TIONS AVEC LA COMÉDIE FRANÇAISE. — NOTRE DERNIER MOT
11 est difficile d'assigner des bornes à la fécondité d’un écrivain, de supputer le nombre de lignes qu'il écrira dans un temps donné. Le roman surtout, ce genre frivole, a le droit de courir la poste et de semer à .profusion les volumes. Encore faut-il néanmoins mûrir un sujet , dresser un plan, rassembler tous les lils d'une intrigue , coordonner les diverses parties d’un ouvrage , ou bien on marche en aveugle, on finit par se trouver dans une impasse , on se benrte en chemin contre des obstacles infranchissables. Or, en tenant compte de ces préparatifs , en supposant qu’un auteur ne prenne que le repos absolument nécessaire , qu'il mange 4 la hâte , qu’il dorme peu , que l’inspiration chez lui soit constante, toutes choses impossibles; dans cette hypothèse, l’écrivain le plus habile produira peut être quinze volumes par an quinze volumes, comprenez-
vous , monsieur Dumas ? Encore , n'écrira t-il pas pour la gloire , encore lui défendons-nous de châtier son style et de trouver une minute pour jeter le moindre coup-d'ceil sur ses épreuves. Demandez plutôt à ceui qui travaillent seuls; interrogez nos romanciers les plus féconds, Georges Sand , Balzac, Eugène Sue , Frédéric Soulié ; tous vous répondront que notre chiffre est impossible cl qu’il ne leur est jamais arrivé de l’atteindre.
Vous avez publié trente-six volumes dans le cours de l’année 1844, monsieur Dumas , et, pour l’année 1845, vous en annoncez le double.
Eh bien, nous allons faire le simple calcul que voici :
Le plus habile copiste, écrivant douze heures par jour, obtient 4 peine 3,900 lettres 4 l’heure, ce qui lui donne, sa journée finie, 46,800 lettres, ou 60 pages ordinaires de roman. Donc il pourra copier cinq volumes inoctavo par mois et soixante par an, maisâ condition qu’il ne s’arrêtera pas une heure et ne perdra pas une seconde.
Or, vous Otes un expéditionnaire de premier mérite, monsieur Dumas.
Du 1" janvier au 31 décembre, vous travaillez régulièrement douze heures par jour, vous dormez peu, vous mangez à la Ad/e, vous ne consacrez pas une minute nu plaisir, vous ne voyagez guère , on ne vous rencontre jamais dehors : en conséquence , si nous supposons que vos travaux dramatiques, la confection de vos pièces, votre courrier vis-à-vis des journaux et des théâtres, les visites importunes , quelques articles de circonstance, comme les lettres de la Démocratie , par exemple; en supposant , disons-nous , que tout cela ne vous enlève que la moitié juste de votre temps, nous comprenons encore que vous ayez pu recopier trente volumes dans le cours de l’année 184A... mais trente seulement! les six autres ont dû l’être par monsieur votre fds. Maintenant , si vous doublez vos publications pendant cette année de grâce, comment allez-vous faire ? Vous n’avez que deux moyens au choix : ne pas dormir, votre fils et vous; travailler l’un et l’autre vingt-quatre heures sans bouger de place, ou bien exercer vos fabricants à imiter aussi votre écriture. 11 n’y a pas de milieu; car, si vous livrez à l'impression les manuscrits tels quels, tous les proies de la capitale auront bientôt entre lesmains des preuves terribles contre vous.
Oh ! faut-il que nous dévoilions ainsi la honte ! faut-il que nous détruisions jusqu’à la possibilité du doute !
A une époque où le brocanteur littéraire n’avait pas encore affiché le cynisme que nous lui connaissons , M. de Lomenic, le jeune et spirituel auteur de la Galerie des contemporains illustres, disait de M. Dumas :
« Il a fait des masses de romans, des feuilletons par centaines. Dans la seule année 1840, il a publié vingt-deux volumes s'n-t». H a même écrit d'une main l'histoire qu'il feuilletait de l'autre, et Dien sait quel historien c'est que M. Dumas ! Il a publié des Impressions de Voyage où l’on trouve tout, du drame, de l'élégie, de l'églogue, de l'idylle, de la politique, de la gastronomie, de la statistique, de la géographie, de l'histoire, do l'esprit enfin, toat excepté de la vérité. Jamais écrivain ne se gaussa plus intrépidement de son lecteur, et jamais lecteur ne fut plus indulgent pour les gasconnades d’un écrivaiu. Cependant M. Dumas a tant abusé de la crédulité de ce bon public que ce dernier commence à se tenir en garde contre las decouvertes du voyageur.
Quand M. Dumas n'est pas sur les chemins, ce qui est rare, il séjourne assez habituellement i Florence, où, sauf quelques voyages à Paris, il semble depuis quelques aunées avoir fait élection de domicile. C’est de là qu'il expédie ou commande d'innombrables cargaisons de produits littéraires dont le débit n'esl pas toujours heureux. carie Dumas baisse sensiblement sur la place. Atteint par cette déplorable contagion d'industrialisme, la lèpre de l'époque, M. Dutnas, on peut et on doit le dire, semble voué corps et Ame au culte du veau d’or. Sur l afliche de quel théâtre, même le plus infime, dans quelle boutique, dans quelle entreprise d'épiceries littéraires n'a t on pas vu figurer son nom ? Il est physiquement impossible que M. Dumas écrive ou dicte tout ce qui parait signé de lui. C’est une chose triste à contempler que cette décadence d'un homme bien doué sous certains rapports, mais dépourvu de celte conscience de l'esprit qui s'appelle le goût, qui maintient la dignité chez l'écrivain, et dont le talent ne saurait résister longtemps encore au régime meurtrier de la littérature industrielle. »
Voilà comme on vous jugeait, il y a deux ans, monsieur Dumas. Aujourd’hui que vous avez fait d’immenses progrès, aujourd’hui que l'usine a doublé de valeur , M. de Loraenie saisira sans doute l'occasion qui se présente d’ajouter à voire biographie de nouveaux et plus curieux détails.
Nous avons suffisamment prouvé déjà combien est grande l'immoralité de cette exploitation de l’intelligence. Tous les hommes de cœur, toutes les personnes qui n’ont pas élouiïé dans leur âme le sentiment du juste conviendront avec nous qu’il était nécessaire de la flétrir. Quant à ceux qui en douteraient encore, il suffira de leur déveluppcr brièvement les fatales conséquences du mercantilisme de la plume , pour les ranger à l'avis commun , pour les enrôler dans celte croisade que nous prêchons comte M. Dumas.
Et d'abord qu’il prenne fantaisie à un autre nom célèbre d’imiter la conduite de l’autenr de Henri f//; que. VI. Eugène Sue, par exemple, se dise à son tour : Assez de travail , ma renommée est â son plus haut période , cxploitons-la. Je vais prendre aussi des ouvriers au mois, des écrivains à la journée; je vais monter une boutique et faire du commerce. Que M. Eugène Sue tienne ce langage, et, demain , la littérature française n'a plus que deux noms ; les journaux et la librairie se restreignent à deux signatures. Ceci est de la dernière évidence , puisque âl. Damas à lui seul envahit déjà presque tout le domaine de la publication.
Mais est-il dans l'intérêt de la littérature de se borner à un seul ou à deux auteurs ?
Sans parler de l’inévitable monotonie qui résulterait de ces noms éternellement répétés, où serait, nous le demandons , la justice d’une pareille mesure ?
Quoi ! vous fermerez la barrière sur deux combattants ? Tous nos jeunes écrivains , vous les expulserez du tournoi ? vous les empêcherez de sc chauffer à ce radieux soleil de la publicité qui fait éclore de si beaux fruits? vous écraserez saus remords de nobles talents en germe ? vous aurez le courage de mutiler tous ces anges de poésie, qui ne demandent que l'espace pour y déployer leurs ailes? non, ce serait du délire. Prenez le plus absurde des réformateurs, choisissez le fervent prosélyte des plus niaises utopies , sondez le cerveau le plus étroit de l'humaine espèce, et vous ne trouverez nulle part cette idée stupide et monstrueuse tout ensemble du monopole appliqué h l'esprit et à l'intelligence.
Et pourtant , bien que le système soit impossible, le fait existe. Le mal devient de jour en jour plus incurable et la gangrène approche des régions du cœur. Si quelque hardi chirurgien ne tranche avec le scalpel un membre impur, le corps tout entier n’existera bientôt plus.
On verra le dix-neuvième siècle assister â la mort des lettres et suivre leur convoi funèbre.
Oui , monsieur Dumas, oui , grand homme , vous tuez la littérature.
D’abord vous envahissez toutes les tribunes qui devaient rester ouvertes à d’autres talents que le vôtre. Vous rassemblez autour de vous des écrivassiers sans conscience qui dépouillent la dignité de la plume , qui sc cachent honteusement sous le voile de l’anonyme , cl auxquels , dès lors, il importe peu de jeter au sein des masses le levain du mauvais goût , le»
principes corrupteurs. Avec le secours de ces ouvriers ténébreux , vous manipulez un poison lent qui s'infiltre dans les veines du corps social ; vous mettez au pétrin l'iiistoire avec le mensonge et vous en faites un amalgame indigeste que vous donnez au peuple pour sa nourriture intellectuelle. En présence des générations naissantes , vous eulevez h la vertu son prestige, vous frappez la morale en plein visage et vous chassez la pudeur comme une coureuse. Sur vos pages le vice a des allures aimables , la débauche est bonne fille et le crime excite la compassion plutôt que le mépris. Vous mettez à la mode enfin cette littérature galvanique et furibonde , qui remue les passions mauvaises , qui fouette le sang, qui réveille les organes apathiques des hommes blasés. Vous habillez le sophisme de couleurs éclatantes et vous l'envoyez chaque malin rendre visite à vos lecteurs pour leur former l’esprit et le jugement. Grâce à vous et aux cuisiniers qui manœuvrent sous vos ordres , le public refuse toute nourriture saine. Il n'aime plus que les ragoûts afircusemeut épicés. Le faux le séduit, l'extravagance le transporte ; il chevauche en croupe avec vous sur la mule fantasque du caprice; il galope dans des régions perdues, sur des chemins impossibles. Qu’on essaie de le ramener sur la grande route du sens commun , il piquera sa mule et vous répondra par des ruades. Aujourd’hui les bons livres passent inaperçus , le beau style est dépouillé de scs charmes , le vrai paraît fade , le naturel ennuie. Qu’on élabore un chef-d’œuvre, et l'on est sûr que la préférence sera domtée sans conteste au premier de vos feuilletons grotesque et menteur.
Voilà, monsieur Dumas, ce qu’est devenue la littérature entre vos mains.
Traiter avec vous la question d’art serait parfaitement inutile. Vous ne connaissez que deux choses , fabriquer et vendre ; fabriquer beaucoup pour vendre davantage. Vos ouvriers surtout se pénètrent de ce principe, et c’est la raison pour laquelle tous les cabinets de lecture sont empoisonnés de vos produits. L’homme qui signe scs œuvres écrira quatre volumes par an, tout au plus, et les soignera dans l'intérét de son avenir et de son nom ; l’homme qui ne signe pas en brochera vingt et donnera sans gêne dans les écarts du mauvais goût et de l’absurde. Il faut pourtant établir une exception pour vous , monsieur Dumas : vous signez tout et ne soignez rien. .Mais la question d’argent l'emporte à vos yeux sur une foule d’autres considérations. Pour vous il n’y a qu’une affaire essentielle : débiter votre pacotille et gagner DEUX CENT MILLE francs.
Et vous oserez vous défendre ? et vous oserez dire que nous ne marchons pas à la perte des lettres? Et vous prétendez au trône académique... vous! vous, monsieur Dumas ?
On vous admettra, nous aimons à le croire, au sein du nouveau conseil de prud'hommes, qui va s'établir pour veiller aux intérêts des négociants de la capitale ; mais à l’Académie, jamais !
Le plus infâme résultat de votre commerce est sans contredit l'obligation dans laquelle vous mettez nos jeunes écrivains de vendre au rabais
leurs ouvrages. Les carions des feuilles périodiques sc trouvent encombrés de vos manuscrits ; il en résulte évidemment que le premier mot qui sort de la bouche d'un rédacteur en chef est un refus de lecture. On apporte une nouvelle ravissante, un feuilleton de choix, un roman plein d'intérêt ? — Daignez vous adresser ailleurs : nous avons six , douze, vingtquatre volumes (f) de SI. Dumas.
Ailleurs, on vous fait une réponse analogue.
Partout il faut vous briser contre cette muraille de bronze. Le seul espoir qui vous reste est celui d’allécher la rédaction par l’appât du lion marché. Quelquefois on se laisse séduire; mais le plus souvent on vous repousse avec dédain, car une proposition de vente au rabais déprécie votre œuvre. On vous repousse, car, dans un journal, la rédaction reste presque toujoursétrangêre à la propriété. Certes, il est parfaitement égal à celui qu’on a chargé de l’examen desœuvres littéraires de voir paver M. Dumas à raison de sept mille francs le volume et vous à raison de trois cents francs. C’est-à-dire, expliquons-nous : il aime beaucoup mieux que la caisse verse la grosse somme. H ne lira pas >1. Dumas, on le prend de confiance ; tandis qu’il serait obligé de vous lire... et pourquoi se créer de la besogne inutile?
Aiusi , vous en êtes pour une démarche humiliante , |xiur des propositions honteuses, pour des paroles qui déshonorent l’écrivain , qui le ravalent au niveau du commis-marchand, du courtier d’annonces, de toute la plèbe industrielle qui s'agite et tripote sur le pavé de la capitale.
Honte et dégoût !
IU. Dumas va nous répondre, en montant sur le piédestal de son orgueil :
Vous êtes des marauds ! vous criez parce que vous avez faim, t ous êtes de plats jaloux qui ambitionnez ma gloire ; vous êtes des mendiants qui frapperez un jour à ma porte, afin de me demander l'aumône !
Non, monsieur Dumas.
Libre à vous de nous insulter , mais libre à nous de crier : justice ! libre à nous de provoquer le châtiment que méritent vos menées coupables. Le public est un juge impartial, un juge sévère. Il a pesé notre accusation, tous les témoignages vous accablent. L'écrivain vit de sa plume et n’a pas recours à celle des autres. L’écrivain ne se pose pas eudespote et ne chasse pas scs frères de l’héritage commun. L’écrivain n’a pas recours à l'agiotage et à la brocante pour s’épargner des veilles, pour se donner du loisir, pour trancher du grand seigneur cl s'entourer des folles joies du siècle. Oui , vous tuez la littérature et vous perdez les jeunes écrivains ! Vous
(t) On ail que tout récemment M. Dujtrricr, de la Vraie, a fait avec M. Dumas un traité par lequel celui-ci s'engage à livrer viDgl-qualre volume* par an, sans préjudice X tes autres fournitures.
nous arrachez le pain de chaque jour, vous nous rendez incapables de travaux sérieux. La misère est là tout près de nous, pâle et sombre. Notre labeur du jour est escompté de la veille. Nous sommes beaucoup moins rétribués que le manœuvre , attendu que vous prenez à vous seul tout le budget littéraire. Jamais nous n’arriverons à cette médiocrité paisible, à ce calme d’une existence dégagée de tout embarras matériel , où seulement alors il est permis de travailler pour l'avenir et pour la gloire.
Et cependant il en est parmi nous qui ont fait leurs preuves. 11 en est dont le talent est reconnu. Ceux-là vous les écrasez comme les autres; car, entre l'ouvrier le plus habile et les bras d’airain d’une mécanique anglaise, il n’v a pas de lutte possible. I.c chêne aux rameaux ambitieux étouffe les jeunes arbres et les fait mourir par la privation de soleil.
Justice ! encore une fois justice !
Que M. Dumas travaille seul, qu’il se borne à ses propres ressources. Que chacun signe son œuvre et en réponde devant le public ; voilà ce qui est juste, voilà ce qui doit être, voilà ce qui sera demain, si les journaux comprennent leur devoir, si la librairie veut se relever de sa chute.
Mais, objectera le journalisme, nos abonnés demandent des noms ; ils exigent avant tout la célébrité de la signature. Erreur 1
Dans aucun cas les abonnés ne préfèrent une rapsodie signée DUMAS à une nouvelle intéressante signée de l’écrivain le plus obscur. Dites plutôt que le charlatanisme de l'annonce, à force de hurler sur votre quatrième page , finit par vous étourdir vous-même ; dites que vous embouchez le porte-voix de la réclame, afin de crier à toute la France des noms illustres, (.'abonné se laisse prendre à cette glu , l'abonné foisonne dans vos bureaux , quitte à les déserter ensuite , quand il aperçoit le triste résultat de vos promesses. S’il vous voyait au contraire puiser, n’importe à quelle source, une littérature consciencieuse, il viendrait lentement, mais ne s'en irait plus. Le succès que vous ambitionnez serait durable et vous auriez de moins sur la conscience le remords d’avoir favorisé la piraterie littéraire. La presse vous a donné son sceptre pour régner sur le monde, et son ilambcau pour éclairer les peuples. Ne laissez pas des industriels changer ce sceptre en caducée , ne souffrez pas que ce flambeau s'éteigne dans les ténébreux souterrains du mercantilisme.
fttes-vous , au bout du compte, les commis de M. Véron, les teneurs de livres de M. Oujarrier?
Que ces messieurs deviennent les patrons d'un magasin de denrées coloniales ou les chefs d’une entreprise de roulage ; mais qu’ils ne spéculent sur l'intelligence , qu'ils respectent le domaine de la pensée.
Tout ce que nous venons de dire au sujet des journaux s'applique également aux éditeurs.
Ils ont suivi l'impulsion commerciale, ils ont joué le public, et la librairie expire. Oh ! ne vous plaignez pas, nos maîtres ! il nous semblerait entendre un impru dent jockey déplorer le trépas d'une noble jument de race, qu'il
» stupidement éperonnée pour l’obliger i fournir uue cours* impossible. Oui, la librairie se meurt, et savez-vous pourquoi! nous allons vous l’apprendre. Parce que d’une profession qui doit être avant tout intelligente , vous avez fait un commerce aveugle et matériel ; parce qu’il n’est pas un de vous qui ne déclame solennellement cel axiome ridicule : « un éditeur ne doit pas savoir Lire! » |>arcc que vous vous bornez à l'imposture de l’étiquette, sans goûter au. contenu de la fiole ; parce que vous comptez sur la réputation du fabricant pour débiter des volumes trompeurs , des compilations odieuses, des romans frelatés ; parce que tout ce qui tient à la gloire des lettres vous intéresse médiocrement et que peu vous importe la honte de la plume, pourvu qu'au bout de cette honte se trouve une pile d'écus. Voilà pourquoi la littérature expire, voilà pourquoi cinq ou six noms tout au plus s'impriment et se vendent. Comment le public aurait-il confiance aux soldats, quand les chefs se déshonorent ? Et qui a provoqué ces lâches manœuvres des rois du talent? Vous! c'est votre avidité qui a fait naître la leur. Au lieu de les resserrer dans les limites du travail possible, vous les avez excités de l'éperon pour les faire galoper sur le terrain du vandalisme et de la piraterie. Courez, courez tonjours, nos maîtres ! vous finirez par to.uber dans un abîme, et l'on placera cette inscription sur le lieu du sinistre : « Un éditeur ne doit pas savoir IIRB. »
M. Dumas va nous reprocher de l'abandonner, qu’il se rassure. I. 'avidité de messieurs les éditeurs nous ramène tout naturellement à la sienne. Cette longue et pénible histoire de notre littérature moderne peut se résumer par un seul mot, 1’ argent.
Croira-t- on que M. Dumas, en plein dix-neuvième siècle , à la face de toute la France , ait osé non-seulement dire , mais écrire , mais publier, dans un journal, ces paroles :
« En travaillant pour le Théâtre- Français pendant un an et demi, el en gagnant 79,000 francs, j’ai non pas perdu, mais manqué à gagner 1S7,000 francs. » ( Démocratie i «clique.)
Ah! le pauvre homme! Ah! rhomiête écrivain ! jugez un pen : le voilà qui s’ingénie, dix-huit mois durant , à faire de l’art. Il veut alimenter la scène de Corneille, de Racine et de Molière; il désire empêcher la ruine du premier théâtre du monde. Ar.uvel Allas , il le porte sur ses épaules
robustes Pauvre hontma! N 'est-ce point un dévouement sublime? Allons,
soyons justes ! messieurs de la Comédie Française , vous auriez dû tomber à deux genoux et baiser la trace précieuse de ce nouveau Messie, qui vous ouvrait une ère nouvelle de succès cl de gloire. Or, de quelle façon M. Dumas a-t-il été récompensé de ce dtv, iiemenl? quel prix a-t-il obtenu pour son inconcevable sacrifice ? soixante-dix-neuf mille francs eti dixhuit mois, rien de plus, pas un centime avec pauvre homme! et com-
prenez bien toujours : pendant res dix-huit mois, M. Dumas aurait pu
commander soixante-sept volumes à ses manœuvres, les recopier de s» main (les volumes) et les vendre à raison de trois mille francs chaque, (c’est le plus bas prix de sa manufacture). Son chiffre habituel, deux cent MILLE FRANCS, eût été atteint du coup... pauvre homme ! Au lieu de cela, que palpe-l-il ? Vous le savez, hélas! bien peu de chose; et, si vous avez l’obligeance de faire une simple soustraction, vous reconnaîtrez sans peine qu’il a * manqué à gagner 137,000 francs » et que si les sociétaires de la Comédie Française avaient la moindre délicatesse et la plus légère teinture des procédés commerciaux , ils s’empresseraient de combler ce malheureux déficit ; car, après tout, messieurs, il faut vivre , et M. Dumas a de la famille... Pauvre homme!
Puisqu’il s’agit de délicatesse et de procédés , voyons un peu de quelle manière s’est conduit M. Dumas avec le théâtre de la rue Richelieu.
Le commencement de leurs relations date du 30 avril 1828, jour de la réception de Christine. Pour des motifs de convenance réciproque, Henri III, accueilli postérieurement, eut le premier les honueurs delà représentation, et M. Dumas, [comme on lésait, n’eut paslieu de s'en plaindre. Restait Christine , et déjà l’on s'occupait activement do la mise en scène, quand un nommé M. Brault, dont les cartons de la Comédie Française possédaient une pièce, également reçue, vint à tomber dangereusement malade. Son fils accourut au théâtre et déclara que le pauvre moribond n'avait qu'un rêve, qu’une pensée, qu’une espérance, la représentation de sa pièce. On espérait vivement qu'une bonne nouvelle à cet égard aurait, sur la santé de M. Brault, l'effet le plus salutaire. Mais les cinq actés de M. Dumas devaieut passer d’abord : quel parti prendre, à quoi se résoudre? Plusieurs écrivains, parmi lesquels nous citerons M. Casimir Bonjour, se rendirent chez l’auteur de Henri III, pour lui exposer le fait, et lui insinuèrent que céder sou tour serait une bonne œuvre. Alors M. Dumas de professer les sentiments les plus héroïques et l'abnégation la plus entière. — Comment donc ? il cédera son tour avec le plus grand plaisir; il s'associera de tout son pouvoir à cette bonne œuvre. En douter serait lui faire injure. Chacun est dans le ravissement , on élève aux nues M. Dumas... mais , le s oir même , il retirait Christine pour la porter à l’Odéon. — Première délicatesse.
Quelque temps après, la Comédie -Française reçoit .4 n ton g. La pièce est moulée sur le champ, les rôles s’apprennent; tous les premiers sujets sont appelés à faire valoir le chef-d'œuvre, et l’on annonce la première représentation sous un délai de trois jours. Mais tout à coup la fatalité jette M. Dumas sur le passage du directeur de la Porte-Saint-Martin. On lui offre 5,01)0 francs de prime; il les empoche avec allégresse et, prétextant le motif le plus absurde, il va reprendre sinlony aux Français pour le porter triomphai mciit au boulevart. — Deuxième délicatesse.
Nous ne comparons plus.
Ces deux exemples doivent suffire et prouvent assez à nos lecteur» rem-
bien messieurs les sociétaires sont blâmables de ne pas reconnaître des procédés aussi touchants par la remise intégrale du déficit en question.
Mais pourquoi , s’il vous plaît , M. Buloz , le commissaire royal actuel, a-t il encouru la vengeance de M. Dumas? Pourquoi ce dernier, traînant son ennemi dans l’arène ouverte par la Démocratie pacifique, s'est-il amusé, pendant cinq mortels numéros, à le déchirer à belles dents ?
Mon Dieu, voici l’histoire : M. Buloz a refusé de demander au ministre de l’intérieur une prime de cinq mille francs. Depuis l’aventure d'Antnny, M. Dumas a contracté la douce habitude des primes.
Et, quand on les lui refuse, quand on essaie de brider son effrayant appétit, quand on a l’inso lente prétention de vouloir imposer des bornes & son avidité , M. Dumas s’indigne, M. Dumas trouve le fait incompréhensible, M. Dumas cric qu’on le dépouille.
C’est ainsi qu’on l’a vu jadis attaquer violemment M. Harel , qu’il comble aujourd’hui des éloges les plus batteurs ; mais les vents ont changé.
C’est ainsi qu’en 1838, il essaya de trancher du Don Quichotte et de prendre la défense des tristes sociétaires que M. Védel faisait mourir de faim. Malheureusement, M. Védel ne tint pas compte de l’héroïsme déployé par ce digne émule d’un fou chevaleresque. On éclaira le public, dans une discussion calme cl lumineuse. Des pièces du procès, que nous avons en ce moment sous les yeux , il résulte : 1° que M. Dumas daigna gratifier la Comédie-Française d’une pièce intitulée Caligula ( auteur M. \nicet); 2° qu’il octroya le droit de représenter son chef-d’cruvre aux conditions suivantes: Prime de cinq mille francs; engagement de mademoiselle Ida Perrin; aujourd'hui madame Alexandre Dumas (h, 000 fr.), reprise de Charles PU , reprise d’Angèle ; 3“ qu’on s’empressa de souscrire à toutes ces exigences et qu’une somme de 80,000 fr. fut dépensée pour monter dignement une pièce... qui eut la chute la plus retentissante ; h° que M. Védel, voyant les recettes presque nulles, et désespéré de perdre 800 fr. par jour , retira le chef-d’œuvre de la scène, Il la vingtième représentation ; 5° que M. Dumas, irrité de celte bévue ( le terme est pris dans une lettre qu’il écrivit à M. Védel ), cria de toutes ses forces dans le feuilleton de la Presse qu’on ruinait le théâtre et qu’on laissait mourir de faim les sociétaires.
11 est de fait que Caligula n’avait pas tort.
Aujourd'hui ce n'est plus M. Védel que M. Dumas attaque, c’est M. liuloz, et la querelle de 1 8/ih présente avec la querelle de 1838 une analogie singulière. Nous laisserons parler ici le Journal des artistes. Il racontera mieux que nous :
Leu avril tsu, nr la demande de M. Doroal, fut ligné par Ira membrea du corail* d'administration du Théâtre-Français, stipulant pour leuraociélé et pour M. Alexandre Dumas, un traité qui contenait les coudilioDS suivantes r
'• M. Alexandre Dumas s’engage â présenter et i lire au Comité de ta Comédie-Franaisc trois pièces de lui ; deux comédie» el un drame, toute» en cinq acte» ;
S» I a première pièce, intitulée : les Demoiselles de SatMl-Cyr, comédie en cinq aclei, qui a été lue et reçue le no avril 1843, donnera droit à M. Alexandre Dumas à une prime ferme de la tomme de 3,000 fr. ;
3° La deuxième pièce ( une comédie) fera lue le t*' août prochain ;
4* La troisième pièce (un drame) tera lue eu janvier !844.
Ces deux derniers ouvrages n'auront droit qu’à une prime conditionnelle de 5, 000 fr. pour cinq actes, c'est-à-dire dam le eus où la recette brute de » vingt premières représentations de chaque picce dépasserait la somma de cinquante mille francs.
M. Dumas a satisfait, sans difficulté, à la première de ces trois clauses bien solidaires les unes des autres, on le conçoit; il y avait cinq mille francs à loucher quel que fût le succès de la pièce. Mais quant aux deux autres, encore inexécutées, voici ce qui est arrivé : M. Dumas a bien présenté et fait recevoir au théâtre la comédie qui devait être luo le t«r août 1843 ; mais celle pièce n’a pas été jouée, et n’a pas été jouée parce que M. Dumas n'a point voulu qu’elle le fut dans les termes du traité. Prouvons. Celle pièce, une Conspiration sous le /iêgent, était en répétition lorsqu'elle fut retenue à la censure. La censure ne demandait que de médiocres changements pour rendre la pièce au Théâtre. Os changements portaient sur le Régent, grand-père du roi, bassement adulé, et si bassement, que la censure craignait que la presse radicale et la presse légitimiste ne se crussent autorisées, par esprit de réaction, a publier des article» blessants pour le j-etit-fils. Si l'on en juge par les sentiments exprimés dans les lettres auxquelles on répond ici, ces changements faciles devaient peu coûter aux coovictioos-poiiliques de M. Dumas. Mais M. Dumas se souvenait de l’accueil fait à Lnrensino et aux Demoiselles de Saint-Cyr, et les conditions attachées à la prime ne la garantissaient pas a l’auteur d'une Conspiration sous le Régent. Il jugea donc qu'il était plus sûrement proGlable pour ses produits de se plaindre au ministre de l’Intérieur de U violence que l'on roulait faire à ses affections dynastiques, du dommage qu'on lui causait a'il y restait fidèle, ce qu’il ferait, et finit par demander, comme fiche de consolation, la modique somme do six mille francs. On lui en donna trois mille, et il se tut. Mais en abandouuant ainsi, pour quelque temps du moins, cette pièce à la censure, M. Dumas livrait les intérêts du Théâtre. Le Théâtre le ressentit vivement. — Premier grief de la Comédie- Française contre M. Dumas. Ce n’est pas tout. D’une pièce tirée déjà du Chevalier d'Harmental, roman-feuilleton publié dans le Siècle, M. Dumas fit un autre roman, la Fille du Régent, qui parut dans le commerce.
C’est là ce qui s'appelle posséder k fond la science de l'industrie littéraire. Il est impossible de mieux utiliser ses produits. M. Dumas ne se borna point h disposer simplement d’un bien qui ne lui appartenait plus ; U signa avec le journal le Commerce un traité par lequel il s’obligeait à ne laisser jouer la pièce renie au Théâtre- Français que quatre mois après la publication entière du romaD qui en était sorti. M. Dumas s’engageait donc à ajourner les changements qui pouvaient rendre au Théâtre- Français une pièce d’ailleurs déflorée d'avance, et que le Théâtre-Français avait droit de réclamer sans délai? Peut-on manquer pins complètement à la foi jurée ? Kn présence de ces procédés, le Théâtre n’était-il pas fondé à refuser de reprendre Christine qu’il avait promis de jouer en même temps qu'wut Conspiration sous le Régent ? Kt pourtant eroira-t-on que M. Dumas, après avoir si ouvertement, si... cavalièrement violé ses obligations envers la Comédie- Française, poursuivit la Comédie-Française de ses colères et do ses obsessions, pour gagner les bénéfices d'un traité verbal qu'il déchirait lui-méme en blessant tous les intérêts du Théâtre. Mais le Théâtre tint bon malgré les remoLtrances de M. Buloz, que nous trouvons, noos, toujours trop faible pour M. Dumas, et Christine ne fut pas reprise. M. Dumas ne pardonna point au Comité le tefus qu il essuyait. Aussi 1rs choses allèrentellesde mal eo pis. Bien des fois, au Comité, il fut question de mettre M. Dumas en demeure de remplir l'engagement qu’il avait pris de livrer un drame en cinq actes, le t,r janvier 1844, drame que Al. Dumas doit encore au Théàlre-Frauçais ; mais le Théâtre, comprenant mieux sa dignité, ne voulut pas user de rigueur. D'ailleurs AI. Dumas n'avail-il pas menacé de venir lire, au lieu d’un drame de lui, uu drame que l’on savait être de M. Denoery, les ,\>r eux de Bassompierre, — c’est la pièce qu’il lient à la disposition du successeur de M. Buloz ; — vous le refuserez, ajoutait M. Dumas, et tout sera dit.
Cependant les quatre mois stipulés par le journal le Commerce étaient écoulés et le collaborateur de M. Dumas, dans la pièce retenue à la censure, — M. Dumas, oo le sait, a beaucoup de collaborateurs, — M. Brunswick, ancien bijoutier, et, depuis, acteur au théâtre des Variétés, s'ennuyant de ne rien toucher sur le produit indivis entre lui et M. Dumas, vint frapper à la porte de la Comédie- Française. Il avait reçu de la censore U promesse que, les changements faits, la pièce serait rendue. 11 dit donc qu'il s’engageait à faire faire par M. Dumas les changements demandés, si le Théâtre voulait s’obliger à jouer la pièce, à la fin de mars 1844. I.e Comité fut assemblé jusqu'à troif fois
pour donner i* réponse, et, Il faut bien le dite, les parole* prononcée* dana cea trou •éances furitnl trè«*durc« pou» M. Dumas. Ou caractérisa énergiquement sa conduite. Il n’eut qu’un défenseur, et quel fut ce défenseur < M. Buloz. C'est seulement dans Ja deuxième ou la troisième séance que M. buloz put amener le comité à prendre l'engagement sollicité par M. Brunswick; mais cette concession ne sertit qu'a reudre M. Dumas pins eiigeanl. U retint sur les condition' que M. Brunswick avait faites en son nom. Irrité de ce que le Théâtre n'avait pas repris rjiridlsr, il dit à M Brunswick qu'il voulait, ce sont ces propres paroles, que le Théâtre Français s’humiliât, et jouât Christine avant tout autre pourparler. — Mais, répondit M Brunswick, en prenant ce parti vous compromettez mes intérêts : je suis votre collaborateur, et je souffre dans mon produit. — Qu’à cela ne tienne, reprit M. Dumas, je vous mettrai de moitié dans denx autres collaborations qui compenseront largement cette perle. — Cela dit, cela fait. M. Brunswick livra les intérêts du Théâtre à M. Dumas, comme M. Dumas les avait livrés à la censure. Ce n'èlait pas là un procédé entièrement irréprochable. On le fit remarquer à M. Brunswick quaod il vint raconter le résultat de son intervention. — Que vouliez-vous que jn fisse 7 «lit-il ; Dumas ne veut rien entendre, il est furieux contre le Théâtre : if n’y a qu'un moyen de le calmer, c'est de lui faire obtenir du ministre de l'Intérieur une prime de cinq mille francs. — Voilà donc où l’on voulait en vonir, dit-on à M. Brunswick; c'est là le jeu que jouait M. Dumas : on s’en était douté Alors M. Bolo* déclara sans hésiter et sans arrière-pensée que tout avait été «-puis •, qu’une démarche auprès de kl. Du chàlel serait inutile, qu’on n’eu tenterait pas; que s’il y avait à se concilier avre M. Dumas, ce serait sur le terrain du Théâtre, et non sur le terrain du ministère de l'Intérieur.
Celle conversation avait eu lieu le malin ; le soir M. Brunswick revint au Théâtre avec (‘ultimatum de M. Dumas. Cet ultimatum portait que le Théâtre s’engagerait à reprendre et à jouer Christine vingt-cinq fois dans l’e-pace de quatre mois et dans le courant de l'hiver, moyennant quoi M. Dumas exécuterait les changements que la censure exigeait pour rendre au Théâtre une Com/riraiion sous le il égent, et que, si I on n'acci'ptail pa«« l'on verrait. Cet ultimatum était dérisoire; le Théâtre-Français savait trop bien que Chris fine ferait à peine des recettes de trois à quatre cents francs. La proposition d'abandonner ainsi la saison la plus fructueuse ne pouvait pas même être discutée.
Tout fut rompu, et les menaces que M. Dumas avait fait porter indirectement par M. Brunswick s’exécutaient, huit jours après, dans la Démocratie pacifique.
Très bien! K estimons un peu celle édifiante histoire.
D’un livre intitulé le Chevalier d’Harmental ( auteur, M. Auguste Maquel ), notre héros lire un épisode dont il fait la pièce reçue à la Comédie-Française , Une Conspiration sous le Régent ( auteur, SI. Brunswick ). La mine élait raisonnablement exploitée , Dieu merci ; mais tout à coup SI. Dumas avise qu’un livre, déjà métamorphosé en pièce, peut, d’un seul coup de baguette, reprendre sa première forme, et nous assistons à la naissance de la Fille du Régent (auteur, SI. Couailliac.)
Ainsi que le dit fort bien le Journal des artistes : « 11 est impossible de mieux utiliser SES produits. »
Vous n’ètes pas sans vous être glissés, quelque soir, dans la petite salle Bonne-Nouvelle, où Philippe , le célèbre prestidigitateur, vous a presque rendu les croyances uaïtes de nos pères à l’endroit des sorciers. Ce Philippe, il y a deux ou trois siècles, aurait évidemment fini par la hart ou le fagot. Lorsqu'il vous a bien ébloui de scs prestiges et que votre cerveau tourbillonne dans le pays des chimères , il vous prie très poliment de lui prêter votre chapeau. — C'est un feutre perdu , n importe ! — Le magicien le pile dans un mortier, le coupe en cinq ou six tranches , verse par-dessus un liquide spiritueux , approche une lumière de ce gâchis et met le tout en flammes à la plus grande satisfaction des chapeliers présents.
Mai» , 0 miracle ! après avoir jeté dans un moula cet affreux mélange de morceaux ratatinés, Philippe en retire Totre feutre mieux portant que jamais. Ce n’est pas tout. De la cavité médiocre de cette coiffure, il extrait une infinité prodigieuse d'objets de toute espèce : des fleurs il remplir la salle, des jouets d’enfants, des livres d’étrennes, des serins aux ailes d'or, des perruches au corsage d'émeraudes ; puis de nouvelles fleurs pour les dames qui en exigent, puis de nouveaux jouets pour les marmots qui en réclament ; puis enfin de gros pigeons pattus , qui sortent tout ébahis de cet étroit colombier. Seulement alors il est permis à votre feutre d’aller reprendre sa place habituelle.
Notre escamoteur littéraire, M. Dumas, a voulu singer ce tour de Philippe. Jugez de la chose.
Il prie M. Slaquet de lui prêter un livre en guise de chapeau. Ce livre, il le met au mortier , le coupe en cinq actes , verse par dessus l’esprit de M. Brunswick ( nous n’affiruiüns pas que cet esprit s'enflamme ), jette le tout dans un moule et en retire... un autre livre ! C'est moins bien réussi qu'au théâtre Bonne-Nouvelle. Mais voici la fin. De cette pièce , de ce roman, comme il vous plaira de l'appeler, M. Dumas veut extraire : 1° six mille francs de M. Duchàtcl ; 2“ une place de bibliothécaire au château de Fontainebleau , place devenue vacante par la mort de M. Casimir Dclavigne ; 3® cinq autres mille francs de prime.
Philippe tire surtout des fleurs, M. Dumas préfère les billets de banque. Philippe obtient constamment une entière réussite ; nous verrons M. Dumas échouer dans sa tentative; mais ce n'est pas faute d'avoir bien combiné le tour. — Écoutez.
Jadis , quand Sa Majesté le roi des Français, quand notre ancien protecteur, s’avisa de méconnaître les qualités brillantes dont la nature nous a doué pour être ministre , nous lui fimes sentir le fouet de Juvénal et nous tonnâmes contre lui dans le transport d'une indignation sainte. Toutefois , en y réfléchissant depuis, nous nous sommes aperçus que notre colère était de l'ingratitude. Honte à ceux qui ne counaissent pas le repentir I Prosternés â deux genoux dans les galeries de Versailles, nous avons demandé uotre grâce et la croix. L'une et l'autre nous furent accordées , et nous le méritions bien. Mais il s'agit à présent d'exploiter ce retour de faveur. Louer directement le roi serait une maladresse ; on n'a pas oublié nos injures. Kli ! parbleu , nous allons encenser son aïeul !
Aussitôt fait que dit
M. Brunswick a le mot d’ordre et l'on vous confectionne une apologie du Régent, si absurde et si grossièrement louait eusc que la censure, laquelle cependant ne tremble guère en pareille occurrence, « craint que la presse radicale et la presse légitimiste ne se croient autorisées, par esprit de réaction, à publier des articles blessants pour le pctit-lils. » Alors .M. Dumas de se précipiter dans le cabinet du ministre et de crier à tue tête qu'on