M. DUMAS ET SES PROTECTEURS. COMME QUOI , DÉSESPÉRANT DE
GRIGNOTER LE GATEAU POLITIQUE, IL SE REJETA SUR LA GALETTE LITTÉRAIRE. — DEUX CENT MILLE FRANCS A TOUT PRIX. — LEVÉE DE BOUCLIERS. — .M. DUMAS ET LE COMITÉ DE LA SOCIÉTÉ DES GENS DE LETTRES.
An début de ce chapiLrc, nous devons avertir nos lecteurs que nous sommes resté jusqu’ici constamment en dehors de toute agitation politique. C’est à peine si nous avons souvenir du cri de victoire jeté par le peuple en 1830. L'adolescence nous émancipait à peine, et notre imagination s'arrêtait sur des peintures beaucoup plus riantes que celle d'une populace en délire , hurlant au sein des carrefours, dépavant les rues et criant : Aux armes !
Loin de la révolte et du carnage , nous suivions, é l’ombre d'une tranquille solitude, cette belle nymphe de la poésie, dont les charmes fascinateurs nous ont entraîné, depuis, au milieu (le sentiers bien épineux ; mais le ciel nous préserve de lui garder rancune et de vouloir donner sur elle une injurieuse préférence aux Euménides échevelées des partis.
Nous ne professons pour le système actncl ni amour ni Itaino. Donc nous nous trouvons dans les conditions les plus favorables à l'impartialité.
Selon nous , un bienfaiteur, qu’il soit obscur ou illustre , simple prolétaire ou prince du sang , qu’il monte sur le trône ou cesse d’être roi , ce bienfaiteur ne doit rien perdre aux yeux de la reconnaissance , dès qu’il ne nous refuse appui qu’en vertu de raisons légitimes.
■Nous partons de ce principe, que vous contesterez, M. Dumas, ou que vous ne contesterez pas : la chose nous est b peu près indifférente.
Votre force en logique nous dispense avec vous de toute espèce de discussion.
Sur la recommandation du général Fov, vous entrez, vers 1825, au secrétariat de Son Altesse Royale Monseigneur le duc d’Orléans... très-bien.
Vous vivez sur le budget du prince, votre mère et vous. On a des égards pour vos premiers essais littéraires; on trouve moyen de vous décharger du poids le plus incommode du travail bureaucratique ; on accède à vos désirs d'isolement, et l’on vous donne une pièce séparée, faveur qui n’est duc qu’aux chefs , dans toute administration possible.., c'est a merveille.
Grâce S la bienveillance qu’on vous témoigne, vous écrivez Christine et Henri lll, ce qui ne vous empêche pas d’émarger régulièrement chaque mois. Vos deux pièces faites , le nom du prince vous ouvre la porte du Théâtre Français, dont les acteurs étaient alors, comme à présent, scs humbles locataires. Vous êtes accueilli d’emblée par le commissaire royal, baron Taylor, quand beaucoup d’autres que vous, porteurs de manuscrits très recommandables, ont attendu, attendent et attendront des années pour obtenir la simple lecture de leur œuvre.
Sont-ce là des services , M. Dumas?
Vous sauver de la faim ; vous tirer des griffes de cette furie décharnée qui , n'en déplaise à bien des rêveurs , brise le courage et tue le génie ; vous épargner les angoisses de la lutte , aplanir sous vos pas les moindres obstacles, vous porter du premier coup jusqu’en haut de l’échelle... dites, sont-cc là des services ?
Hais votre protecteur a fait plus encore.
Attendu que nous n 'affirmons rien sans preuves, daignez écouter le récit suivant , que vous ne désavouerez pas , nous aimons à le croire,
« Celait le jour de ta première représenlalion de Henri ni. M. Damai alla chez le duc " d’Ortéam pour le prier d'aidiler h celle luilo lolennelle qui deiail décider de sa *ic.
a Le duc répondu an jeune auteur qoe cela loi était difficile, pour ne pas dire iropos- « Bible. 11 avait je ne sait combien de princes à dîner ce jour KH.
, ® • monseigneur, s écria M. Dumas, cest une chose malheureuse pour moi que
« Celte impossibilité ! Il y a quatre ans que je pousse péniblement les jours devaol moi « pour arriver à ce jour , cl cela dans Un but . c’est celai de vous prouver que j’avais « seul raison contre tous, et mémo contre Votre Altesse. 11 n’y a donc pas de sucré* pour • moi , ce soir , si vous to’èles pas là quand je r obtiendrai. C’est un duel où je joue ma « vie , soyez mon témoin, cela ne se refuse pas.
— « Je ne demande pas mieux. Je serais même trèi*CQrieux de vofr votre ouvrage, « dont Vatout m’a dit beaucoup de bien ; mais comment faire ?
— « Avancez l'heure de voire dîner, monseigneur ; je retarderai celle du lever du a rideau.
— « Le pouvez-vous jusqu’à huit heures ?
— « Je l’obtiendrai du théâtre.
— « feh bien ! allez me retenir toute la première galerie. Je vais, moi, faire prévenir « mes convives d’arriver à cinq heures au lieu de six. »
Ce qui fut dit fut fait.
Le duc d’Orléans partit aux Français avéc une Suite nombreuse et donna le signal des bravos. Il n’en fallait pas davantage pour électriser toute tme salle. « A partir du troisième acte, ce hc fat plus un Succès , ce fut Un dêiirc. l’ois, lorsque Kir min reparut pour nommer l'auteur, le prince
se leva lui-mêinc , aGn (l’écouter debout et découvert le nom de son employé. »
Ceci avait lieu le 10 février 1820.
Bientôt après , M. Dumas échangea sa place d’expéditionnaire contre une véritable sinécure à la bibliothèque du Palais-Royal, prévenance délicate pour l'homme de lettres auquel on laissait une pension sans entraver sa liberté, sans rien lui faire perdre d’un temps précieux.
Or, comment sut-il reconnaître tant de bienfaits?
1830 arrive, moment d’éruption volcanique, où les idées d'ambition et de gloire jaillissaient de tous les cerveaux. Les palmes littéraires de. M. Dumas ne lui suffisent plus; il convient lui-même que, dès ce jour, il ne rit rien autre chose en ce monde que la politique cl qu'il oublia totalement la littérature. Une couronne vient de tomber au front du prince qui nous protège . quelle heureuse chance ! à nous les honneurs ! h nous les dignités! à nous le portefeuille de ministre !
Halte-là, monsieur Dumas ! on ne compte pas ainsi sans son hôte.
Jusqu’alors le duc d’Orléans s'est montré vis-à-vis de vous « constamment bon et alfahle ; » mais est-ce une raison pour que le roi Louis-Philippe dépose entre vos mains les destinées de son trône et de la France ? Tudieu, comme vous y allez , monsieur l’auteur dramatique ! Les rois de théâtre vous gâtent l'esprit ; les sceptres de bois et les couronnes de carton vous faussent le jugement. Un ministre ne se fabrique pas ici comme sur les planches, avec un caprice et deux phrases. Bonté divine! où avez-vous fait ce rêve, mon cher? Secouez-vous et ne dormez plus tout éveillé. Oui, certes, nous vous avons témoigné jusqu’à ce jour un vif intérêt, nous continuerons de vous en prodiguer les marques. Mais un portefeuille, à vous, Dumas ? à vous , homme aimable sans doute, bon compagnon, joyeux viveur, mais cerveau brûlé, tête vagabonde, imagination folle, allons donc ! Ne courez plus ainsi à toutes brides sur le chemin de Bicêtre, mon pauvre ami. Rappelez votre bon sens, chassez -moi bien vite cette mauvaise pensée de ministère. Ah ! bon Dieu ! mais si nous avions l’imprudence de vous conGer les rênes de l’État , nous tomberions demain dans le premier trou venu. Juste ciel! avez-vous juré de nous faire casser le cou ? Regagnez vos théâtres , Dumas ; écrivez des comédies , composez des romans ; mais auprès de nous, vous tourneriez au tragique... bonsoir!
Il est inutile de prévenir nos lecteurs que ce discours ne fut pas débité précisément comme nous venons de le reproduire. On y mit plus de circonlocutions' et de périphrases. On essaya de faire comprendre à M. Dumas le ridicule de ses prétentions , la folie de scs espérances.
Mais il se boucha les oreilles et cria de toutes ses forces à l’injustice et au scandale.
Semblable à ce marmot ambitieux qui, voyant la lune au fond d’un seau d’eau, voulait absolument que sa bonne la lui donnât , M. Dumas s’obs-
line à ne pas détourner l'œil de l'objet de son espoir. Ce n’est qu’une ima'-'C trompeuse, un songe creux, une ombre, un fantôme; il est impossible qu’il n’aperçoive pas que la réalité se trouve à l’abri de scs atteintes, n’importe : il exige, il commande, il menace, il fait du tapage ; il veut son ombre, son fantôme, il veut la lune.
Et comme , en dernier ressort , on refuse positivement d’accéder à ce désir baroque :
u Oh ! certes, après une révolution, s'écrie M. Dumas, on doit haïr les hommes ; mais a après deux révolutions on ne peut plus que les mépriser .•
Aussi déclare-t-il qu’il les méprise et, là dessus, il abandonne brusquement la capitale pour aller parcourir les régions vendéennes.
« Celait le cœur du parti royaliste, dit-il, je voulais en calculer les battements. Dos « cris de cire Charles X ! m’accueillaient partout. Ce pays là du moins est un pays loyal m et qui ne change pas. »
Attrappe , Louis-Philippe î
(lue pensez-vous de ce coup de boutoir, monseigneur î Vous me refusez quelques rayons du soleil de votre nouvelle puissance; votre ancien employé se trouve exclu du partage des grâces; vous lui battezfroid, vouslui tournez
le dos, vous l’empêchez «lu goûter aux dragées de votre baptême royal
Vertu de ma vie ! Tenez-vous bien , sire ; cramponnez-vous solidement à votre trône... ou, morbleu, nous allons voir !
Et voilà M. Dumas qui tranche du fort de la halle et qui menace du poing son protecteur.
Fendant les Trois Jours , si nous l’eu croyons, il avait quitté la plume pour le fusil ; mais , le fusil n’étant plus de mode, il reprit la plume et se mit à écrire un drame en six actes et en dix-neuf tableaux, intitulé Napoléon Bonaparte , ou Trente ans de l'Histoire de France.
Était-ce un crime, nous demanderez-vous, de célébrer la plus radieuse de nos gloires ?
Dieu nous garde de jeter en avant un pareil blasphème !
Si M. Dumas s’était posé franchement vis-à-vis du nouveau roi , s’il avait tout d’abord fait acte d’opposition; s’il n’avait pas aussi grossièrement montré le bont de l’oreille, nous serions loin de lui adresser le moindre reproche.
Mais suivez bien sa marche.
Tout orgueilleux d’une mission qu’il avait sollicitée de Lafayette, et dans laquelle existait un prétendu danger de fusillade, M. Damas revient sc montrer dans les salons du Palais-Royal. C’est alors qn’il se plaint avec amertume que Louis-Philippe, » si populaire envers tout le monde, n’eut pour lui que de la froideur. » C’est alors qu’il s’écrie : « On ne peut plus que mépriser les hommes ! » C’est alors qu’il part pour la Vendée, ce pays loyal qui ne change pas. Et , quand il revient à Paris , « ceux qu’il a
laissés tout près du roi ont de nouveaux litres et des appointements doubles, v
Aïe ! maladroit que tous êtes 1
Çà voyons, monsieur Dumas, convenez avec nous d'une chose : c’est que, pour engager Louis-Philippe à ne plus se méfier de l'inconstance de votre caractère, vous n’avez rien trouvé de mieux que d’arborer successivement trois drapeaux hostiles , afin d'obtenir par la crainte ce qu'on refusait à l’insinuation. Vous vous êtes fait tour à tour royaliste , bonapartiste et RÉPUBLICAIN.
Royaliste, — car on pouvait raisonner de la manière suivante : — Estil vrai que cet étourneau de Dumas soit allé se fourrer en pleine Vendée ? Diable ! prenons-y garde. Le gaillard a la tête chaude. Il suffit d’une étincelle pour allumer lit -bas un foyer d'insurrection. Rappeions-le sur l'heure et donnons-lui ce qu’il demande.
Bonapartiste, — Ah ! ceci par exemple était plus adroit. — Peste ! vous oubliez, sire, qu'il y a, de par le monde, certain héritier d'un grand nom, qui peut venir, appuyé sur la gloire paternelle et soutenu par l’enthousiasme du pays, réclamer ses droits au sceptre qu'on vous a donné trop vite. Or, je vais faire sonner bien haut cette gloire , je vais chauffer cet enthousiasme. Pourquoi le fils de Napoléon n’aurait-il pas hérité du génie de son père ? Qui vous assure qu’il n'a pas aussi le coup-d'ceil de l’aigle , qu’il ne saura pas manoeuvrer l’épée du conquérant , qu’il ne fera pas une seconde fois de la France la reine du monde ? Eh ! eh ! voici qui devient dangereux, sire ! Franchement , je vous conseille d’empéchcr la représentation de mon drame. Le peuple, en revoyant l’image du père, est capable de demander le fils. Voyons ! cinq ou six directeurs de théâtres se battent à ma porte , mais je vous donne la préférence. Daignez me faire une offre quelconque et j'étouffe cet enfant qui vient de naître. Combien me payez-vous mes six actes et mes dix-neuf tableaux ? — Rien. — Comment rien ? — Pas une obole. — Corbleu ! c'est une indignité.
Républicain, — Ceci est le dernier saut de carpe : JI. Dumas ne pouvait plus être autre chose ; en vérité, c’est dommage 1 Comme le roi ne veut plus le recevoir, il sc dispose à lui écrire. D’abord le nouveau Brutus s’affuble de la toge romaine et se place le bonnet rouge, en tapageur, sur l'occiput. Dans ce gracieux accoutrement, il saisit la plume et trace, d'une main courageuse et d’une écriture trop lisible , ces lignes à jamais ineffaçables :
« sire, il y a longtemps que j'ai écrit et Imprimé que cher moi t'homau lilIVrotre n’é* « tait quo la préface d« I Kommt fduiqut. »
Ici M. Dumas réfléchit un instant et se caresse le menton.
La phrase est assez joliment tournée ; mais il faut y joindre une menace et le foudroyant aveu de ses doctrines radicales. Qnand il aura montré les dents d'une manière aussi aimable, il est impossible qu'on ne lui jette pas un os pour i’cmpécher de mordre.
Voici la menace :
« L’âge auquel je pourrai faire partie des membre* d’une chambre régénérée se rapts proche pour moi. J’ai la certitude, le jour oh j’aurai trente an*, d’étre nommé député ; « j'en ai vingt-huit. sire. »
Vous n’êtes pas heureux dans vos prophéties, monsieur Dumas.
Écoutons à présent la profession de foi :
« Sire, le dévouement aux principes passe avant le dévouement aux hommes. Le de- « vouement aux principes fait les Lafayelte; le dévouement aux hommes fait lea llovigo. « Je supplie votre majesté d’accepter ma démission, »
De bibliothécaire.
Hélas ! le républicanisme de notre' homme fit un four complet , comme son royalisme , comme son bonapartisme. La boîte aux dragées refusa constamment de s’ouvrir.
Pour lors , nous voyons le gourmand désappointé sc changer en hydrophobe. Nous l'entendons s'écrier , dans les transports d'une imagination fougueuse :
« Rois et citoyens sont égaux devaut le poète. U soulève le linceul des morts, il arrache « le masque des vivants, il fustige le ridicule, il stigmatise le crime : sa plume est tantôt « un fouet, tantôt un fer rouge. Malheur donc à ceux qui méritent qu'il les fouette1. • Honte et malheur à ceux qui méritent qu'il les marque ! D’ailleurs, des qu’il signe son m œuvre il en répond ; j'ai signé la mienne. •*
Eh bien ! nous signons aussi la nôtre , monsieur Dumas.
En conséquence, nous vous disons qu’une telle conduite envers le prince à qui vous devez votre avenir, est ingrate, déloyale, absurde.
Mais vous trouvez étrange peut-être que nous vous placions sur un terrain où la victoire nous est si facile. Ah ! monsieur Dumas, elle nous sera facile partout ! Certes , il était essentiel de prouver , ne fût-ce que pour justifier le titre de ce chapitre , que !e désespoir seul de ne pas mordre au friand gâteau politique a reporté votre appétit vorace sur la maigre galette littéraire. Et puis, d’un côté comme de l’autre , n’est-ce pas la même délicatesse dans le choix des moyens , le même tact et la même bienséance dans l’emploi des procédés? Il est bon de savoir que vous n’avez pris définitivement les lettres pour maîtresses qu’aprés avoir échoué devant d’autres amours : ce qui nous explique le sans-façon brutal avec lequel vous traitez les malheureuses. Quand elles sortiront de vos mains toutes conspuées et toutes flétries, qui osera les caresser , bon Dieu !
Prenez patience, écontez-nous une minute encore et nous apprendrons à nos lecteurs en vertu de quels hauts principes de moralité se créa votre manufacture ou , si mieux aimez , votre boutique universelle de pièces ,
de romans et de feuilletons, laquelle à l’avenir sera connue, nous l’espérons bien , sous la raison commerciale Dumas cl compagnie.
C’est dans la préface de Napoléon que M. Dumas rapporte textuellement la lettre qu’il écrivit au roi et dont nous venons de citer les plus curieux passages.
En arborant la bannière du républicanisme , il ose dire ceci :
• Je veut que chacun puisse me ioufuitfh avec ccUe préface, si je professe jamais • d'autres opinions. »
Vous le voyez, monsieur Dumas , la sentence est sortie de votre propre bouche.
A peine aviez-vous rompu les liens qui vous attachaient à la cour , que le regret prit naissance dans votre âme et que tous vos efforts se dirigèrent vers un but unique, le pardon. Vous rapprocher du roi , grièvement offensé, n’était pas chose |>ossible ; mais le nouveau duc d’Orléans consentait encore â vous accueillir et répondait li ceux qui lui manifestaient leur surprise à cet égard :
— Que voulez-vous ? il m’amuse.
Ainsi, républicain farouche, te voilà devenu le bouffon du prince ? Allons , fais-nous rire , Marat! saute, Robespierre! Si tu es bien gai, bien gentil, bien comique, nous puiserons dans notre cassette quelques poignées d’or et nous récompenserons tes tours.
Al. Dumas ne fut jamais plus spirituel qu’à cette époque.
Bientôt il sut joindre aux appointements illimités de sa bouffonnerie les bénéfices d’une fort belle spéculation de plume, la première du genre et qui lui fournit le canevas de toutes celles qu’il exécuta par la suite.
Le duc d’Orléans étajt d’un naturel guerrier. La France espérait avec lui reconquérir son ancienne anréole de gloire. 11 aimait les armes , le fracas des camps , les drapeaux déployés, les fanfares. Le combat lui trouvait la froide intrépidité d’un vieux général , et jamais il n’était plus heureux qu’au sein de nos braves escadrons , qui l’entouraient avec orgueil.
Or M. Dumas ne pouvait manquer d’exploiter à son profit la noble passion du prince.
Il lui propose d’écrire l’histoire de tous les régiments de France. Le duc d’Orléans accepte avec enthousiasme et promet une somme de 8,000 francs par volume. Quelle délicieuse aubaine ! M. Dumas fait aussitôt rédiger cet ouvrage par un nommé Paschal , pauvre diable qu’il paie à raison de cinquante écus, de sorte que lui-mème, sans écrire une ligne, empoche sept mille huit cent cinquante livres par tome. ( Historique .)
Peu d’instants après cette agréable spéculation , M. Dumas , qui se voyait grandir dans l’estime du prince , dépouilla sa verve bouffonne et se donna tout à coup un visage d’enterrement. Aux questions qui lui furent adressées à cet égard, il répondit qu'il avait du chagrin. Pour un homme
d’esprit la réponse était assez banale. Ce chagrin, nous en devinons toutefois la nature. SI. Dumas n'était point encore éveillé de son rêve, il ambitionnait toujours des succès ministériels. Il jalousait M. Guizot; la fortune rapide de ce petit Thicrs lui pesait sur la poitrine comme un cauchemar.
Quant au duc d’Orléans, il s'amusait très-peu de voir son Triboulet prendre la raine pleureuse et les allures désespérées de Jérémie.
En conséquence on essaya quelques mots en faveur de ce pauvre Dumas. Mais Louis-Philippe haussa les épaules , lorsqu'il entendit prononcer le nom du fameux poète , qui jadis prétendait que sa plume était tantôt un fouet, tantôt un fer rouge, et qui manifestait si gracieusement l'intention de fouetter tout le monde et de marquer les rois comme les citoyens.
La réponse muette et néanmoins beaucoup trop significative de la royauté laissait peu d’espoir. A quel saint brûler un cierge ? Décidément il n'est que nous à qui l'ou défend d’étancher une soif ardente à la source des honneurs.
Jusqu'au ruban rouge qu’on attache à toutes les boutonnières et qui ne brille que par son absence il celle de M. Dumas !
Allons, il faut employer les grands moyens et sauver au moins la croix dans ce naufrage politique.
L'n jour, à Versailles, on poste notre homme sur le passage de sa majesté. Le roi débasque par les galeries , 51. Dumas court à sa rencontre et se prosterne tout d’une pièce.
O République, voile-toi la figure et brise tes autels!
Et votre préface, marquis?
Comment résister il un homme qui suppliait ventre à terre ? Louis- Philippe se laissa fléchir. Il se pencha vers le prosterné , lui saisit le petit bout de l'oreille et le releva devant toute la cour, avec ces mots proférés sur un ton moitié paterne , moitié railleur :
o Grand collégien! >•
Puis il passa outre , laissant M. Dumas enchanté de l'apostrophe.
Trois jours après, on donnait la croix il l’auteur de V Histoire des régiments : nous ne parlons pas de celui qui touchait cinquante écus par volume.
Sur mer , lorsqu’on prend un pirate , on l’accroche au bout de la grande vergue. Nous trouvons le procédé très-injuste et nous ne voyons pas trop pourquoi celui-ci finirait par une corde , quand celui-lit finit par un ruban. Mais notre siècle nous a méuagé tant de surprises
Enfin passons là-dessus.
51. Dumas a la croix, 51. Dumas triomphe, 51. Dumas reprend toute sa gaîté, 51. Dumas rivalise avec feu Rabelais de bons mots et d’extravagances. Pantagruel auprès de 51. Dumas ne débite plus que des fadeurs. Le pavillon Marsan tout entier se tord dans les convulsions d'un fou rire.
Silence , bouffon ! promis «les habits de deuil et, quand la France jette un cri de douleur, ue viens pas grimacer sur une tombe.
I.e duc d’Orléans n’est plus. Avec lui périssent une bonne partie des ressources pécuniaires de M. Dumas et le dernier espoir qu'il gardait encore d’étre un jour un homme politique. Le voilà relégué dans les steppes arides de la littérature, terrain qui se refuse à produire, s’il n’est retourné dans tous les sens par les mains consciencieuses du travail. La vie de l’écrivain n’est qu’une longue veille. Sa musc est une vierge sage qui doit continuellement entretenir sa lampe, pour que l’approche de l'inspiration ne le trouve point au dépourvu. Malheureusement, M. Dumas n'a jamais compris cette nécessité constante du labeur. Les habitudes de plaisir et les folles orgies sont mauvaises conseillères. Pour suffire à l’entretien du harem , pour satisfaire les caprices de la sultane favorite , un enfant du prophète se ruine, et M. Dumas est un Turc au petit pied.
Sou budget doit s’élever, année courante , à la somme de deux cent mille francs, sinon lui-même et son entourage crient misère.
Mais la musc n’est pas une Gllc qu’on entretient.
Qu’en avez-vous fait de cette vierge sans tache, de cette compagne saiutc , qui était descendue d'en haut près de vous , poète, afin d’abriter votre front de scs ailes et de vous inspirer de ses sourires T
Qu’as-tu fait de cette fille du ciel, audacieux enfant de la terre ?
Le voici : tu l'as dépouillée de sa robe blanche, tu l'as exposée nue à de lascifs regards, tu l’as fait violer par tous les passants. Ce n'est plus aujourd'hui qu'une prostituée sans vergogne , une impure , dont tu es le souteneur, dont tu reconnais les bâtards pour des enfants à toi, dont tu signes les adultères , dont tu négocies les caresses, dont les débauches effrontées te rapportent de l’or.
Voilà ce que tu as fait de ta musc.
Et notre main ne soulèverait pas le voile sous lequel s’abrite un mystère d’immoralité? Nous tairions le secret d'une orgie monstrueuse? Nous ne dirions pas au public : Vous voyez bien cet homme, qui met son nom partout , au frontispice des livres , sous les colonnes du journalisme , dans les revues, dans les recueils, au bas de tout ce qui s'imprime et de tout ce qui s’achète ? Eh bien, le nom de cet homme est un mensonge ! 11 vous en impose effrontément. Ces livres ne sont pas à lui, ces colonnes ont été écrites par d’autres; il a du|ié les revues , il a trompé les recueils. Ce qu’il vous présente comme sa progéniture ce sont des enfants trouvés , dont il n'a jamais été le père.
Il faut DEUX cent mille francs à M. Dumas. C’est une chose bien avouée, parlons de là.
Nous admettons qu’une pareille somme lui soit nécessaire. A la rigueur on peut avoir besoin de deux cent mille francs pour vivre. On a vu souvent, on voit tous les joursdes individus qui dépensent le double. Or, qui
s’avisera de régler le pot an feu d’un homme, de restreindre sa dépense , de brider le dévergondage de sa table, de tarifer les plaisirs de sa couche? Personne assurément. Chacun a le droit de jeter au luxe et an caprice l'argent qu'il tient de son patrimoine ou qu’il a gagné par son travail.
Son travail, entendez-vous?
Car celui qui exploite le travail des autres en dehors des proportions voulues par l’intérêt social, celui qui ose dire à son frère : Courbe-toi sur la tâche que je t’impose, exerce tes membres rompus par la fatigue et ne perds pas une minute pour essuyer ton front ruisselant; celui-là, monsieur Dumas, c’est le planteur féroce, qui tient à la main sa lanière sanglante ; c’est le riche qui boit la sueur du pauvre ; c’est le frêlon qui vit aux dépens de l’abeille et qu’il faut écraser.
Mais, si l’exploitation dans le domaine de la matière est déjà si odieuse, que sera-ce donc dès qu’elle s'étend an domaine de l’intelligence ?
L’intelligence ! cette portion de lui-même que le Seigneur a mise en nous, ce don céleste, ce rayonnement de l’essence divine! l’intelligence, c’est-à-dire notre âine, notre esprit, nos facultés, tout ce qui fait l’homme, tout ce qui est à lui , bien à lui , lors même qu'il naît esclave ; l’intelligence ! voilà ce que vous exploitez , monsieur Dumas ! Vous osez porter la main sur le feu du ciel ! Prométhée stupide , vous ne craignez pas la foudre ?
A vos côtés sont des hommes que vous avez dû rencontrer un jour sous la griffe de la misère ; car il est impossible qu’ils aient fait avec vous un pacte qui les souille , sans y être poussés par les angoisses du désespoir, par les tortures de la faim. Ces hommes, vous les ave* racolés, vous avez dit à chacun d’eux : Tes entrailles crient , tu as froid , tu n'as pas d'asile ? tiens, voici de la nourriture, voici des vêtements ; à l’avenir, tu ne manqueras plus de refuge. Mais en échange du pain que je te donne et des habits dont je te couvre , à moi ton esprit, à moi ton intelligence. Je soigne ton corps, livre-moi ton âme.
Allons, manœuvre, prends la plume!
Et votre boutique s’organise. Tous les ouvriers sont à la besogne. Les drames s’ourdissent . les intrigues se filent, les romans se charpentent.
Çà, qu’on se dépêche, marauds ! J'ai quinze actes de commandés pour le Théâtre-Français, dix-huit pour l’Odéon, cinquante-trois pour les bonlevarts. Mes éditeurs ont ma parole pour trente-six volnmes , qui me sont payés d'avance. Le Siècle m’annonce à grand orchestre, la Presse est à mes trousses, les Débals me tarabustent , la Démocratie pacifique hurle , la Pairie m’accuse de la trahir. Tous ces gens-là réclament les fournitures promises et me placent le poing sous la gorge pour avoir du manuscrit. Brochez, brochez vite! On n'aura garde de se plaindre. LeüüMAS a cours sur la place : nous pouvons débiter de la pacotille et vendre de la contrebande : il n'y a pas de danger que le Commerce la refuse. — Est-ce Oni,
mes mai très ? Bravo ! — Voilà votre salaire. Je signe le tout, c’est convenu. Donc, pas d indiscrétion , pas d esclandre , ou je vous rends vos guenilles et je vous rejette sur le pavé, mendiants ! Vous êtesencore trop heureux de lécher la main qui vous paie, misérables ! Quel est celui d'entre vous qui pourrait faire imprimer deux lignes, en les signant de son nom ? Vous me devez par conséquent de la reconnaissance. Si je gagne deux cent mille francs avec toutes ces pages, que vous fabriquez, peu vous importe. N'ai-je pas mes frais de maison , des frais énormes ? L'an prochain peut-être, je me verrai dans la pénible nécessité de gagner un million et de monter ma fabrique sur une plus vaste échelle.
C’est on ne peut mieux. Maintenant , monsieur Dumas , veuillez nous répondre.
Crovez-vousque tous ces journaux, que vous abusez indignement, vous accueillent encore, dès qn’ils auront la certitude d'un trafic ignoble ? Non, Monsieur Dumas. Ils ont trop de conscience, ils tiennent trop à leur honneur. La presse n’est pas aussi dégradée qu’on veut bien le dire. C’est toujoursune reine devant laquelle se prosterne le monde et qui ne déposera pas sa couronne pour descendre avec vous dans l'opprobre. C'est toujours une puissance qui vous frappera de son sceptre, dès qu’elle verra que l'un des fils de son adoption veut déshonorer sa mère. Et le public, Monsieur Dumas, le public dont vous usurpez les éloges, apprenant enfin que vous jouez avec sa confiance et que vous battez monnaie avec sa bonne foi, le public se lèvera comme un seul homme pour crier haro sur le pillard, pour flétrir le trompeur.
Nous en avons la conviction profonde , et c’est là , nous ne craignons pas de l’avouer, ce qui nous donne le courage d'une attaque franche et directe.
En premier lieu, nous avons cru qu'une simple protestation, déguisée sous des formes convenables , suffirait pour vous rcudre au sentiment de l'honneur littéraire. Il nous répugnait de vous désigner ouvertement ; nous voulions vous laisser, en un mot, la possibilité du repentir. Mais votre cynisme a tout perdu , vous nous avez forcé de déchirer le voile : aux grands maux les grands remèdes.
Ici, nous croyons nécessaire de mettre nos lecteurs au courant des circonstances qui ont précédé la publication de cette brochure.
Le 29 décembre dernier, fureut convoqués à leur séance annuelle tous les membres de la Société des gens de lettres. Plusieurs de nos jeunes écrivains , qui avaient résolu de protester hautement contre le mercantilisme de la plume, daignèrent nous choisir pour organe.
Or, un article des statuts nous enjoignait de soumettre à l'assentiment du comité la motion que nous devions faire à l'assemblée générale , et dont nous croyons utile de rapporter le texte :
-Bigtoed by feloQgte
Mrstirvns rr entas Covrstats ,
Uni» parle» liens de l'association, notre bul est de nous soutenir et de marcher à U défense de no» intérêts méconnus. Noos tous, qui composons cette assemblée, grands ou petits, puissants ou faibles, nous devons nous entendre pour faire respecter le domaine de l'intelligence.
Car nous vivons par la renommée.
Qui dit renommée dit opinion publique. Notre lâche principale est de nous conserver purs en face do l’opinion.
C’e>l en vain qu'on essaierait de nous isoler les uns des autres. T a société voit en nous un corps dont les membres sont solidaires, et trop souvent elle fait peser sur tous l'accusation qui ne devrait frapper qu'un seul.
Messieurs, des bruits calomnieux, accueillis par ce public dont chacun de nous relève, sont parvenu! à vos oreilles.
Vous vous en êtes indignés !
On flétrit des noms illustres. On prétend qu'une plume féconde s'ingénie, par des moyens indignes, à tripler ses ressource», qu'elle accapare les talents subalterne», quelle s'entoure d'ouvriers obscurs, do fabricant» salariés, qu'elle achète les pages au mètre et les lignes au boisseau.
Voilà ce qu'on ose dire, je l'affirme, et personne Ici ne me démentira.
Or, Messieurs, je vqus le demande, n'est-ce pas notre devoir à tous de défendre celui de nos frères dont on attaque ainsi la réputation ?
Laisserons- nous croire que les marchands s'installent à la porte du temple, sans qu’un autre Christ vienne les en chasser, le fooct à la main ?
Noua veirloo* un homme descendre du trône du génie pour mettre le pied dans la boue de l’agiotage; nous verrions ce même homme changer l'autel en comptoir, coiff r sa muse du bonnet de l'usure, escompter l'intelligence, peser l'esprit, faire une banque de la pensée ; noua verrions tout cela sans crier ; Profanation !
C'est impossible.
Oui, c'est impossible ! un écrivain, quelque grand qu'il soit, n’affronte point ainsi l’opinion publique.
C'est impossible ! un écrivain ne dira jamais : • Il me faut de l’or avant tout! Ma plume « s'émousse, taillez vos plumes pour me veuir en aide! mon talent vieillit, vendez-moi le « vôtre ! »
Et, quand il pousserait à cc point l'oubli de lui-même et de sa gloire , où trouverait-il des plumes mercenaires ? Quel est celui d'entre nous qui voudrait se courber devant l’autocrate du feuilleton, lui présenter l’œuvre de ses veilles, et lui dire : «Signez, puis faites- « moi l'aumône ! »
Olui-là. Messieurs, à supposer qu’il existe, ne nous occupera pas un instant, car il n’est point homme de lettres; il ne peut être ici.
Le propre de l'écrivain, c'est l'individualité. Où l'individualité s'efface l'écrivain disparaît.
Donc le seul qui doive attirer nos regards, ce o’esl pas l’acheté, c’est l’acheteur.
Eh bien ! je le répète : un homme qui a grandi parmi nous, dont nous avons les premiers salué la gloire, dont la renommée s'est accrue de tout le bruit de nos applaudissements : un homme, devenu l'un de nos chefs et qui. Par conséquent, n’ignore pas que son honneur est aussi notre honneur, cet homme ne peut jeter le masque et se poser en coryphée de la honte !
Il ne peut saisir la Réputation, cette vierge aux blanches ailes, pour la traîner dans l’égout commercial et la violer aux yeux de tous!
th quoi ! l’en soutiendra que ce nom splendide, il le met en commandite ? que cette gloire, il l'imprime comme un cachet sardes ballots de contrebande?
Il no se serait fait grand que pour être une ombre immense entre nous et l'horizon, pour obstruer toutes les roules, pour su dresser en Hercule au seuil de toutes les portes, et nous forcer, comme prix du passage, à lui jeter notre nom, cette chose sans laquelle nous ne sommes plus?
Ainsi nous nous serions trompés, nous jeunes écrivains ?
Ainsi nous devrions nous repentir d'avoir gardé la religion des principes, la noblesse du cœur, les >aiulrs croyances? Pendant dix ans. nous aurions appelé génie des lettre» le vampire du monopole ? Ce dieu que nous avoos nourri d’encens ne serait plus qu un lazxarone effronté qui ae chaufferait à notre soleil?
Non, non, Messieurs un pareil homme o'a jamais existé, il n’existe paa !
Convaincu de l' invraisemblance de ce* clameurs, effrayé de leur portée funeste, je crois qu’il est de notre devoir d’y mettre un terme en insérant au procès-verbal de la séance un démenti solennel. Que notre voix s’élève contre toutes ces voix menteuses, et qu’au sortir de cette enceinte nous puissions dire, la main sur le cœur : « Mous n'avons à rougir « d’aucun do nous. »
Cette déclaration que je vous demande, la voici :
« La Société des gens de lettres, dans sa séance annuelle du *9 décembre 1841;
a Attendu que de flétrissantes attaques ont été dirigées contt e plusieurs do scs « membres ;
« Attendu qu’il serait contraire aox principes les plus sacrés de son origine d'admeltro « non-seulement les faits de l’accusation, mais encore la possibilité de ces faits;
a La Société consultée déclare :
« Qu’elle ne croit pas, qu’elle ne veuT pas croire aux bruits qui circulent, et qu’il est de « sa dignité, comme de son honneur, de les taxer de calomnies. »
Oui, Messieurs, il faut crier bien haut.il faut crier partout que nous seuls, au milieu du matérialisme du siècle, nous sommes retranchés sur la montagne pour y conserver l’arche sainte, ün ne trafique pas chez nous.' on n’y vend pas son âme! on ne s’y prostitue pas pour de l'or !
Moissonneurs du champ de l'intelligence, chacun de nous emporte sa gerbe et ne touche point à celle des autres.
Vous le voyez, Monsieur Dumas, nous varions mis des formes. Votre nom ne devait pas Otre'prononcé. L'éclat que nous sommes <i présent obligé de faire , il dépendait de vous de l’empêcher par un retour généreux à votre dignité d'homme de lettres. Mais vous n’avez pins de conscience , elle est morte. L’homme qui s’écrie : « Je signe tout ce qu’on veut, rien ne m’engage ! , ou bien encore : « J’ai du sang africain dans les veines, je suis pillard de ma nature ! « ('.et hommc-là , Monsieur Dumas , est attaqué dans les parties nobles et la gangrène lui ronge le cœur.
Le 28 décembre, veille de la séance, Messieurs du comité voulurent bien nous accueillir et nous transmettre verbalement leur réponse au sujet de la communication que nous leur avions faite.
Ils tombèrent d’accord avec nous sur la gravité du mal et la nécessité d’y apporter remède.
Toutefois notre levée de boucliers leur parut bien audacieuse. Us craignaient que nos paroles n'eussent l’air d’un appel aux passions et ne provoquassent un scandale au sein de l’assemblée.
Nous répondîmes :
— Messieurs, si vous nommez scandale une manifestation devenue nécessaire, nous avons le regret de nous déclarer pour le parti du scandale. Avant de songer à guérir une maladie, les médecins doivent la connaître. Puisque les membres de la Société sont appelés il réprimer l'abus , nous persistons il croire qu’il faut le signaler hautement. Du reste, il nous est impossible d’accepter la moindre proposition conciliatrice : on n'est pas transfuge à la veille d’une bataille.
Maie volet bien une autre fête '
En quittant le lieu de réunion du comité, nous nous trouvâmes face à face avec un personnage , qui nous lança très positivement un regard de
travers, ce qui ne nous empêcha pas de le saluer avec toute la politesse qui nous distingue...
Car c'était M. Alexandre Duhas en personne.
Il faisait antichambre dans les bureaux, depuis une demi-heure, attendant que notre départ lui permît d'entrer à son tour. On a prétendu qu’il n'était pas averti. Convenons alors que le Hasard est un dieu fantasque. Où va-t-il s’aviser de conduire là !U. Dumas , juste au moment où il s’agit de lui ?
Mais quelques renseignements [deviennent indispensables , pour bien faire comprendre à nos lecteurs la scène qui va suivre.
Assistent à cette réunion : M. Viennet , de l'Académie française, pair de France et président du comité ; MM. Charles AIerrgau , Félix Pyat, vice-présidents; Henri Celliez, Frédéric Thomas, rapporteurs ; Altaro- CHE, Auguste Maooet, secrétaires; F.rnest Alby, archiviste; le bibliophile Jacob ; MM. AIolé Gentilhomme , Ilippolyte Lucas, Michel Masson, plusieurs autres dont les noms nous échappent , et euGn AL Pommier , notre agent central.
Autour de la pièce règne un vaste divan circulaire, sur lequel sont assis les membres présents, à l'exception de Al. Viennet, qui siège devant un bureau placé au centre. Sur ce même bureau se trouve une première épreuve de notre faclum. Nous avions en la galanterie d'envoyer de l'impression à ces messieurs pour leur épargner la peine de lire notre griffonnage.
Un commis annonce :
— M. Dumas !
Chacun de se regarder avec stupéfaction. AL Pommier court vers la porte et s’écrie :
— Mais entrez donc, Dumas, entrez donc I justement on parle de vous.
Quelques membres veulent imposer silence aux paroles, sans doute involontairement indiscrètes, de AI. l’agent central. Il n'est plus temps. Le grand homme fait irruption dans le sanctuaire et donne à ces messieurs un spécimen des façons gracieuses qui le caractérisent.
Il débute par frapper sur le ventre du président.
— Bonjour Viennet.. bonjour, mon cher... ça va bien?
M. Viennet se lève de son fauteuil avec une gravité qui déconcerte nn peu l'intrus. Mais celui-ci reprend bientôt toute son assurance et va serrer la main de AL Auguste Alaquct.
Bonjour, Alaquct... Salut, messieurs... Vous êtes en séance?... diable ! si je vous dérange , dites-le... jo vous laisserai libres. Je venais voir si Pommier n’avait pas quelques sous A ma disposition ( Textuel- ) Hein? pouvez-vous me donner de l’argent, Pommier?... A propos, qui est-ce qui parie de moi ? On parle donc de mol ?... Voyons cela, je vous prie {Toujours textuel.)
Le mystère n'ètait pins possible. Quelqu’un désigna notre imprimé sur le bureau.
— Ab ! ah ! fit M. Dumas , — et il s'installa dans le fauteuil , que le president venait de laisser Tidc. M. Viennet se tenait alors debout devant la cheminée, dans une attitude froide et digne.
M. Dumas prit notre feuille et lut à haute voix ce qui suit :
a Sri le mfbcahtm-ismb uTTÈiAiBc, molioa faite à la séance annuelle de la Société des « gens de lettrea, par M. Erctai ns MtazcoraT. »
— Mirecourt.... Mirccourl? fit-il en s’interrompant et en se frappant le front : j’en ai vu deux... l’un aux Français, l’autre à l’Odéon... Peste! ils sont bien mauvais !.-.. Ah! Eugène de Mirecourt? En effet, je connais cela ! Il m’a écrit, ce monsieur, pour me proposer des romans... Je n’en ai pas voulu.
Ah! nous vous avons proposé des romans. Monsieur Dumas? Voici qui devient curieux ; voici qui prouve jusqu’à l'évidence qu’il y a parmi nous un traître, et qu’on vous a vendu le secret du piège que nous voulions vous tendre. Oui, oui, M. Dumas! vous avez reçu dv:UX LETTRES de nous; certes, nous ne le nions pas, et nous le racontions à l’instant même à Messieurs du comité, tout en leur expliquant la nature de nos projets. Mais ces lettres ne parlaient pas de romans , Monsieur Dumas. Nous avions assez de finesse et nous vous en soupçonnions trop pour ne pas déployer toutes les ressources habiles du chasseur qui traque une bête fauve.
Bientôt nous allons donner les pièces justificatives.
En attendant , poursuivons.
M. Dumas continua sa lecture et parcourut le factum avec un air de dédaigneuse indifférence ; mais tout à coup il devint pâle , ses lèvres se contractèrent , puis le rouge lui monta subitement au front , lorsqu’il en fut à ce paragraphe : « /.'A quoi.' l'on soutiendra que ce nom splendide, •• il le met en commandite ? etc. , etc. »
— « Messieurs ! cria-t-il , en jetant l’épreuve et en frappant le bureau de son poing fermé , c’est une infamie !
— « On ne vous nomme pas, dit une voix.
— « On ne me nomme pas ! on ne me nomme pas ! La gaze est transparente, chacun me reconnaîtra ! C’est une accusation déguisée.... c’est moi , c’est bien moi qu’on a voulu peindre! Je proteste contre un pareil mensonge. Des collaborateurs , je n’en ai jamais eu pour le roman, je le déclare , je le jure ! L’assemblée générale décidera la question , car je lui présenterai moi-même le manuscrit des trente-six volumes qui ont paru dans le cours de cette année.... Tout est écrit de ma main ! ( Textuel encore. )
— •• C’est une preuve.,., si l’on veut , dit une seconde voix, en interrompant M. Dumas. ■
Le fait est qu’à partir du jour où l'on soupçonna l’établissement de sa fabrique, notre homme recourut à son ancien talent d'expéditionnaire, afin de rassurer les journaux et les éditeurs , qui commençaient à jeter le cri d’alarme. Il recopia tout avec une dextérité merveilleuse. Aujourd'hui sa besogne est beaucoup moins fatigante, attendu que, par un étrange et nouveau caprice du hasard, IL Dumas fds possède une écriture absolument identique à celle de monsieur son père.
Ce que nous avançons là, ce que nous avons dit depuis le commencemeut de cette brochure , ce que nous dirons jusqu’à la fin , nous le certifions véritable, nous le certifions sur l'honneur.
Parmi l’entourage de notro adversaire , il n'est pas une seule personne qui ose nous démentir.
Mais rentrons à la salle du comité. Nous ne pouvons pas être indiscret en faisant l'histoire d'un incident tout-à-fail en dehors de la délibération précédente et dont chacun , du reste , s’entretenait sans gène à la séance générale du lendemain.
« C'est une preuve... si l'on veut » M. Dumas tressaillit à ces mots. Sa justification devenait impossible ; on était instruit de toutes scs manoeuvres. on tenait le bout de toutes ses ficelles. Il essaya de se tirer d’affaire par la plaisanterie. Se retournant vers M. Vienne!, dont il soutint le regard avec aplomb :
«Eh! ch! lui dit-il, vous inc faites les petits yeux... c’est mauvais signe.
Le président s’inclina sans répondre. Le reste du comité gardait le même silence et témoignait la même froideur.
« Ah ça ! voyons , se moque-t-on de moi ? qu’on me le dise ! » cria M. Dumas, perdu dans le dédale d’une position fausse et regrettant de tout sou cœur de s’être fourvoyé dans ce guêpier. « Suis-je sur la sellette? va-t-on m'appliquer à la torture ? Eh bien ! messieurs, je serai franc. J'ai fait quelques ouvrages en collaboration, je ne dis pas le contraire, mais c’est avec un seul collaborateur, M. Auguste Maquet... que voilà. » (De plus en plus textuel).
Cet aveu, aussi étourdissant qu’inattendu , fut le signal d’un murmure d'indignation. Vingt apostrophes foudroyantes se croisèrent.
« Tout à l’heure , vous avez solennellement juré que vous n’aviez jamais eu de collaborateurs pour le roman.
« Pourquoi signez-vous seul ?
« Si M. .Maquet travaille , de quel droit effacez-vous son nom ?
« Vous avouez M. Maquet... rien ne vous empêche d’avouer les autres.
« MAISON MOIROLD ET COMPAGNIE , voilà toute l’histoire !» dit M. Viennct avec le plus grand calme.
Ce fut le coup de grâce.
L'homme de lettres - négociant fut atterré par cette saillie du spirituel aca-
démicieu, dont les paroles étaient à la fois le blâme le plus direct et la satire la plus mordaute. Maison Moiroud et Compagnie ! ce mot charmant eut, dès le soir même, un plein succès dans les salons de la Chausséed'Antin , dans les cabinets du journalisme, au foyer de la Comédie Française , partoilt enfin où la nouvelle était déjà parvenue. Chacun la répétait et l’apprenait à d'autres au milieu de bruyants éclats de rire. Maison Moiroud et compagnie ! comme c’est bien cela 1 comme c’est net et clair ! comme on voit la littérature descendre aux mœurs du comptoir et patauger en plciue rue Saint-Denis ! Croyez-nous , monsieur Dumas , faites badigeonner ces huit syllabes sur une enseigne, au-dessus de votre magasin. Si vous mourez un jour, ne les oubliez pas dans votre épitaphe. Maison Moiroud et compagnie ! que la tombe te soit légère !
En attendant , nous remercions M. Viennet de nous avoir en quelque sorte dicté le titre de notre brochure.
Le trait avait frappé si juste que M. Dumas resta , pendant quelques secondes , dans un état de stupeur inquiétant. Lorsqu'il revint à lni, ce fut pour donner aux spectateurs un autre sujet de crainte. H se promenait de long en large comme le tigre en cage. Sa fignre était écarlate , ses tempes ruisselaient , ses yeux lançaient des flammes ; il avait le délire.
On put l'entendre professer, dans toute leur étendue, scs doctrines de pillage et d'exploitation.
« Malgré ce qu’on dira , malgré ce qu'on voudra faire, il continuera de suivre la même route , dévalisant à droite et â gauche tout ce qu’il trouvera sur son passage. La Société des gens de lettres n'a pas le droit d’y mettre obstacle ; elle outrepasserait les limites de sa puissance. Demain , si bon lui semble , M. Dumas vendra dix , vingt , trente , cinquante volumes, dont il n’aura pas écrie une ligne... car, au bout du compte, il lui faut deux cent mille francs. •
C'est l'éternel ultimatum.
Le jour qui suivit cette incroyable scène , dont les détails, recueillis de divers côtés , ne peuvent être ici qu’imparfaitement rendus , l’assemblée générale des gens de lettres, sur notre initiative et sur la proposition du comité, déclarait d’une voix unanime qu’il était urgent de rêGI.er la collaboration dans les oeuvres littéraires. On va dresser de nouveaux réglements , on va porter de nouvelles lois ; mais, lois et réglements , M. Dumas a déclaré d’avance qu’il les foulerait aux pieds et qu'il persisterait quand même dans son odieux mercantilisme.
Donc notre devoir est de traduire M. Dumas au banc de l’opinion publique. Nous nous portons partie civile ; en conséquence, ou a le droit de nous demander toutes les preuves de l’accusation.
Les voici.