‹ Maison à vendreChapitre 6 sur 25 · VERSAC, DERMONT · texte numérisé non relu

VERSAC, DERMONT

VERSAC. Cet endroit me parait agréahle. — Nous pouvons laisser passer ici la grande chaleur du jour . arrive donc, traineur impitoyahie !

DERMONT, paraissant à son tour. Mais nous sommes ici dans un enclos qui tient à cette maison.

VERSAC. Tu es toujours d'une timidité ridicule. Est-il défendu à des pauvres piétons de chercher un ahri contre la chaleur ?

DERMONT. Mais On peut croire que nous sommes

VERSAC. Des fripons, peut-être ? Là, de bonne foi, en avons-nous la mine ? Ce maintien , cet habit. . . D'ailleurs, que peut-on nous dire ?

DERMONT. On peut nous prier très-poliment de sortir.

VEhs.ic. Fi donc ! on n'oserait faire cette injure à deux enfants chéris d'Apollon : un poète , un musicien

DERMONT. Les enfauts chéris d'Apollon coucheront à la belle étoile,

VERSAC. Ils en ressembleront davantage au dieu des arts. Songe qu'il fut réduit à garder les troupeaux.

DERMONT. Mais, daus sa disgrâce, il dinait au moins, et nous sommes à jeun.

VERSAC Ne renouvelle point nos douleurs , c'est la faute de ces maudits aubergistes. — Ils nous donnaient des mémoires qui ne iiiiissaient plus.

DERMONT. C'est tOH étourderie qui est cause de tout cela. Que je me rcpens de t'avoir hiissé notre argent! nous^vions plus qu'il ne fallait pour faire notre route; mais Monsieur se donnait les an-s de traiter les voyageurs, encore hier, cinq ou six personnes, et toujours la meilleure chaire .... Ces poètes sont gourmands !

VERSAC. Et toi , le meilleur vin ! — Ces musiciens sont gourmets i

DERMONT. Nous voilà bien , qu'allons-nous devenir ! Pas une obole entre nous deux , et quinze lieues encore avant d'arriver i Bordeaux !

VERSAC. 11 est vrai que notre situation n'est pas plaisante. — Si nous avions quelques bijoux Mais

nous sommes trop philosophes , nous avons toujours

méprisé ces bagatelles. Si nous pouvions trouver quelqu'amateur des arts , qui siit apprécier notre mérite , il pourrait nous prfter une légère somme , à compte sur notre opéra.

DERMONT. 'Nous lui donnerions Ifi un triste gage.

VERSAC. Ah ! mon collègue , songe que nous avons fondé sur ce bel ouvrage , notre gloire et notre fortune. Allons, prenons notre parti. Asseyons-nous sous ce bosquet. Respirons ce doux zéphir. — Tiens, là, nous pouvons nous rafraîchir à, bon marché.

Ils s'asseyent sous !u bosquet qui est en face de la niaiscn.

DERMONT. Je suis d'uuc luimcur !

VERSAC. Chante-moi l'air que tu fis hier au soir.

DER.vioNT. Au diable !

VERSAC, parcourant son cahier. Je finis mal mon second acte : au lieu d'envoyer promener mes personnages, je ferais mieux ....

DERMONT. De les Taire mettre à table et nous aussi.

Remets ton manuscrit dans ta poche Quand on a

l'estomac vide

VERSAC On a la tête plus libre. C'est le moment du travail. ' ,

UEUMONT, soupirant. Ah !

VERSAC Quel gros soupir ! tu me fais rire malgré moi.

DERMONT. En effet , la chose est bien plaisante ! Que je suis donc filché de t'avoir acconqiagné dans ce maudit voyage !

VERSAC. Oh ! je t'en ai peu d'obligation ; car c'est moins par amitié pour moi que par l'espoir de retrouver le tendre objet de tes feux , qui habite les environs de Bordeaux.

DERMONT. Et comment faire ma recherche sans un sou ?

VERSAC Mais, demain, nous serons chez mon oncle.

DERMONT. Oui , Hous y serous bien reçus chez ton oncle, si j'en juge par les lettres qu'il t'écrit !

VERSAC II est vrai qu'il m'en veut beaucoup de ce que j'ai quitté le commerce, pour suivre la carrière des arts. Ces bonnes gens ont des préjugés. . . . Chacun son gotit ; mais il suffira qu'il entende mes vers et ta musique, pour changer tout-à-coup d'opinion. 11 nous recevra très-bien , j'en suis certain. Songe donc que je suis son unique héritier ; et tout en me grondant , il se réjouit en secret de mes petits succès.

DERMONT. Oui, uos petits succès, surtout la dernière pièce.

VERSAC Comment ! tu songes encore à ce petit échec?

DERMONT. Cette maudite reconnaissance

VERSAC Tu l'as voulue — ■ Je l'avais faite très-pathétique ; mais tout le monde s'est mis à lire. J'avais aussi tout ce qu'il y avait de mieux en morale : — personne n'en a voulu : « ô temps ! ô mœuis 1 »

DERMONT. Ne parlons plus de tout cela, et continuons notre route.

VERSAC Non , je suis fatigué ! clI endroit est délicieux. — Cette verdure, ce point de vue Ah!

quand \ ourrai-je habiter la canqiagne ! Je suis né pour

les plaisirs tranquilles. C'est une chose tlécidée. Si notre pièce réussit, j'acliéte tout de suite un petit c,li;\teau. DERMONT. Ah I tu vas continuer tes plaisanteries?

DOO

\'EBSAC.

Depuis longtemps, j'ai le désir De vivre au ;eiii de la campagne.

DERMONT

C'est ce qu'on appelle bâtir^

Moa cher, des cliàleaux en Espagne.

VER5AC

Là, retiré dans mon cliàteau, Je coule des jours sans nuage.

Des oiseaux le tendre ramage, Le murmure d'un clair ruisseau, Et la fraîcheur d'un doux ombrage, Font toujours un plaisir nouveau.

DERMONT, se moquant de lui.

Là, retiré dans ton château.

Tu coules des jours sans nuage...

VERSAC

A l'amitié toujours fidèle,

Chez moi, tu prends un logement.

DERMONT

A l'amitié toujours fidèle.

Chez toi, je prends uu logement.

CA part).

Il perd la tête, assurément.

VERSAC

Pour les doux yeux de quelque belle Je compose drs vers charmants, Embellis encore de tes chants.

DERMONT

Ah ! pour les beaux yeux de ma belle, Tu me feras des vers charmants.

Que j'embellirai de mes chants.

VERSAC

Tous deux jolii^saut de la vie.

Au sein de ce riant séjour, Apollon, Bacchus et l'Amour Nous verseront leur ambroisie.

Pour nous enivrer tour à tour.

DERMONT

Tous deux jouissent de la vie, etc.

DERMONT. Je suis Lis de ces folies : je par.s; me suistu?

VERSAC. Attends , il me vient une idée. — L'n peu

de hardiesse. — Il est impossible que dans un pays comme celui-ci des jeunes gens aussi aimables que nous se passent de dîner. — Ma foi, .sans façon, je vais frapper à cette porte, et demander

ijEn.MONT. Autre sottise!

VERSAC. ^"on, les habitants de cette maison ne résisforoiit point ,'l mon éloquence, .le loucherai leur cn'ur, je leur [n'indrai notre situation , ji' récLimcrai li>s droits <le l'hospilalili^ , je leur parlerai de ton amour , de mon appétit, di' li'ur sensibililé. de mon ojiéra : je le lirai mi^me, s'ils II' désirent.

iiKMMDNT. Tu as résolu dr ne' fiire mourir d'impatience I

VBRSAC, allant à la porte. C'est décidé : où donc

est la sonclte ?

(Il voit une «nirlic).

Qu'cst-ci? (|ue cela? — « Maison A vendre. . . Si.so

» Avec Ecurie et Hemisc » Comment trouvcs-tu

ce pay.s ?

nRRMONT. Laisse-moi.

VKRSAC. Oollo maison le plnjt-cllc?

( Dçiinont itr rrponil lifii).

Mais réponds-mni donc I

DERMONT . Eh dieu ! oui, elle me plaît : finis.sons.

VERSAC. Elle te plait? Je l'achèti».

DEHMON'T. Versnc, perds-tu la tête, dis-moi? t

VERSAC. Non . la maison est bien située . un trèsgrand jardin , les arbres en plein rapport . écurie et remise ; cela me convient, et je l'.ichéte.

DERMONT. Et inoi. je m'en vas.

VERSAC. Mais , non . tu sais bien que je ty donnerai un appartement.

DERMONT. oh I le plus fou dc tous les fous !

•VERSAC. Ah ! tu crois que je plaisante?

(Il va pour sonnei , Dcrmoiit l'aTiête).

DERMONT. AttLnds-toi que je vais ni'»pposer à cette nouvelle folie.

VERSAC, allant sonner. Laisse donc ! Tu m'empêcheras peut-être' d'acheter du bien, quand j'en aurai l'envie !

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