de plus admirable que l'œuvre de Baudelaire.

C'est qu'il a le don mystérieux et divin: il a le énie. Adorons.

7 mai 1921.

Après un long silence, enfin Gérard d'Houville nous conte une histoire... Ah! comment demeurons-nous parfois si longtemps sans entendre Gérard d'Houville? L'Inconstante, Esclave, le Temps d'aimer, si nous ne possédions ces livres ravissants, nous serions privés de quelques-uns des charmes de la vie. Mais de 1908 à 1914, leur auteur s'est tu, ou n'a guère écrit que des articles ; et l'année de la guerre seulement parut le Séducteur. Puis, en 1916, c'est aux armées que nous reçûmes Jeune fille. Et cinq ans passèrent encore, après cette tendre et gracieuse histoire, durant lesquels Gérard d'Houville ne nous raconta rien ou presque rien. C'est elle qui peut dire, comme ce berger de l'Anthologie : « Je n'ai chanté que pour les Muses et pour moi. »

Mais voici qu'elle nous offre un nouvel ouvrage et c'est Tant pis pour toi (i). Ah ! tant mieux pour nous ! Gérard d'Houville compte dans sa famille des poètes fameux ; mais, plutôt que la fille de Heredia et la femme de Henri de Régnier, elle est la petite sœur de Musset et la cousme de Jean de Tinan. Si l'auteur d'Aimienne eût mûri et perfectionné son talent, il

(i) A. Fayard, éd.

eût pu écrire un jour quelque réplique masculine du Temps d'aimer. Mais pourquoi songeons-nous toujours à Musset quand nous lisons Gérard d'Houville? Je viens de reprendre quelques-uns des Contes et des Nouvelles (les Comédies et les Proverbes, qui ne les sait par cœur?)... Non, extérieurement, Gérard et Alfred ne se ressemblent guère, et pourtant ils sont parents : lisez seulement la petite préface à Tant pis pour toi. Ils le sont par on ne sait quelle liberté, quelle fantaisie, quelle grâce et quel esprit naturels ; par leur ardeur lucide, par leur sentiment pathétique, malicieux et tendre de la vie ; par leur imagination qui transforme tout en poésie, comme les fées ; aussi par cette manière d'écrire si couramment des choses les plus charmantes du monde, comme on ferait dans une lettre adressée à quelque « salon de huit ou dix personnes dont toutes les femmes ont eu des amants, où la conversation est gaie, anecdotique, et où l'on prend du punch léger à minuit et demi » (mais où les huit ou dix personnes ne seraient pas les mêmes qu'aurait choisies Stendhal). Leurs héros habitent des contrées pareilles, entré les parcs de Watteau, les jardins de curés, la forêt de Comme il vous plaira, les salons des Proverbes ou ceux d'aujourd'hui, et « les Iles » que Musset n'a pas connues. Et les héroïnes de Gérard d'Houville, elles sont les sœurs de Marianne ; et Cœlio, Valentin, Fantasio les auraient aimées. Musset a chanté « ce jeune homme » passionné et fatal, comme Gérard d'Houville « cette belle jeune femme », tendre et un peu féroce, et tous deux sont les poètes de l'amour exclusif et vainqueur... Ouvrons Tant pis pour toi.

GÉRARD d'HOUVILLE ET LES FEMMES 259

On y voit Marmette qui part en voyage et s'embarque dans le train de Dinard avec Rémy, son jeune amant. Cette Marinette croit en l'amour comme en Dieu ; elle a la religion de l'amour. On dit que beaucoup de femmes sont comme elle et, si vous voulez mon avis,- je crois qu'elles l'ont toujours été. Mais attendez.

Il y a des pédants qui observeront (ah ! ça tombera bien : Marinette parle justement quelque part de « ce raseur de Socrate ») qu'il y a deux amours, dont l'un, qui leur semble beau et véritablement divin, est celui qu'a admiré la société française du moyen âge au dix-septième siècle : c'est celui des cours d'amour, des platoniciens de la Renaissance, des bergers de VAstrée, des héroïnes de Corneille, etc., qui est conduit par l'esprit, qui est une passion de la raison et en somme un amour de tête, dont on aurait tort, toutefois, d'imaginer qu'il s'arrête nécessairement à la hauteur du cou, mais qui consiste essentiellement à aimer parce que l'on découvre le bien et le beau en quelque objet.

Mais l'idée d'aimer parce que ferait bien rire Marinette et tout le monde aujourd'hui. Ce n'est pas de l'amour « platonique » que Marinette a le culte. Marinette obéit à l'instinct qui la pousse vers Rémy, et elle ne rougit pas d'être dominée par cet instinct, cette passion : bien au contrake, elle s'en fait gloire, elle lui obéit iièremcnt, hautement ; et cette passion, €lle la considère comme céleste et divine ; encore une fois, elle en fait une religion.

Hélas 1 ici ces vieux raseurs dont je parle (et qui sont bien peu de leur temps), ils souriraient (avec

indulgence) de son enthousiasme. Ils diraient qu'on peut bien s'abandonner à une passion instinctive, mais que la prendre pour la voix de Dieu, c'est vraiment exagéré ; qu'il n'est jamais venu à personne l'idée de vouer un culte à l'instinct de la conservation, par exemple ; qu'on ne voit pas plus de raisons d'admirer mystiquement celui de la reproduction ; et que la jalousie, conséquence de cet amour, n'est pas, en somme, un sentiment plus honorable que la peur, conséquence de l'instinct de la conservation. Ils diraient encore que l'amour-passion n'est qu'une passion entre nos passions ; qu'il n'y a pas lieu d'admirer davantage cette passion instinctive que Marinette éprouve pour Rémy, que celle qu'elle pourrait avoir pour l'alcool, le jeu, ou pour les stupéfiants, lesquelles sont des faiblesses du même ordre exactement ; que, d'ailleurs, ce qui est beau, c'est d'être le maître de ses passions, de leur commander (ne serait-ce qu'afin d'augmenter les agréments qu'elles comportent), et non de leur obéir ; et qu'au reste, c'est là ce qu'on a toujours pensé jusqu'à ce que les romantiques aient établi le culte, la religion de la passion amoureuse et notamment ce dogme qu'en elle résident toute la beauté et tout le bonheur. Ils ajouteraient, nos vieux raseurs, que, de toutes les affections qu'on peut éprouver, l'amour est la plus égoïste ; qu'assurément (La Rochefoucauld ne l'a que trop montré) nous sommes incapables de rien sentn de tout à fait désintéressé ; mais que si l'amour maternel et l'amitié ne le sont pas entièrement, il n'y a aucune comparaison possible entre « l' amour-propre » dont on témoigne par ces deux sentiments et l'égoïsme dégoûtant de l'amour ; qu'il est bien clair, en effet, qu'on aime son amant ou sa maîtresse, yion pour lui, mais pour soi exclusivement, pour les plaisirs de toutes sortes qu'on

en tire ou qu'on en attend, et que la jalousie dont s'accompagne nécessairement l'amour établit cela surabondamment. Enfin, nos vieux raseurs socratiques diraient au besoin à Marinette beaucoup d'autres choses faciles et pédantesques de ce genre ; mais il n'est pas douteux qu'elle leur rirait au nez sans les écouter, car elle a plus de goût pour les rimes que pour les raisons, et qu'elle se contenterait de leur réciter la tirade fameuse : « Tous les hommes sont menteurs, inconstants, faux, bavards, hypocrites, orgueilleux ou lâches, méprisables et sensuels ; toutes les femmes sont perfides, artificieuses, vaniteuses, curieuses et dépravées ; le monde n'est qu'un égoiit sans fond où les phoques les plus informes rampent et se tordent sur des montagnes de fange ; mais il y a au monde une chose sainte et sublimie : c'est l'union de deux de ces êtres si imparfaits », etc. Et d'ailleurs elle ignorerait peut-être que ce credo romantique à l'usage de toutes nos contemporaines et de presque tous nos contemporains, c'est (naturellement) une femme qui l'a inventé : Alfred de Musset l'a en effet tiré d'une lettre de George Sand (i).

A cause de cette foi qu'elle a en l'amour, c'est sans remords que Marinette trompe son mari qui est un astronome fort notoire et peut-être plein de mérites (mais ce ne serait là qu'une beauté intérieure et l'amour moderne, l'amour à la Marinette n'en a cure) avec un joli garçon qui, on le verra tout à l'heure, est des plus sots. Encore un coup, elle n'a aucun remords de cela ; comment en aurait-elle, puisqu'elle obéit aux préceptes de l'amour qui est sa religion et que c'est, comme de juste, de sa religion que découle sa morale? — Mon

(i) Et la fin de la tirade mot pour mot. Correspondance de G. Sand et d'A. de Musset, p. 65.

Dieu, il faut avouer que tromper la plus intelligente des épouses avec une petite personne qui n'a pas beaucoup de cervelle, qui en a moins que d'appas, c'est une faiblesse à laquelle ont été parfois sujets certains maris. Mais un homme et une femme, « ce n'est pas la même chose »... Non, ce n'est pas la même chose du tout, pour diverses raisons qu'il est inutile d'énumérer et dont l'une est qu'un homme, même fort épris d'une petite grue, il ne lui appartient pas nécessairement au point de haïr d'emblée et condamner tout ce qu'il aimait préalablement ; tandis qu'une femme, en dehors de celui qu'elle aime, l'univers peut aller à vau-l'eau : peu lui chaut. Écoutez plutôt Rémy et Marinctte : « Même en sentiments, dit-il, il y a des sentiments variés... des gradations... des nuances... Par exemple, mon affection pour ma mère, ton respect pour ton mari « (car les amants dont les maîtresses ont pour époux des personnages considérables, Gérard d'Houville a bien remarqué quelle manie ils ont de toujours leur en parler) ; et il ajouterait, ce Rémy, si seulement il était marié : « mon estime pour ma femme. » Voilà l'homme : il ne renie pas tout ce qu'il a adoré. A quoi la petite réplique : « Tes gradations, tes nuances, je n'y comprends rien. Je suis sans doute un être brutal et grossier. J'aime ou je n'aime pas. » Voilà la femme. Et de reprocher à son jeune amant ce qu'elle appelle avec dédain des « conventions centenaires » et son « fond bourgeois et conservateur »,

Or, si l'on pouvait, on dirait à Marinette : « Quel bonheur, que Rémy ait ce fond bourgeois et conservateur ! Si vous régniez tout à fait, ô petites Marinettes anarchiques, et avec vous le seul amour, tout porte à croire que la société serait en grand désordre. Et vous ne pourriez manger tranquillement avec Rémy, dans un palace, du homard à l'américaine (qu'il vous

fait arroser barbarement de vin rouge, de Moulin-àvent, le misérable !) La loi du plus fort triompherait, et ce serait au grand dommage des femmes. » Mais, à la deuxième phrase, on s'arrêterait en rougissant de la candeur qu'il faut pour vous tenir, à vous, de tels discours.

Maintenant, voj'ez encore ceci, qui est si « femme ». Le train roule, emportant le sleeping où les deux amants sont étendus aux bras l'un de l'autre ; Rémy dort, Marinette songe, et c'est un chapitre délicieux :

Qu'il serait étonné de savoir tout ce qu'elle pense et tout ce qu'elle attend de lui !

Oh ! tout ce qu'elle attend déjà de ce voyage, de ce têteà-tête enchanté : amour, beauté, passion, folie, tendresse [ ]

Lui, l'amant, l'ami, le bonheur. Lui qui l'aime et qu'elle aime, que de joies ne lui doit-il pas? Dans sa crédulité naïve,

elle l'a investi d'un pouvoir illimité [ ] Ah ! pauvre garçon,

heureusement que tu n'en sais rien ; une femme a mis entre tes

mains toute sa vie [ ] Marinette ne veut plus être heureuse

que par Rémy...

Eh bien ! Marinette n'oublie qu'ime chose : c'est de songer à tout ce qu'à son tour il attend d'elle. Elle est femme : elle pense que sa seule présence, c'est assez. Pourtant, il est moins impressionnable qu'elle, mais aussi sensible probablement, sinon davantage, et plus susceptible ; et, comme elle par lui, il ne veut plus être heureirx que par elle. Il n'attend pas qu'elle le défende, mais il attend qu'elle le console, qu'elle lui soit indulgente, qu'elle l'admire et qu'elle le charme à toute heure du jour et de la nuit. Vous aussi, petite Marinette, « que d'espoirs à trahir, avec maladresse et bonne foi ! que de ressentiments à supporter avec inconscience et stupéfaction » ! Vous avez beaucoup de soins à prendre... Mais ce qu'il y a de grave, c'est que, si votre jeime amant sait bien qu'il fau-

dra vous ménager et avoir mille attentions pour vous, ô fragile ! — si même d'y songer si souvent, cela le rendra parfois contraint et gauche, au début, — ■ vous ne soupçonnez pas seulement, vous, tous les miracles qu'il attend de vous, et puis l'angoisse, la peine que lui causera, à lui toujours inquiet, et jusque dans vos bras, de ne vous posséder pas encore assez, la moindre fuite de vos yeux et le plus passager désaccord de vos désirs et de votre volonté avec les siens.

D'ailleurs, ce Rémy n'est qu'un sot. Le drame du livre, c'est que l'amant et la maîtresse soient si inégaux. Elle est pleine de fantaisie, d'esprit, de grâce, et jamais on ne vit un lourdaud plus dénué de pittoresque et même de conversation. Quand Marinette déplore la banalité odieuse du palace où ils sont descendus (mais quelle idée, aussi, d'aller s'aimer à Dinard, quand Saint-Malo est en face !), Rémy lui répond : « Je ne te sufQs donc pas, Marinette, que tu as besoin, même quand je suis là, de tant de beaux rêves? » Et puis, il est raisonnable, effroyablement ; tout est imprudent, impossible avec lui ; Gérard d' Hou ville imagine pour nous faire sentir tout cela des traits justes et charmants. Puis Marinette a lu dans l'adaptation des Romans de la Table ronde, par Paulin Paris, l'histoire de Merlin l'Enchanteur, qui se passe dans la forêt voisine de Paimpont, jadis Broceliande ; et elle en parle le plus gentiment du monde. Hélas ! sur quel ton condescendant ce Rémy lui demande si elle croit vraiment à toutes ces légendes ! et le poids du petit cours qu'il lui fait, et pas trop bien au courant, en outre (i) ! Ce garçon, il

(i) Voir le tome II de l'édition monumentale du Lancelot, par par H. O. Sommer, publié à Washington, aux frais de la Carnegie Institution, en 7 vol. in-4°. Merlin est malheureusement la seule partie

GÉRARD d'HOUVILLE ET LES FEMMES 265

aurait dû apprendre de Sylvestre Bonnard l'art d'être archiviste-paléographe (car il l'est). Décidément, il n'a pas ce qu'il faut pour être amoureux avec grâce, car n y est besoin, si l'on y manque de génie naturel, d'une assez grande intelligence. On s'en aperçoit lorsque, ayant reçu une dépêche qui l'appelle auprès de sa tante Eustachie très gravement malade, il déclare à Marinette en termes doctoraux que les devoirs de famille ne sont pas un badinage et qu'il lui faudra partir dès le lendemain pour Avignon...

Il est dangereux de laisser, déçue, celle qu'on aime, et Le Mesnil, dans le Lys ro^ige, en fait l'expérience tout aussi bien à ses dépens que Rémy dans Tant pis pour toi. Certes, les raisons qu'ont Rémy et Le Mesnil de quitter leurs maîtresses sont bien discutables. Mais fussent-elles les meilleures du monde, Marinette ni même Mme Martin-Bellême ne les admettraient pas davantage. C'est que pour ces jeunes dames les devoirs de l'amour passent avant tout : ne sont-ils pas, en effet, les devoirs de la religion? A quoi l'on voit qu'il y a eu beaucoup de changements dans les femmes depuis Racine.

Encore une fois le prétexte de Rémy pour partir est ridicule, mais supposons, si vous voulez, que Gérard d'Houville lui en ait donné un qui soit irréfutable (au point de vue « homme », naturellement) : que, par exemple, Rémy, diplomate, ait été appelé par son ministre à lui servir de secrétaire à la conférence de la paix, — enfin ce que vous voudrez à quoi un homme qui a l'âme faite d'une certaine façon ne saurait se refuser, pour raison d'amour, sans se taxer lui-même de bassesse et de platitude. Alors le conflit entre Mari-

du Lancelot en prose que M. F. Lot ait laissée de côté dans son Étude (Champion).

nette et lui, ce serait tout à fait celui de Bérénice et de Titus. Seulement, la solution que lui donnerait Gérard d'Houville serait bien différente de celle que lui donne Racine.

Ah ! c'est une femme aussi, Bérénice ! Certes, elle n'admet pas d'emblée que Titus sacrifie leur amour, même à un si beau devoir que celui d'être empereur. EUe lui dit :

Vous ne comptez pour rien les pleurs de Bérénice.

Et encore :

Quoi! pour d'injustes lois que vous pouvez changer En d'éternels chagrins vous-même vous plonger!

Remplacez injustes lois par préjugés, conventions centenaires, fond bourgeois et conservateur , et vous avez l'essentiel des discours de Marinette à Rémy. Lui, il est combattu, comme Titus. Il ne s'écrie pas :

Lâche, fais l'amour et renonce à l'empire!

car il voudrait faire l'amour à Marinette et ne pas renoncer à l'enterrement d'Eustachie. Pourtant, quand il voit que cela ne se peut, il sait comme l'empereur, comme un homme, « vaincre ses passions ». Seulement, dans Racine, Bérénice comprend à la fin la bassesse qu'il y aurait pour son amant à renoncer à l'empire pour l'amour, elle sait se vaincre, elle aussi ; et voilà ce que Marinette ni aucune femme d'aujourd'hui n'admettrait jamais. Encore, dans Tite et Bérénice, l'héroïne de Corneille renchérit-elle beaucoup sur celle de Racine : c'est elle-même qui réconforte Tite et lui montre son devoir... Ah! non, Marinette ne pense pas comme la Bérénice de CorneiUe, ni même comme celle de Racine : pour elle, l'amour

n'est pas une passion d'entre les passions, qu'il est beau de dominer ; il est un culte, encore une fois, auquel il est beau de tout sacrifier. Marinette n'est pas classique ; elle est romantique et sur-romantique, c'est une petite- fiUe de George Sand.

Nous le sommes aussi. Avant la guerre, quand on apprenait (ce qui arrivait assez souvent) que quelque archiduc avait renoncé à ses grandes obligations pour épouser une petite dame, tout le monde approuvait ce haut exemple. Et si quelque auteur dramatique, remettant au théâtre la situation de Bérénice, faisait prendre à son héroïne le parti qu'adopte celle de Racine, critiques, public, tout le monde le jugerait fou. Nous sommes romxantiques et, depuis un siècle, nous vivons sous le règne du romantisme, qui est celui de l'esprit féminin. Vers la fin du dix-huitième siècle, une grande révolution s'est faite dans les âmes, dont George Sand a été le Napoléon : c'est le renversement de la hiérarchie classique des idées morales, la faculté de sentir et d'éprouver mise au-dessus de celle de comprendre et de vouloir. Les fem.mes régnent. La fée Viviane, qui sait tout, le dit, d'ailleurs, à Marinette :

L'homme est un travailleur, un bâtisseur, un inventeur, un guerrier, un défenseur de la famille, de la cité, du pays et de toutes les choses établies, parce qu'elles lui coûtent de la peine. Mais il n'est pas fait pour aimer. Et quand, par-ci par-là, un homme a du génie, le génie, cette autre forme de l'amour,

— parbleu! l'amour c'est tout, je vous dis !

eh bien, ce génie lui vient de sa mère... Pourquoi leur en vouloir de ce qu'ils sont ou ne sont pas? De leurs lois et de leur efiort pour nous maintenir à leur merci? Ils sentent confusément que notre vrai règne approche. Leurs pauvres

ruses essaient en vain de retarder, à l'aide de pièges sentimentaux qui nous retiennent encore, le moment définitif de notre triomphe et de leur soumission.

î^n entendant ce discours, « Marinette eut un petit frisson. Elle se souvint de la mante religieuse dévorant son mâle ». Ah ! il n'y a pas que les mantes religieuses ! Et tous les naturalistes savent bien que, chez les plantes et les animaux, le sexe masculin est, pour ainsi dire, un sexe de luxe, peu intelligent, et qui dans les espèces inférieures, pour comble d'humiliation, n'est même pas indispensable (i). Résignons-nous à être mangés.

Naturellement, je n'ai pas essayé de raconter le livre. Ce serait une singulière impertinence que de tenter de faire sentir par un sec résumé tout le charme de Tant pis pour toi. L'enchanteur Merlin n'y manque pas plus que la fée Viviane et Guyomar que Morgain (ou Morgane). L'imagination de Gérard d'Houville est adorable, et les femmes ont une tendance naturelle aux contes de fées : le pauvre père Baflier m'a dit souvent, quand il me narrait les veillées de son enfance, que si les hommes s'y plaisaient aux légendes réalistes des géants et des saints, les femmes préféraient les jolies histoires de notre Mère l'Oye.

On goûtera donc dans le livre de Gérard d'Houville le savoureux mélange d'une sagesse vieille comme le monde et d'une fantaisie dont la grâce est irrésistible...

(i) Voir Edmond Perrier, A travers le monde vivant, p. 320 et suiv.

Mais on n'y trouvera, je crois bien, qu'un personnage vraiment heureux : c'est le mari de Marinette. Il vit, dans sa tour, avec ses étoiles, ses livres, sa lunette et ses mathématiques, et cet astronome ne pense pas à l'amour.

Faisons comme lui, — hélas ! si nous pouvons...

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