‹ Maison Alexandre Dumas et compagnieChapitre 3 sur 7 · IE GENRE HUMAIN · texte numérisé non relu

IE GENRE HUMAIN

On plutôt , réflexion faite , c’est » vous de nous donner l’exemple en signant le premier de la sorte.

Ah I chacun s’empare des choses connues de ses pères ! Ah ! ah ! tons les écrivains passés et présents sont, en conséquence, d'après vous , d’ef-

frontés larrons 1 Ainsi vous avez le droit de reprendre les plus belles seines de Shakespeare, de Caldéron, de Goethe, de Schiller? Oui , parbleu ! c'est bien cela que vous avez voulu prouver. Comment donc ! et, • loin de vous « savoir gré d’avoir fait connaitre à notre public des beautés inconnues, « on vous les marque du doigt corne des vols, on vous les signale comme « des plagiais? » Ceci nous paraît un peu fort, et l'injustice est par trop criante. Méprisez , croyez-moi , tous les critiques stupides. On compte dans leurs rangs Janin, Sainte-Beuve, Latouche, Granier de Cassagnac; mais « vous avez cette ressemblance avec Shakespeare et Molière , que « ceux qui vous accusent sont si obscurs qu'aucune mémoire ne conser- « vera leur nom. » Persévérez sans crainte dans le pillage du théâtre étranger. Quelques uns de vos confrères se bornent k le traduire, sous le frivole prétexte qu’il faut rendre à César ce qui appartient k César... Kiaiseries ! balivernes! Goethe, Schiller , Caldéron sont des marauds qui en ont pillé d'autres. Emparez-vous de leurs chefs-d’œuvre, c’est de bonne prise.

* On > double pUiilr à voler let voleurs. »

Après tout, monsicurDumas, comme les chcis-d'œuvrc sont rares; comme la gloutonnerie des coulisses parisiennes absorbe , bon an , mal an , près d’un millier de pièces, il en résultera que les auteurs anglais, allemands, espagnols, n’auront plus rien à vous donner quand vous leur aurez tout pris. Alors qui vous empêchera d’aborder nos écrivaius nationaux? Le siècle dernier vous présente une assez jolie marge. Ce vieux Corneille a rassemblé dans la moisson des gerbes nombreuses, ce polisson dcllacine peut vous offrir quelques petites choses, ce gredin de Voltaire n’a pas mal de fournitures dans son bissac, et ce filou de l’oquelin n’est plus 1k pour vous empêcher de prendre votre bien comme il a pris celui de ses devanciers.

Allons, vite k l'œuvre !

Quand vous aurez exploité jusqu'au dernier filon de cette mine nouvelle, vous tomberez sur vos contemporains. Les œuvres de Victor Hugo, celles de Scribe sont k votre disposition. Vous y découvrirez sans nul doute certaines beautés inconnues, dont vous gratifierez le public. Je voudrais pardieu voir qu’on y trouvât k redire!

Mais tout s’épuise, en ce bas monde. Vous arriverez au bout du magasin théâtral. Eh ! morbleu , quittez alors les planches et sonnez de la trompette épique ! Recopiez l'Iliade de votre plus belle écriture , faites main basse sur 1 ’Eniéde : Homère et Virgile sont dans leurs torts. Prenez l’Enfer du Dante, le Paradis de Milton, la Jérusalem du Tasse et signez le tout ; Alexandre Dumas. Puis, vous pourrez mourir k votre tour « après * avoir ajouté quelques parcelles k la somme des connaissances hu- « marnes, a

Oh ! que le coupable a de maladresse, quand il s’agit de présenter sa défense !

Quoi ! c’est vous, M. Dumas, vous homme d’esprit, beau talent, comme se plairont toujours à le dire ceux-là même qui ont le droit de vous blâmer le plus, c est vous qui forgez de pareilles armes pour vous combattre ? Vous venez soutenir que « Dieu, lorsqu’il créa l’homme, ne put ou n'osa point I inventer ?. Pesez de grâce chacun des mots de cette phrase, et dites-nous si vous n’y trouvez pas, en fin de compte, une contradiction , une sottise et un blasphème. Miséricorde! votre abbé-précepteur vous a transmis une bien déplorable opinion de la divinité!

Pour excuser vos emprunts, vous ajoutez : « L’homme de génie ne vole pas, il conquiert. »

Pardon, JI. Dumas , pardon ! l’homme de génie vole parfaitement toutes les fois qu’il s’empare du bien d’autrui. Vous sentez que vos sophismes ne jicuvent éblouir que ces badauds qui prennent en littérature , comme en joaillerie , le clinquant pour de l’or. Si l’auteur du Tartuffe, si le père A’Hamlel ont été surpris la main dans le sac, on conçoit qu’ils aient essayé de se tirer d’affaire par un bon mot. Au surplus, ce bon mot ne leur a pas, que je sache, donné raison. Molière et Shakespeare étaient assez riches de leur patrimoine ; ils n’avaient besoin d’écorner celui de personne.

Mais à propos , il nous revient une chose en mémoire.

Page vingt et unième , paragraphe deux de votre préface, vous soutenez que Shakespeare est l'homme qui a le plus créé après Dieu. N’êtcsvous pas légèrement en contradiction avec vous-même? Enoncer un tel jugement et déclarer vingt lignes pins bas qu’il n’est pas de création littéraire possible , quelle force de logique !

Retenez bien ceci , M. Dumas : il faut imiter les hommes de génie dans leurs immenses travaux, dans leurs élaborations consciencieuses, avant de les imiter dans leurs torts. Puisque, de votre propre aveu , vous n’avez rien créé, vos plagiats n’en sont que plus indignes : Purpureus assuilur panais. Vous taillez dans les chefs-d'œuvre des écrivains cités plus haut, pour coudre des lambeaux de pourpre à vos haillons. En pillant parfois une scène toute entière vous agissez en sens inverse de Shakespeare: C’est une fille que vous tirez de la bonne société pour la faire entrer dans la mauvaise , et Molière vous reprocherait à juste titre de prendre votre bien où vous ne le trouvez pas.

Mais assez de commentaires.

Nous venons d’entendre votre profession de foi. Dès à présent, nous avons le mot de l'énigme; dès à présent, nous connaissons le secret de la délicatesse exquise qui dirige toutes les manœuvres de votre plume.

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