‹ Mais l'art est difficile!Chapitre 22 sur 23 · MERIMEE · texte numérisé non relu

MERIMEE

12 mars 1021.

Loués soient les anniversaires ! C'est grâce à eux qu'on parle de nos grands hommes. Un écrivain célèbre était oublié ; pas une gazette n'imprimait son nom. Arrive le centenaire, ou le cinquantenaire, de sa naissance, ou de sa mort, ou parfois de l'un de ses chefsd'œuvre : aussitôt il devient « d'actualité », les journaux les moins barbares publient son portrait à leur première page et toutes les revues traitent de lui. Excellente convention : elle permet à la critique, pour ainsi parler, de se tâter le pouls, et c'est grâce à elle qu'on a, l'an passé, célébré les Méditations, Fromentin et Mérimée.

A vrai dire, à part Lamartine (et encore !) ils n'ont pas eu une très bonne presse. Fromentin n'enchantera jamais que les délicats. Mais on aurait pu s'attendre que Mérimée fît monter plus haut le thermomètre de l'opinion. Pas du tout !

M. Paul Souday prononce que son œuvre est de troisième ou quatrième ordre. M. André Thérive n'est pas sûr que l'exemple qu'il offre soit bon à suivre {Minerve française, 1^^ septembre 1920). M. Albert Thibaudet trouve son style « vulgaire » et ses nouvelles con-

(1)1 Nous écrivons à la française, naturellement.

ventionnelles [Nouvelle Revue française, décembre). M. Jean-Aubry déclare que, s'il « mérite plus que de l'estime », on ne « peut pas l'aimer vraiment » [Revue de Genève, octobre). M. Paul Bourget [Revue des Deux Mondes, 30 septembre) ne paraît pas avoir une très grande sympathie pour le rationaliste, le matérialiste et le nihiliste qu'il reconnaît en lui — ce qui, d'ailleurs, ne surprendra personne. Si bien qu'il n'y a guère (à ma connaissance) que M. Charles Du Bos pour l'aimer « comme on aime un ami vivant (i) ». Ah ! certes, M. Du Bos ne l'aime pas sans nuances : il est beaucoup trop fin pour aimer rien ainsi (et foin de ces idolâtres !) : son livre subtil, délicat et pensé, on le sent, par un grand admirateur de M. Marcel Proust, fait bien des distinctions. Mais M. Du Bos goûte profondément Mérimée et son œuvre. Et j'avoue que cela me fait plaisir.

L'amitié de Stendhal et Mérimée n'était pas simple. Ils avaient l'un envers l'autre une étonnante liberté : Stendhal écrivait à Mérimée qu'il trouvait son style « un peu portier » ; Mérimée écrivait à Stendhal qu' « il y a dans le caractère de Julien des traits atroces (...) qui font horreur », et que « le but de l'art n'est pas de montrer ce côté dans la nature humaine ». Ces restrictions ne touchent qu'à la littérature, où l'un et l'autre tenaient beaucoup à rester amateurs. Mais, par ailleurs, Mérimée a écrit sa fameuse brochure de H. B., dont le moins qu'on puisse dire, c'est qu'il n'y fait paraître aucun aveuglement sur Henri Beyle ; et celui-ci a laissé deux ou trois notes sur Mérimée, où il ne montre pas la moindre indulgence. Casimir

(i) Notes sur Mérimée (Société des Trente, A. Messein, éd.)-

Stryienski, qui les a publiées (d'ailleurs inexactement) (i), en conclut que, « au fond, Mérimée et Beyle n'avaient aucune amitié l'un pour l'autre », et c'est une grande erreur. « Ils étaient trop méfiants pour se livrer, trop sur le qui-vive, et ils avaient peur d'être dupes », ajoute Stryienski. Mais c'est précisément le ton de sincérité presque cynique dont ils usaient réciproquement qui donne à Stryienski l'impression qu'ils étaient « trop méfiants pour se livrer », si bien qu'il pense en somme qu'ils étaient trop méfiants parce qu'ils étaient trop sincères, ce qui ne laisse pas d'être contradictoire. Sur leur liberté réciproque reposait tout l'agrément que l'un et l'autre tiraient de leurs rapports, c'est évident. Ils avaient la même crainte du ridicule, la même passion de la vérité, le même dédain des illusions, des embellissements, du lyrisme, la même curiosité de la vie et des êtres, le même souci de voir net, le même mépris des préjugés moraux, le même pessimisme souriant et le même besoin d'un esprit qui les comprît et à qui ils pussent tout dire sans le choquer, c'est-à-dire avec qui causer, ce qui s'appelle causer. Joignez mille autres goûts communs : celui du monde, de la conversation, de la correspondance, des anecdotes, celui des femmes, celui de la mystification... que sais-je? — et, ce qui les rapprochait encore davantage, mille antipathies pour ainsi dire coïncidantes, depuis leur mépris des vers jusqu'à leur haine du « parti prêtre ». Il suffit de lire ce qu'ils disent l'un de l'autre et ce qu'ils s'écrivent pour sentir qu'ils tiraient de leur commerce une volupté délicieuse. Est-ce là de l'amitié? Oui, diront certains sages. Non, répondront ceux qui croient que l'amitié est un sentiment presque tout à fait désin-

(i) Soirées du Stendhal-Club, z" série, p. 178-179.

téressé, et qui se distingue de l'amour précisément parce que l'ami n'aime pas seulement en raison de la volupté qu'il attend ou reçoit... Quoi qu'il en soit, il y a des êtres qui ne savent pas vous serrer la main sans paraître vous promettre leurs biens, leur cœur, leur vie, et ces êtres-là tromperont toujours les Casimir Stryienski. Stendhal et Mérimée n'en étaient pas. Animés tous deux d'un vif sentiment du ridicule, ils craignaient les effusions, haïssaient les déclarations (quand elles étaient sincères), détestaient l'exagération, s'appliquaient à ne rien prendre au tragique et à conserver la plus grande lucidité dans le moment même qu'ils étaient émus davantage. Faguct a dit quelque part que la première qualité d'un poète lyrique est de manquer de la notion du ridicule. En ce sens, Stendhal et Mérimée n'étaient pas poètes le moins du monde, et ils étaient tout à fait dépourvus de lyrisme.

Je pourrais aussi bien comparer Mérimée à son ami Victor Jacquemont ou mieux encore à ce Gobineau qui lui ressemble à tant d'égards. Si je le rapproche ainsi de Stendhal, c'est pour le mesurer à un type moral qu'en ce moment nous sentons généralement assez bien, car notre époque est stendhalienne. Et voici maintenant où Mérimée, il me semble, diffère beaucoup de Henri Beyle : c'est par son goût de « l'attitude ».

Ce qui fait pour nous le plus grand charme de Beyle j c'est sa spontanéité, son naturel ou, si l'on veut, sa naïveté (c'est le même mot). Il ne se voit pas objectivement : il ne s'imagine pas comme un homme entre les hommes, comme l'un de ses propres héros ; il regarde le tableau dont il fait partie sans songer qu'il n'en est que l'un des personnages. Ah ! il n'a pas le « point de vue de Sirius », notre Stendhal ! Vers 1840, il déplorait le changement des mœurs italiennes^^^:

« Aujourd'hui, les jeunes femmes sont dédaigneuses et prudes, disait -il, leurs mères étaient bien -plus aimables lors de mon premier voyage. » Mais lui aussi, il était bien plus aimable au temps qu'il n'avait pas un ventre formidable. Il n'y songeait pas, et voilà tout Stendhal. Jusqu'à son dernier jour, il a conservé l'état de conscience de l'enfant qui se sent au centre du monde, qui ne saurait imaginer aucune m^esure commune entre l'importance de sa propre vie, par exemple, et celle du reste de l'univers. Ce n'est que plus tard, par raisonnement, qu'on se met à l'échelle. Stendhal ne s'est jamais mis à l'échelle.

Il en va tout au contraire de Mérimée : si quelqu'un a tâché de s'imaginer soi-même vu du dehors et du point de vue d'autrui, c'est lui. Aussi n'a-t-il point cette spontanéité, cette fraîcheur délicieuse de Stendhal : il se compose avec soin. Beyle peut être machiavélique et calculé à miracle : c'est loin de l'action qu'il l'est. Quand il agit, lors même qu'il exécute ses plans, il s'observe certes, il se tâte le pouls, cependant il ne pense pas à lui objectivement : il ne songe pas à considérer le Beyle que reflètent, la tête en bas et les jambes en l'air, les yeux des spectateurs. Aussi n'a-t-il nulle ironie. Aussi est-il parfois sujet au ridicule, lui qui en a si grand'peur. Mais Mérimée, dans le Vase étrusque, prête ce trait à un héros auquel il ressemble : « Il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants. » Il y a entre lui et Beyle un peu de la différence d'un acteur et d'un champion de boxe ou de tennis : tous deux, en somme, donnent uiie représentation à des spectateurs qui ont payé leurs places ; seulement le comédien pense sans cesse, en jouant, à l'impression qu'il donne de lui-mêm.e, tandis que le champion, qui joue aussi, songe surtout à l'ef&cacité

pratique de ses gestes et à l'impression qu'il causera en gagnant la partie.

En somme, pour tout résumer d'un mot, Mérimée est le type parfait du dandy intellectuel, et il est étonnant qu'on ne l'ait pas dit davantage. Sa vie est la correction même : c'est un modèle d'élégance intime et de tenue morale. Amoureux le plus tendre, au fond, et pour une bonne partie de la vie, encore que peu enclin à ces formules romantiques et à ces points d'exclamation à quoi l'on juge communément que vous avez du cœur ; ami fidèle et des mauvais jours, comme Libri put s'en apercevoir ; ami de l'impératrice plus que protégé par l'Empire, qui, pourtant, « sait rendre à César ce que lui offre César », dit très bien M. G. Jean-Aubry, et qui n'aliéna jamais sa liberté de pensée ni de parole ; fonctionnaire, inspecteur des monuments historiques plein de conscience ; si délicat, au reste, que, nommé sénateur, il démissionna de ses fonctions pour ne pas cumuler les traitements, mais continua pourtant de les remplir bénévolement jusqu'à son dernier jour ; patriote dont nos défaites en 1870 avancèrent peut-être la mort ; écrivain d'une conscience scrupuleuse et admirable, il n'y a rien, encore une fois, de plus noble et de plus net que sa vie. Seulement il a négligé d'en écrire la vertu et la 1 '^, beauté sur son chapeau : alors on n'en a guère parlé, à son cinquantenaire... C'est d'aiUeurs à cette discrétion que tient son élégance.

Je disais tout à l'heure que Mérimée a peut-être voulu se représenter sous les traits de l'un de ses héros, Saùit-Clair, du Vase étrusque :

Il était né avec un cœur tendre et aimant, mais [ ] sa sensibilité trop expansive lui avait attiré le* railleries de ses camarades. Il était fier, ambitieux ; il tenait à l'opinion comme y tiennent les enfants; dès lors il se fit une étude de cacher

tous les dehors de ce qu'il regardait comme une faiblesse déshonorante. Il atteignit son but, mais sa victoire lui coûta cher. Il put céler aux autres les émotions de son âme trop tendre ; mais, en les renfermant en lui-même, il se les rendit cent fois plus cruelles. Dans le monde, il obtint la triste réputation d'insensible et d'msouciant ; et, dans la solitude, son imagination inquiète lui créait des tourments d'autant plus aftreux

qu'il n'aurait voulu les confier à personne [ ] Après tout,

Saint-Clair était obligeant, souvent aimable, rarement ennuyeux [ ]

A vrai dire, cette psychologie de Saint-Clair est une sorte de poncif romantique : nous avons si souvent entendu parler, depuis un peu plus d'un siècle (car auparavant il n'en était pas question), de ces natures trop tendres qui, une fois blessées, se cachent pour toujours sous les dehors d'une noire ironie, que le portrait de Saint-Clair nous paraît un peu banal. Et il se peut que Mérimée nous ait donné là une sorte d'image conventionnelle, de « peinture officielle » de lui-même, et qu'il se soit montré tel qu'il souhaitait se voir et être vu. Je ne sais quoi me dit que ce n'est pas uniquement parce que, enfant, « sa sensibilité trop expansive lui avait attiré les railleries de ses camarades », que Saint-Clair-Mérimée était devenu le railleur maître de lui-même qu'il fut ; il fallait bien qu'il eût quelque disposition naturelle à la froideur (extérieure, et cela ne veut pas dire qu'il fût insensible) : on ne voit pas du tout comment son ami Stendhal, même blessé dans sa jeunesse, serait jamais devenu froid et dandy à l'anglaise. Quoi qu'il en soit, ce dandysme de Mérimée, le sent-on?

Où il apparaît clairement, c'est dans l'attitude de Mérimée sur la scène littéraire. Ah ! certes, le gendelettres est affreux. Mais V amateur est agaçant. Et est-il bien nécessaire, pour éviter de ressembler à l'un, de se rendre pareil à l'autre? Porter son art comme une

bague au doigt, c'est charmant, mais affecter de le porter ainsi, ce n'est pas bien agréable. Certes, Stendhal n'était pas gendelettres, et on ne saurait lui reprocher d'avoir attaché une importance exagérée à ses romans mêmes. Mais Mérimée travaillait et retravaillait ses nouvelles avec une conscience et une vertu admirables. Mérimée recopiait seize fois Colomba (i). Mérimée, avant de donner à la Revue de Paris le bon à tirer de Mateo Falcone, Dieu sait quelle peine il avait prise pour rendre parfait ce conte de vingt pages ; et pourtant il apportait encore une quantité de corrections grammaticales ou musicales au texte de la Revue de Paris avant de le recueillir dans son édition définitive, et les plus délicates, les plus minutieuses :

Revue de Paris.

Que l'on dise à mon gendre ïeodoro Bianchi qu'il vienne demeurer avec nous.

D'autres coups de fusil succédèrent.

Il était absent depuis plusieurs heures.

Édition.

Qu'on dise à mon gendre Teodoro Bianchi de venir demeurer avec nous.

D'autres coups de fusil se succédèrent (2),

Il était absent depuis quelques heures.

Voilà quels étaient les soins de l'artiste Mérimée, quels étaient ses scrupules. Et cependant il affectait — oui : il affectait, avouons-le — de traiter ces chefsd'œuvre, pour lesquels il se donnait tant de soucis, comme des bluettes sans importance. Bien mieux, il respectait si peu son art qu'il l'abandonnait pendant vingt-cinq ans comme une occupation vaine ; et ce

(i) Du Camp, Souvenirs, t. II, p. 235.

(2) Succéder, employé absolument, ne signifie d'après Littré que arriver, advenir; pronominalement : arriver l'un après l'autre. — Voir sur ces corrections de Mateo Falcone, M. Maurice Souriau, dans la Revue d'histoire littéraire, 1913, p. 332 et suiv.

n'était point par impuissance, puisqu'il retrouvait au bout d'un si long temps tout son talent pour composer ses Dernières nouvelles. Bien mieux encore, il sacrifiait au dandysme jusque dans son œuvre.

Je ne parle pas de ce ton mondain de conversation ou de lettre privée qu'il prend (feignant parfois d'adresser son récit à une dame : voir, par exemple, Arsène Guillot). C'est là une coquetterie qui était, à cette époque, très goûtée, et qui, bien qu'on en ait beaucoup abusé depuis lors, ne manque pas d'agrément. Mais plutôt de ce ton ironique qui va parfois au persiflage et qu'il a jusque dans Colomba, ce ton « secrétaire d'ambassade », ce souci de faire sentir combien l'auteur domine son œuvre, qui est aussi celui de tous les mériméens, et notamment de Gobineau dont on lit trop peu les belles Nouvelles asiatiques : cela est dandysme pur. Et Mérimée ne s'en tient pas là.

Songez à Carmen (M. Charles Du Bos en donne une élude excellente). La nouvelle, fort mal composée d'ensemble, forme trois parties. La première, qui sert de socle et de soubassement, a pour dessein aussi de créer l'atmosphère, mais la longueur en est un peu disproportionnée à celle du conte. Puis vient l'incomparable récit de don José, sobre, puissant, nu, où il n'est pas un mot, pas une virgule qui ne porte en pleine cible. Et lorsqu'on vient d'en terminer la lecture et qu'on en est encore tout haletant, on tourne la page et l'on tombe sur une dissertation historicophilologique sur les bohémiens, gitanes ou gypsies, par laquelle l'œuvre se termine, — qui n'est pas bien rébarbative, qui n'est pas même fort savante, il me semble, mais qui produit à peu près la sensation qu'éprouverait quelqu'un encore tout animé par un puissant émoi, si on le conviait à s'asseoir et à écouter

une conférence sur les théories d'Einstein. J'entends bien que c'est là un effet voulu par Mérimée. Mais je dis que ce n'est pas un effet littéraire, car on ne saurait recommander un procédé qui consiste à accumuler des pages relativement ennuyeuses à dessein, pour mettre en valeur quelque beau morceau — et que c'est un effet de pur dandysme, un effet d'attitude. L'auteur tient à bien marquer — et non seulement dans Carmen, mais dans Colomba, dans la Vénus d'Ille, etc., — que M. Mérimée est un homme du monde qui garde d'attacher plus d'importance qu'il ne convient à ces babioles qu'il conte ; il nous suggère l'idée qu'il est un gentleman en voyage, un dilettante fort curieux d'antiquités ou de linguistique, qui se laisse aller à narrer sur le ton de la conversation une anecdote, et qui revient aussitôt à des sujets plus dignes de lui. Tel est son dandysme. C'est le grand principe de Brummell : « toujours montrer soi supérieur », dominer sa situation, sa profession, son art, sa sensibilité même...

Je ne voulais qu'attirer l'attention sur ce dandysme qui me paraît le nœud du caractère de Mérimée. On trouvera, dans les Notes de M. Charles Du Bos, surtout dans celles qui forment la seconde moitié du volume, les vues les plus neuves, les plus sensibles et les plus subtiles sur l'esthétique mériméenne. Qu'on ne goûte pas beaucoup, à cette heure, une œuvre si pure c'est fort naturel : rien de moins belphégorien... Mais ce serait là le sujet d'autres réflexions.

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